Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Sertier Lucien
17, jeudi 30 août 1917


Bien chère Alice,

Je suis allé voir tout à l’heure chez les cousines pour voir si j’avais une lettre, mais il n’y avait encore rien d’arriver. J’ai couché cette nuit dans ma chambre et je me suis bien reposé. J’en avais besoin. Ces grands voyages seraient très agréables si on pouvait les faire en compagnie des siens. Mais avec des étrangers, c’est peu de chose. Hier soir, j’ai demandé à parler au lieutenant commandant ma section pour réclamer mon affectation au G.A Il m’a répondu qu’il n’avait pas encore reçu la demande de mon capitane me concernant, qu’il ne pouvait pas m’envoyer au front pour le moment, qu’il attendait les ordres du ministre au sujet des engagés volontaires. Enfin je suis ici à la merci du moindre incident ou punition qui peuvent se traduire par un départ au front. Je ne m’en fais pas de bile, arrivera ce qui pourra. Si je me portais bien, ça ne me ferait rien d’aller à Salonique. Demain, je serai probablement de garde pour 24 h et je pense repartir dimanche en convoi pour Dijon ou ailleurs. Que faites-vous, à la maison ? Comment allez-vous tous ? Cousine Desrayaud ne va pas bien. Cousine Hérard rentre demain.
31 août : M. et Mme Carra sont repartis dimanche à Ville. Vous pourrez venir au vin n’importe quel jour.

Au revoir chère Alice, mes meilleures amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort ainsi que mes chers petits.

Lucien
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 24 août 1917
Vendredi soir (Date incertaine)
Bien chère Alice,

Reçu hier soir ta lettre m’annonçant le paquet de Tricotelle. Louise est allée ke chercher et n’a rien trouvé. Jean Pinette logeant à la Mule Blanche ( ??) Tricotelle est donc parti ce matin sans ses fromages. Je suis allé voir à 10 heures et j’ai enfin rapporté le paquet. Je vais le lui envoyer par la Part-Dieu. Merci pour les miens. Je me suis demandé pourquoi tu n’as pas envoyé le beurre de M. Cleyet en même temps. Ma lettre ne te serait-elle pas parvenue ?

J’arrive à ce qui t’intéresse. Le G.A. Cette fois, ça va y être. Hier matin, tout a bien marché avec le capitaine bien que ce fut le même qui m’avait refusé l’autre fois. Le « piston » sert… Les bureaux ont bien fait quelques difficultés. Il y avait un petit sous-lieutenant très aimable mais qui voulait absolument m’empêcher de partir. Il a dû s’incliner comme les autres. A l’heure où je t’écris, tous mes papiers sont prêts et j’ai touché le prêt. Je pars demain matin. J’aime à croire que rien ne viendra se mettre en travers d’ici là Ce matin, le lieutenant Cleyet (mon chef 560) (mon camarade est dragon) m’a causé dehors et m’a dit qu’il connaissait intimement mon nouveau chef l’officier du G.A ce qui voulait dire que je pourrais en bénéficier. Les camarades étaient ébahis de me voir causer familièrement avec le lieutenant et les bureaux, si arrogants d’habitude, se montraient plein d’égards pour moi ce matin ! Ô vanité humaine !!! Dès qu’il y a un peu d’appui, on sent tout ce monde à plat ventre !

Je vais donc au G.A sous les meilleurs auspices. On verra bien ce qu’il adviendra. Ce soir je paye à souper à Rassié qui dans tout cela m’a beaucoup aidé en me tenant au courant de tout ce qui m’était nécessaire. Grâce à lui j’ai pu éviter de monter la garde hier et coucher dans mon lit. Ça vaut bien un souper !

Depuis mon retour d’Orléans, j’ai constamment mangé chez les cousines. Voilà trois jours que c’est chez Mme Carra en haut mais les cousines n’y venaient pas. Je pense que c’est parce que ma cousine Hérard est enrhumée. Voilà deux jours que M. laroche vient souper aussi. Nous avons causé hier soir chez les cousines du paiement du beurre que tu as reçu dernièrement. Il n’y avait que mes cousines et moi et nous avons causé à cœur ouvert. Elles m’ont dit de prendre cet argent sans remords et de ne pas faire attention à ce que nos séjours chez elle leur coutaient car « elles pouvaient le faire et elles s’intéressaient à nous ». Ce sont les paroles de cousine Hérard. Maintenant, penses-en ce que tu voudras.

J’ai ramassé un peu de pain. Je l’enverrai mercredi. Mon commerce est fini car je m’en vais et d’un autre côté on a installé un réfectoire dans un manège. Adieu la récolte de croûtes.
Comme j’ai le temps cet après-midi, j’en profite pour t ‘écrire et laver des chaussettes et des serviettes. Hier j’ai lavé des mouchoirs. Prends-garde, j’apprends à me passer de toi !! Tricotelle a soudé le plat et raccommodé le réchaud. Pense donc de m’envoyer dans le prochain paquet mes semelles de papier cousu. Il pleut, il pleut. J’attends avec impatience de revoir les enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.



Ne m’écris plus à la 560, je te donnerai ma nouvelle adresse.


Lucien
Sertier Lucien
Cusset, mardi 21 août 1917
Bien chère Alice,

J’ai reçu à midi ta première lettre. Ce matin j’ai aidé au déménagement d’un bureau qui s’installe à la Part-Dieu. J’ai mangé la soupe là-bas, à la Part-Dieu. Puis je suis allé chercher ma capote et ma couverture dans ma chambre car ce soir je suis de garde, de 9 h à demain soir 9h.

Je ne me suis pas arrêté chez les cousines. Mme Desrayaud est à un enterrement à Givros, ce que je savais d’ailleurs. De là, je suis passé chez Gaillard, je l’ai payé 23 frs, il m’en a fait gagner autant car il a pu trouver du fil de cuivre où j’étais à F. Gratis. Puis je suis allé chez Rose, je l’ai vue ainsi que sa mère et Clémence.

Bien le bonjour. On ira vous voir au retour de J. Rose est allée la voir en revenant de paris et elle retourne ce soir chez elle.

Pour jeudi, tu mettras aux cousines une livre de beurre et deux douzaines d’œufs. Le reste comme d’habitude. Si tu as des fruits (prunes, etc) mets-en si tu veux. M. Carra revient demain, je lui demanderai pour le vin de pays.
On m’a convoqué cet après-midi au bureau, puis comme il y avait presse, on m’a renvoyé à demain matin. Je pense que c’est pour mon envoi à la Part-Dieu. Enfin, demain matin je le saurai.
Merci bien de ta lettre. Ne m’écris pas trop, par rapport aux timbres. On dit…on dit…que les engagés vont retourner au front, que c’est au journal officiel, etc. On verra bien. En tous les cas, le front de Lyon, c’est Salonique.
Ma cousine Desrayaud m’a bien recommandé hier de bien donner le bonjour à tous à la maison à chacune de mes lettres.

Mes amitiés bien sincères à tous.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

GA TP 514 Cusset.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, lundi 20 août 1917

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma première lettre. Je ne t ‘ai pas écrit hier. Je suis venu un petit moment le matin à Cusset. Puis je suis revenu dans ma chambre à 8h et demi où j’ai fait un peu de toilette. Nous avons diné à 11h1/2 avec ma cousine et à 1h1/2 nous arrivons à Saint-Cyr au Mont-d’Or où nous sommes allés voir ma Cousine Hérard. Elle loge dans un Hôtel et non chez M. Durillon comme je le croyais. Elle achevait de dîner quand nous sommes arrivés. Elle paye 8 frs par jour mais elle a une assez belle chambre sur la place, juste au terminus du tram. De Valencin, on voit bien Saint-Cyr, c’est ce clocher sur le flanc du Mont Cindre. Nous sommes allés ensuite voir la famille Durillon dans une villa de location à 500 mètres plus bas. Ils ont un belvédère sur leur maison et de là avec une jumelle, je voyais très bien Valencin. Le temps se gâtait et nous avons eu un orage qui a raviné les chemins en un instant. La voie du tram était tellement obstruée par les cailloux que le service a dût être interrompu. Une voiture motrice et le buffalo ont été jetés en dehors de la voie à deux mètres plus loin. Nous avons dû au retour descendre un kilomètre avec ma cousine pour trouver un tram et c’était la bousculade pour l’avoir !

Ce matin je suis parti pour Cusset à 6h moins le quart. J’ai passé la visite à 9h. Réflexion faite, j’ai dit au médecin que je n’avais rien à réclamer et il ne m’a par conséquent pas regardé. Je suis ici dans une section où se préparent les envois pour l’Orient. Ceux qui sont aptes pour l’auto partent à Salonique et ceux qui sont inaptes y vont avec les mulets. Les départs ont lieu de la Part-Dieu. Je tiens donc à y aller le plus tôt possible et de là je verras pour retourner au G.A de Perrache. A Cusset il y a une infirmerie pour ceux qui se font porter malades. Je ne tiens pas à y aller pour plusieurs raisons. J’ai mangé ce matin à 11h à Cusset. C’est potable. Je ne m’en irai que ce soir à Lyon pour y coucher car ici c’est infect. Je te passerai demain les commandes des cousines. Elles marquent tout ce que tu leur envoies sur un carnet. Elles font une provision d’œufs. Les prunes et les pommes leur ont bien fait plaisir ainsi que le poulet.

J’ai bien dormi dans ma chambre, il y fait très chaud. Tu m’enverras vendredi des guêtres en cuir, des pantalons de rechange et ma brosse à dents.

Tu m’écriras chez les cousines car je ne pense pas rester ici. Tu me diras bien comment vont les enfants et tous à la maison. Je vais toujours de même. Comme je ne fais rien, c’est très supportable. En attendant de tes nouvelles, je t’embrasse, ainsi que tous.


Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 18 août 1917
Bien chère Alice,

Je suis arrivé ce matin à Lyon à 10 h. Je suis allé de suite Quai Perrache. J’y ai vu le maréchal des logis Cassan qui y commande et qui était au front avec moi. C’est celui qui nous avait ramenés de Paris à Lyon. Il m’a dit que j’étais versé à la TP 514 à Cusset mais que je n’y resterai pas et que j’irai au parc d’organisation. Une fois là, il faudrait le lui dire et il me réclamerait. En sortant de chez lui, j’ai trouvé un camarade de Feyzin qui m’a accompagné avec son camion presque jusque chez les cousines. En route, il m’a raconté qu’il y avait une place disponible à Feyzin, celle de Rassié qui n’y est plus. En le quittant, je suis allé chez les cousines où j’ai dîné. Vu M. Carra venu par hasard et reparti le sois même à Ville. La sœur de Mme Carra villégiature avec eux et Mme Carra est en somme la bonne de la maison. Jamais m’a dit Mme Carra elle n’avait autant travaillé de sa vie ! Mangé le poulet, exquis. Grands remerciements. Je te reparlerai pour la prochaine commande. A deux heures, je suis allé à Cusset. J’ai défilé dans divers bureaux, ensuite à 5 heures je suis parti pour ma chambre d’où je t’écris ces lignes. Je passe la visite lundi à Cusset. C’est une usine Andréa transformée en caserne. J’y étais venu cet hiver en camion, y mener des vivres. Je suis un peu fatigué par toutes ces marches ce qui fait que je ne suis allé voir personne. Il faut que je sois demain à 7h à Cusset pour l’appel.

Je t’écrirai dès qu’il y aura du nouveau. Adresse-moi mes lettres chez les cousines, provisoirement.

Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
.. automobiliste G.A TP 514 à Cusset Lyon
Lucien
Note
Après une chute à vélo, à l'occasion d'une permission, le 7 mai 1917, à Valencin, Lucien avait été soigné à l'Hopital Desgenettes à Lyon, puis avait été envoyé en convalescence à la maison jusqu'à son rappel au dépôt le 17 août 2017.
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 15 juin 1917
Bien chère Alice,
J’ai reçu à 11 heures ta petite lettre qui m’a fait bien plaisir. Je suis bien content de t’avoir un peu avec moi et je souhaite que le temps te permette d’amener le petit. J’avais oublié en effet de te dire la commande des cousines, mais elles ont dit qu’elles prendront ce que tu enverras. A propos, demande bien à Jaillet le prix de six saucissons frais de porc de une livre environ. C’est pour Cleyet, tu me le diras dimanche.
J’irai t’attendre dimanche aux deux trains : midi et soir. Si tu viens au train de midi, je n’irai pas à celui du soir !!!! Te voilà avertie.
J’ai acheté hier une paire de binocle ou un lorgnon, comme tu voudras. Coût : 5 frs. J’ai parait-il l’air d’un notaire.
Si tu avais besoin de me téléphoner, tu pourrais le faire au garage n°44-89. A l’appareil, tu demandes M. Sertier et tu attends un moment si je n’étais pas au bureau. En principe il vaut mieux le faire le matin à 8 heures et le soir à 2 heures mais enfin toute la journée en cas de nécessité. Je ne vois rien de nouveau à te dire. Mon travail au bureau n’a pas changé. Il gèle toujours un peu le matin, mais le jour c’est très supportable.
Je t’envoie quelques outils que Cousine Hérard m’a donnés. J’oubliais de te dire que dimanche j’irai te chercher aux Ecoles à Montplaisir sauf empêchement. En ce cas, tu ne m’attendrais pas et tu viendrais jusqu’à la place du pont où je te trouverais. Mais enfin je pense bien être aux Ecoles à l’heure, surtout au train de la nuit. Tu finiras le képi à Lyon si tu n’as pas le temps de le faire à Valencin. Mes meilleures affections à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, mercredi 13 juin 1917


Bien chère Alice,

Hier au soir, le major est passé dans les chambres. Après m’avoir examiné, il m’a fait inscrire pour 45 jours de convalescence. Je ne sortirai que l’autre vendredi, soit le 22. Il ne me trouve pas encore assez fort pour partir de suite. Ça me fait bien un peu marronner d’attendre si longtemps, mais il y aura cependant un avantage, car j’y serai à peu près en état de travailler comme à l’ordinaire. Bien entendu, il faut que je passe comme je t’ai dit à l’Exposition où je resterai deux ou trois jours. Je ne sais pas si je reviendrai à l’hôpital où si je rejoindrai le parc d’autos. Enfin, on verra bien. Je ne suis pas ressorti en ville depuis toi. C’est assez difficile maintenant. Je vais toujours mieux. Tout à l’heure, je vais aller chez le dentiste. Les fanages ne doivent pas trop avancer avec ces pluies continuelles. Ne vous dépêchez pas trop, qu’il m’en reste un peu !
J’espère que les remèdes feront bon effet au papa et que je le reverrai entièrement guéri.
Je suis en train de faire le sac qui te faisait tant envie. Je m’y suis mis après en voyant que j’avais encore à rester ici quelques jours.
Toutes mes affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.


La belle-mère et la femme du camarade que tu avais vu lundi sont parties sans l’emmener et sans lui dire adieu. Ça faisait pitié hier de le voir attendre à la porte bien en vain. Tous les chameaux ne sont pas au Parc !
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 9 juin 1917


Ma chère Alice,
Je viens de recevoir ta lettre d’hier. Je n’ai pas eu la première mais cela vient que je ne suis pas allé hier à la distribution, ne sachant pas où elle avait lieu.
Quand la guigne s’en mêle, elle va jusqu’au bout. Tu ne me verras pas encore demain. Le camarade qui est venu de l’école de santé passe aujourd’hui, mais moi il me faudra attendre lundi. Pourquoi, je n’en sais rien. Est-ce parce que la lettre S de mon nom me met en fin de liste ? Est-ce parce que je ne suis pas un blessé de guerre ? Le retard général que nous avons tous eu vient d’un grand nombre de soldats rapatriés d’Allemagne qui vont en convalescence en attendant qu’on établisse leur dossier de réforme. La liste d’aujourd’hui comprend 250 noms.
Ces retards perpétuels me dépriment et me font plus de mal que mon accident. A toute autre époque de la saison, cela me ferait moins de peine, mais rester ici et sentir tant de travail chez vous c’est à en devenir malade.
Tu as dû recevoir hier par Fangeat le sac et le litre de biophosphate.
Ne m’écris plus à moins de quelque chose de très important.
J’ai dîné hier et avant-hier chez M. Carra avec Tricotelle. Je n’irai pas aujourd’hui, je comptais tant passer cet après-midi que je n’ai pas demandé de permission. Demain, ils vont tous à Ville.
Si je passe enfin lundi, je partirai mardi. Dieu sait ce que je vais m’ennuyer d’ici là.
Embrasse bien tes chers parents et les enfants pour moi et pour toi mes meilleures affections.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 9 juin 1917


Bien chère Alice,

Voilà du nouveau. Lundi on va cimenter mes dents et après on m’envoie en convalescence. Ce matin il y a eu une visite de tous les majors et ça a été décidé : je pense passer mardi à l’Exposition et vendredi prochain je serai à Valencin. Si tout va bien !!!
Envoie moi tout de suite mon certificat d’hébergement. Ne viens pas lundi, je ne peux pas sortir, nous sommes consignés par rapport aux grèves. Et puis il y a l’opération qui d’ailleurs n’est pas longue. Je vais bien. Bons souhaits de santé à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.


Joint à la lettre, modèle,
Certificat d’hébergement : je soussigné Maire de Valencin, certifie que M. Moussier A. propriétaire agriculteur à Valencin consent à recevoir son gendre L .S. soldat au groupement des automobiles pendant la durée de sa convalescence et possède les ressources nécessaires pour pourvoir à tous ses besoins.
Fait à … Le …
Le Maire (signature et cachet)
Fais faire un certificat dans ce genre ou à quelque chose près à M. Gardon et envoie le moi le plus vite possible.
Les départs ont lieu deux fois par semaine (mardi et vendredi)
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 8 juin 1917


Bien chère Alice,
Aujourd’hui 10ème anniversaire de notre mariage. Triste fête, séparés et en prison ! Enfin, des jours meilleurs viendront.
Hier comme je te l’avais dit, on m’a opéré des dents. Cela consiste à faire un petit trou avec une mèche dans la dent pour en arracher le nerf qui a été coupé et qui est mort. J’en ai deux dans ce cas. Cependant la seconde n’était pas encore morte entièrement et quand la mèche a touché le nerf, j’ai crié comme un voleur. On m’y a mis un pansement et dans quelques jours il faudra recommencer. J’aimerais bien mieux qu’on laisse ces dents tranquilles, qui en somme ne me font pas mal et qu’on m’envoie bientôt vous aider à faner.
On ne devient pas fort ici et cela n’a rien d’étonnant. Hier j’ai travaillé toute la journée pour passer la chambre, les lits et les tables de nuit au crisyl avec un pinceau. Ça m »avait éreinté et cependant ce n’est pas pénible. En revanche, cette nuit on n’avait pas de punaises et j’ai dormi jusqu’à sept heures ce matin. Il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Je ne sais pas si nous pourrons sortir en ville aujourd’hui. Si je peux j’irai chercher mon rasoir chez mes cousines.
Je n’ai pas reçu de lettre de toi. La petite va-t-elle à l’école ? Et Titi, se rappelle-t-il le parc ? Je n’ai rien su de chez M. Carra depuis mercredi. Viendras-tu me voir ?
Au revoir bien chère Alice, reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Toutes mes amitiés à tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 5 juin 1917
Bien chère Alice,
Je viens de recevoir ta bonne lettre qui m’a fait un grand plaisir. Aujourd’hui je suis allée à mon garage à dix heures, puis chercher les tondeuses qui n’étaient pas encore prêtes. Je me suis fâché et on m’a promis qu’elles seraient prêtes pour lundi prochain. J’y retournerai. J’ai dîné chez les cousines D. puis comme c’était mardi, leur jour, je suis allé voir les cousines Berthier chez Marie Perrin. Il y avait la sœur Perrin, la religieuse de la Charité. Je suis aussi allé voir mes cylindres qui ne sont pas faits. Ce que voyant, je leur ai dit de ne pas les faire. Tricotelle me les fera à bien meilleur compte. Je viens de rentrer. Demain, à moins d’imprévu, je porterai les chapeaux à Faure. Le temps me dure toujours de plus en plus et j’attends avec impatience le moment d’aller en convalescence. J’ai reçu une lettre de ma mère hier au soir, elle s’est croisée avec la tienne.
Mon épaule va toujours de mieux en mieux et il est bien certain que je ne resterai pas estropié. La mâchoire va très bien aussi, sauf les dents devant qui me paraissent bien compromises.
Donne moi bien des nouvelles de tous dans tes lettres et dis moi bien où vous en êtes des travaux.
Pour vendredi, tu me mettras aux cousines comme elles l’ont dit. Elles m’ont dit aujourd’hui de leur faire mettre des fromages blancs et des demi-secs.
Rien autre à te dire. Mme Carra n’est pas encore rentrée.
Mes amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

J’oubliais de te dire aussi que je suis allé chez Mme Bouton qui m’a fait bon accueil. Je te redirai cela.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, lundi 21 mai 1917
Lundi matin 10h
Tu reconnaitras à mon écriture que je me sers de ma main droite. Je vais toujours de mieux en mieux et mon bras droit fait de plus en plus de mouvement. Je me débarbouille le visage de la main droite ce qui demande déjà une grande liberté d’action du bras. Du côté de la bouche, je mâche de mieux en mieux, mais les dents de devant commencent à bouger et à me faire mal, je es crois perdues. L’état général est meilleur aussi de jour en jour. Je n’ai pas vu de médecin depuis samedi. Samedi dernier en te quittant, je suis allé dîner chez les cousines D. où je suis resté jusqu’à 4 heures. Je suis resté ensuite à l’hôpital et j’ai écrit à mon frère. Je lui ai envoyé dix francs que les cousines m’avaient donné pour lui remettre. Tu sais que Mme Carra est toujours absente et que c’est la secrétaire de la maison. Je l’ai remplacée pour cette occasion.
Hier je ne suis pas sorti. J’ai eu la visite de J. et Rose, elles m’ont apporté une bouteille de bière, une de limonade et un pâté pour tous.
J’espère que tu as fait un bon retour avec les enfants. Le temps me dure toujours bien de vous tous dans cette prison. Je pense aller bientôt en convalescence et je crois que je pourrais encore mieux travailler que je ne l’aurais cru tout d’abord.
Ce matin il est venu ici des officiers et des médecins suisses pour visiter les blessés boches qui seront rapatriés.
Tu me tiendras bien au courant des travaux de la maison. J’espère que ma lettre vous trouvera tous en bonne santé à la maison et en attendant le plaisir de bientôt vous revoir, je t’embrasse bien fort ainsi


Tu m’enverras mon rasoir et ses accessoires, vendredi. Je porterai tes chapeaux à la voiture mercredi (et les tondeuses)
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 18 mai 1917
Vendredi midi
Bien chère Alice,
Je t ‘écris pour tuer le temps qui me dure bien de vous tous car ce n’est pas commode de la main gauche. Je suis allé hier dîner rue Clos Suiphon. J’ai eu mercredi et hier les visites de trois camarades de Saint Fons : Rassié, Gaillard et Bonnetton.
Ma mâchoire se range bien et l’épaule aussi. Je pense pouvoir aller vous aider à faner et être assez guéri pour me rendre utile ailleurs qu’à la table.
Je compte toujours sur toi pour lundi avec les enfants. J’irai t’attendre à al gare si je peux. Tu ferais bien de ne pas amener la voiture du petit, elle te sera plus gênante qu’utile. Les trams sont plus commodes. Tu m’apporteras mon brevet de chauffeur et des fromages secs. Marie Perrin m’a apporté un litre de Quina. Je ne l’ai pas encore entamé. Je t’attends avec impatience. Embrasse bien tes chers parents et sœurs pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Valencin, lundi 7 mai 1917
Le 7 mai 1917, Lucien fait une chute à bicyclette, à Valencin, à l'occasion d'une permission..
Aiguebelle, jeudi 26 avril 1917

Bien chère Alice
J‘ai reçu samedi soir ta lettre de vendredi. Je suis allé coucher à la caserne samedi soir pour ne pas manquer le train. Nous étions dimanche matin à 4 heures à la gare des Brotteaux. Nous sommes arrivés à Modane à 2heures de l’après-midi après être passé par Culoz où nous avons changé de train. Aix-les-Bains avec le magnifique lac du Bourget, Chambéry, Montmélian, Saint-Jean-de-Maurienne. Modane est au pied du tunnel du Mont Cenis. On suit pour y arriver le cours de l’Arc, encaissé dans une étroite et profonde vallée. Vu en passant les usines électriques, assez nombreuses avec leur colonne d’arrivée d’eau venant du sommet des montagnes. La route et la voie ferrée sont en pente pendant 40 ou 50 kilomètres. Il y avait deux machines à notre petit train. En arrivant hier en gare, nous sommes venus de suite en auto à 3 km en arrière prendre livraison de nos autos au parc d’artillerie. Il a fallu faire le plein et le graissage et ajuster le siège provisoire car ce ne sont que des châssis sans carrosserie. Comme je n’avais rien dormi à la gare de la Part-Dieu où les punaises me mangeaient, le voyage m’a un peu fatigué. Je ne suis pas allé souper, je me suis couché dans la paille à 5 heures du soir. Ce matin ça va un peu mieux. Nous sommes partis ce matin à deux heures avec 2° camions Fiat et nous sommes arrivés à midi à Aiguebelle où nous avons dîné et où nous coucherons aussi. Demain matin, nous dînerons à la Tour du pin et nous coucherons à Bourgoin pour rentrer à Lyon mercredi.
Pour ce soir, j’ai pris une chambre à l’hôtel. Hier, sur les 3frs50 qu’on nous donne par jour, j’ai dépensé dix sous pour déjeuner. Je n’ai ni dîné, ni soupé.
Aujourd’hui nous dînons et souperons pour 3frs50 au même hôtel où je couche. Les montagnes couvertes de neige sont très imposantes. Les cartes que je t’envoie n’en donnent aucune idée. Il aurait fallu aller en acheter hier à Modane, mais j’étais trop fatigué. Cette nuit il a tonné et bien plu, les montagnes environnant Modane étaient blanches de neige tombée dans la nuit. Ce matin, il faisait assez froid, mais il ne pleuvait pas. Je te raconterai plus tard mes impressions de voyage. J’envoie une carte à Mme Carra à Ville et une aux cousines. Je pense que tout va bien à la maison. En attendant de te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.
Mes amitiés à tous
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 6 avril 1917
Vendredi soir 9 heures
Deux mots seulement avant de me coucher. Je fais pour six jours un travail assez pénible à la poudrerie de Feyzin. Je pars de Lyon à 5 heures du matin et je rentre le soir à 6h1/2. Les chemins de cette usine, qui couvre 53 hectares, sont des bourbiers. Je touche 5 francs par jour. Reçu aujourd’hui une veste en cuir. Reçu aussi une lettre de ma mère de ce matin.
Émile est venu en permission. Je ne m’en irai pas dimanche.
Beaucoup de compliments des boudins, mangés hier. Affectueuses pensées bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, mardi 3 avril 1917
Mardi soir 1h
3 avril 1917

Chère Alice,
Je suis rentré hier sans incident. Je suis allé directement au garage où j’ai eu la chance de voir le chef. Il m’a fait bon accueil et je pense pouvoir compter à bref délai sur ma permission. Ça ne dépend plus que du capitaine.
Aujourd’hui je dîne à saint Fons. Rien de nouveau à te dire. Bonne santé à tous.
Je t’embrasse de tout cœur avec les enfants.
Si tu m’écrivais, adresse tes lettres chez les cousines. Pour vendredi prochain, même chose, 2 et 2
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 1er avril 1917
Dimanche matin 10 h
Bien chère Alice,
Mes cousines n’y étant pas, je ne vais dîner nulle part aujourd’hui et ce soir je sortirai avec les camarades pour mon dernier dimanche. Hier Mlle Gignoux nous a menés au musée des Tissus à la Bourse. C’est un musée unique au monde et je t’y mènerai quelque jour. On y voit des étoffes venant des temps les plus reculés. Quelques une sont 6000 ans d’existence et sont remarquables par la beauté de leurs coloris qui ont résisté au temps. Le musée comprend 400 000 échantillons divers de toutes les étoffes, dentelles, broderies de tous les âges et de toutes les parties de la terre. Il y a des tapis, des habits merveilleux, je t’en reparlerai. Après nous sommes allés à Saint Nizier visiter la crypte souterraine remarquable par les mosaïques et les ossements des premiers martyrs. Ces ossements (plusieurs mètres cubes) sont empilés symétriquement. Les crânes sont par dessus. A l’un d’eux, on voit des cheveux. Cette crypte de Saint Nizier est une grotte où le premier prêtre venu en Gaule, Saint Pothin a dit la première messe dite à Lyon et en France. Le premier autel en pierre brute est dans cette crypte.
J’espère recevoir de tes nouvelles aujourd’hui. Voici enfin la semaine qui me verra libre pour quelques jours. Je me sens bien maintenant, et si je me suis fait attendre, je pourrai me mettre au travail en arrivant.
Bonne santé à tous ! Embrasse bien les enfants pour moi et à bientôt,

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, lundi 26 mars 1917
Lyon lundi soir 9 heures (de ma chambre)
Bien chère Alice,
J’ai été tourmenté tout l’après-midi à ton sujet. Comment as-tu pu te rendre avec cette neige ? Je crains beaucoup que tu ne te mettes au lit de ce coup-là. Tu m’écriras au BA 32 quai Perrache. J’ai gagné six francs à la mairie aujourd’hui. Demain je pars à Valence, en « mission de confiance ». J’y emmène un convoi de 3 voitures comme chef de détachement et je reviens en chemin de fer une fois ma mission accomplie. Les voitures restent Valence.
Je vais vite me coucher. Je prie dieu qu’il ne te soit rien arrivé. Que tu dois être fatiguée. Écris moi pour mon retoru qui aura lieu mercredi, je pense. Je ne pourrais peut-être rien remettre à Faure si je ne suis pas revenu à temps.
Affections à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, jeudi 22 mars 1917

Bien chère Alice,
Tu as dû recevoir ce matin ma carte d’hier au soir te disant que je ne m’en irai pas cette semaine. En ce moment, on déménage le parc de la rue Vendôme pour aller à Perrache définitivement. Adresse moi mes lettres rue Clos Suiphon. Ce déménagement retarde un peu l’achèvement de mon camion et mon retour à Feyzin.
Je ne pense guère y aller avant lundi. Je te conseille, dès que tu auras eu cette lettre de venir de suite me rejoindre à Lyon avec Titi si rien n’y met empêchement. L’herbe ne pousse pas encore, tu ne peux pas encore aller en champ et tu n’aides par conséquent à rien chez vous. Ne tiens aucun compte des objections de Portes sur ta présence à Lyon. Une honnête femme doit être avec son mari, il me semble. J’en ai d’ailleurs causé avec mes cousines. La question est tranchée. D’ailleurs si tu as lu l’article 6 de la loi Mourier qui a été votée la semaine dernière, il faut s’attendre à ce que je reparte au front. Profitons donc un peu du temps que nous pouvons passer ensemble. Je ne m’en irai en permission que vers la fin du mois pour deux jours. Ça me permettra d’aider un peu tes chers parents. Je n’ai même pas demandé à la mémé et à Marcelle ce qu’elles étaient venues faire à Lyon. J’ai pensé que c’était pour la Teillon. J’ai dit à mes cousines que c’était pour acheter des frusques pour Pâques. Je n’ai pas eu le temps de les gronder. Elles ont fait des folies d’acheter cette charrette au Titi. Je pense que leur voyage procurera un soulagement et une guérison rapide à ton papa.
Je t’attends de jour en jour.
Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi.
Mille baisers
Dis à ma sœur tout de suite qu’il était tard quand sa lettre est arrivée pour les obligations du Crédit Foncier. Je lui écrirai des explications à ce sujet, mais dis-le lui vite quand même qu’elle ne pense pas courir à Lyon apporter son argent.

Lucien
Sertier Lucien
Oullins, mardi 20 mars 1917
Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ta lettre hier et je pense que tu as reçu la mienne. Je travaille (hier et aujourd’hui) à la tannerie d’Oullins. Je suis aux pièces, plus je fais de voyages et plus je charge, plus je gagne. Hier, avec mon convoyeur, nous nous sommes fait 58 francs ce qui fait 29 francs chacun. Je pense qu’aujourd’hui nous arriverons à en faire autant, bien que ce matin ça n’ait pas bien marché.
Dimanche soir, M. Néant m’a mené au théâtre, cours Gambetta. C’était une pièce militaire. J’y ai ri à m’en faire malade. M. Carra est revenu hier de Ville avec sa femme. Sa mère a eu une hémorragie. Ça va mieux encore une fois.
Ma cousine D. m’a dit qu’il fallait pour vendredi du beurre et des œufs.Je pense m’en aller jeudi soir à moins d’événements impossibles à prévoir. Ma bicyclette va très bien. Reviendras-tu avec moi ? Ou préfères-tu venir au tram du midi le lendemain ? Tu décideras. Ça me ferait plaisir que tu viennes encore une semaine pour finir le nettoyage et les réparations. Tu me remercieras la petite Marcelle de sa gentille lettre. Titi est-il un peu sage ?
Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Je ne tarderai pas à aller à Feyzin, mon camion est en cours de réparation
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 18 mars 1917

Bien chère Alice
Je ne trouve que cette feuille toute froissée pour t ‘écrire. On voit que Titi a passé dans mon sous-main !
Aujourd’hui je ne travaille pas et il fait un temps superbe. Quel malheur que tu ne sois pas ici ! Je vais aller à Saint-Fons chercher mon vélo. J’ai fait toute la semaine à l’hôtel de ville. Ça a été très dur, surtout hier. On m’a donné 7 francs, hier.
Le sergent m’a demandé pour revenir mais ça ne dépend pas de moi. Ce matin j’ai fait grasse matinée. Je suis allé ensuite à la messe de onze heures après avoir fait ma toilette et celle de la chambre. J’ai dîné chez les cousines. Il y avait un grand dîner ne l’honneur de M. N et d’un de ses amis qu’il a rencontré par hasard à Lyon. Menu : pâté froid, quenelles aux truffes, pigeons ramiers, salade, oranges, dattes, œufs à la neige etc…Vin du Rhin. Épatant !
Pendant le dîner on a reçu une dépêche de Velle disant que Mme Carra mère était très mal. Reçu également pendant le dîner ta lettre aux cousines. Très bien, ta lettre.
J’ai reçu une lettre de Tricotelle hier. Il est à Paris et me demande de lui trouver un permutant.
Je vais très bien. Le temps me dure beaucoup, surtout de Titi. Il me semble que je vais toujours le voir me venir au devant dans le corridor. Mais en rentrant je ne trouve que les murs froids et le berceau vide. Qu’il est triste !
Hier au soir j’étais de garde et je ne suis rentré qu’à dix heures du soir et j’avais travaillé jusqu’à sept heures du soir à la mairie. Si je n’avais été si fatigué, je me serais en allé. Je m’en irai jeudi soir si rien ne dérange. J’emporterai les graines en m’en allant à moins que je ne les remette à Faure.
Toutes mes amitiés à tous à la maison. Comment va ton papa ?
Embrasse bien pour moi ma petite Marcelle et Titi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 13 mars 1917
Mardi soir 6 heures
Bien chère Alice,
Je viens de chez le pharmacien de mes cousines sur ses conseils. Je t’envoie une boite de fortifiant dont tu donneras une cuillérée à café à la fois, deux fois par jour avant les repas, dans un peu d’eau sucrée (ça fera deux petites cuillères à café par jour). En même temps tu feras un mélange d’un demi litre d’eau de savon et un demi litre de blanche (eau de vie). Tu le frictionneras tous les matins sur tout le corps avec un peu de ce mélange (sauf sur le ventre)et tu le sècheras bien ensuite avec un linge sec. C’est la pharmacie Guerrier, avenue de Saxe. Fangeat y va bien.
Je t’envoie une veste canadienne. Tu verras, pour doublure des manches. Il faudrait supprimer ce qui avance sur les mains et ce tricotage usé qui est au bout. Faire les réparations en dedans et en dehors (coutures et accrocs). Rien de nouveau. 1 bidon essence.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous. Les thermomètres coutent 5 francs à présent.
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 11 mars 1917
Lyon dimanche matin 9 h
Chère Alice,
Nous sommes sur le départ pour Dijon. Je me demande même ce que nous attendons depuis 6h ½ que nous sommes sur nos voitures, prêts à partir. Tu n’es pas venue hier, ce qui me prouve que tu as reçu ma lettre te disant mon départ. Nous allons arriver à Dijon mardi, et nous revenons le jour même par le train. Je serai de retour mardi vers les 7 ou 8 heures du soir, ou mercredi matin à 3 heures. Je compte que tu viendras à Lyon mardi avec les enfants. Tu trouveras la clé chez les cousines. J’ai gardé celle de l’allée. Tu demanderas un litre d’essence à M. Carra (à la borne). Je le lui rendrai par la suite. Tu en trouveras un peu dans une fiole étiquetée sur la table. La grande lampe est garnie, le réchaud est vide. N’oublie pas de m’apporter mes lunettes. Mercredi je dois être de repos et jeudi de garde. Je ne repartirai que le dimanche suivant pour Modane ou ailleurs si rien ne survient d’ici là. Ne pourrais-tu mettre un sac de paille à Faure, mercredi, avec l’édredon, ça ferait un lit pour la petite. C’est une idée qui me vient.
Ma sœur est venue hier chez les cousines. Elle leur a apporté un poulet que nous avons mangé hier soir et des poires.
Cousine Hérard est revenue. P.D. va passer quelques jours à Ville. Mme Carra restera à Lyon pendant ce temps et M. Carra va partir dans le midi.
A mardi, embrasse bien tout le monde pour moi à la maison

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, mardi 6 mars 1917
Lyon mardi midi et demi

Bien chère Alice,
Je viens de dîner dans ma chambre et je t’envoie ces quelques lignes avant de partir au garage. C’est la paie, aujourd’hui, à Feyzin et j’ai envie d’y aller cet après midi. Il y a justement le camion de Gaillard qui part pour Feyzin. Hier matin je n’ai pas eu de chance, j’ai crevé en descendant en Portes. Tricotelle m’a rattrapé pendant que j’essayais de réparer. Je n’ai pas pu y arriver et je suis parti à Lyon à pied. Je suis arrivé à midi. Tricotelle est reparti à une heure. Il a vite dîné et est parti à midi et demi. J’ai dîné ensuite avec toute la maison. Je suis allé au garage vers les deux heures. On ne s’étais pas aperçu de mon absence et je suis revenu pour porter mon matelas qui sera prêt ppur demain midi.
Rien de nouveau en Portes. Marie m’a donné une fricassée pour les cousines. On l’a mangée hier au soir. Ce soir à 8 heures il y a un sermon sur la guerre à l’église du Saint Sacrement. Je vais y aller, je pense que mes cousines y viendront aussi. On n’a pas encore commencé la réparation de mon camion. Ça me fait marronner parce que ça arrête les bonnes journées. En revanche, je me repose bien. Clarisse B est repartie à Marseille avec son mari. Quels coureurs !
Mon rhume ne va pas trop mal ni moi non plus ! J’espère que le semblant de gel d’hier vous aura tous un peu dérhumés aussi.
Ma mère est tombée dans les escaliers de la cave et ne pouvait guère marcher. Je pense qu’il n’y aura rien de grave. Mon père est toujours à peu près.
En attendant de se revoir, je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, ainsi que tous à la maison.

J’enverrai du pulmonaire par Faure ou par Fangeat.
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, lundi 5 mars 1917
Bien chère Alice,
Je viens de dîner dans ma chambre et je t’envoie ces quelques lignes avant de partir au garage. C’est la paie, aujourd’hui, à Feyzin et j’ai envie d’y aller cet après midi. Il y a justement le camion de Gaillard qui part pour Feyzin. Hier matin je n’ai pas eu de chance, j’ai crevé en descendant en Portes. Tricotelle m’a rattrapé pendant que j’essayais de réparer. Je n’ai pas pu y arriver et je suis parti à Lyon à pied. Je suis arrivé à midi. Tricotelle est reparti à une heure. Il a vite dîné et est parti à midi et demi. J’ai dîné ensuite avec toute la maison. Je suis allé au garage vers les deux heures. On ne s’étais pas aperçu de mon absence et je suis revenu pour porter mon matelas qui sera prêt ppur demain midi.
Rien de nouveau en Portes. Marie m’a donné une fricassée pour les cousines. On l’a mangée hier au soir. Ce soir à 8 heures il y a un sermon sur la guerre à l’église du Saint Sacrement. Je vais y aller, je pense que mes cousines y viendront aussi. On n’a pas encore commencé la réparation de mon camion. Ça me fait marronner parce que ça arrête les bonnes journées. En revanche, je me repose bien. Clarisse B est repartie à Marseille avec son mari. Quels coureurs !
Mon rhume ne va pas trop mal ni moi non plus ! J’espère que le semblant de gel d’hier vous aura tous un peu dérhumés aussi.
Ma mère est tombée dans les escaliers de la cave et ne pouvait guère marcher. Je pense qu’il n’y aura rien de grave. Mon père est toujours à peu près.
En attendant de se revoir, je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, ainsi que tous à la maison.

J’enverrai du pulmonaire par Faure ou par Fangeat.


Lucien
Note
Date incertaine...
Lyon, mardi 20 février 1917

Bine chère Alice,
J’ai reçu ce matin ta lettre de lundi et celle de la petite. Merci bien. Je t’ai bien attendue hier au soir, pensant que tu viendrais consulter Mme Teillon. Il est sans doute préférable que ton papa soit allé à Veyrins. Mais comment a-t-il pu y aller ? Y a-t-il toujours une voiture à la Tour-du-pin ? Tu me diras bien tout cela ?
Ce matin je suis allé à la visite. Le major m’a mis exempte de service. Je ne veux pas y retourner. Il faut se déshabiller demi heure avant de passer à son tour. C’est bon pour attraper la crève. Ce qu’il me faudrait c’est de pouvoir transpirer fortement une nuit. Ça me débarrasserait. Mais tu comprends que ce n’est pas tout seul que je peux le faire et je ne peux pas demander ça à mes cousines.
Mon camion sera probablement réparé vers la fin de la semaine et je pense reprendre aussitôt mon service à Feyzin, peut-être lundi. Ça ne me fâchera pas.
Hier après midi je suis resté chez mes cousines au chaud. Cet après midi, je t’écris de leur salle à manger pendant qu’elles reçoivent leurs visites au salon.
C’est leur « jour ». Pour vendredi, envoie la pintade puisque tu l’as au lieu du lapin. Celui-ci sera pour une autre fois si tu en trouves. Dans tous les cas, n’envoie qu’une pièce à la fois. Tu me diras bien pour l’eau de Vals s’il faut t’en envoyer.
Je viens d’écrire à la petite et à M. B. A propos, les lettres recommandées au tireur que tu reçois ne sont qu’une simple formalité exigée par le dernier moratorium. Il n’y a rien à y répondre.
Mes amitiés bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.




Lucien
Lyon, dimanche 18 février 1917
Dimanche soir 3heures et demi 18-02-1917

Bien chère Alice
J’ai reçu hier ta lettre de jeudi, comme je crois te l’avoir dit hier. Je pense que tu as reçu la pharmacie par le petit Bonnot. J’aurais bien voulu t’envoyer de l’eau de Vals, mais je n’avais rien pour emballer les bouteilles. Si tu veux que je t’en envoie mercredi par Faure, mets-lui donc une petite balle avec du bourrier. Je pourrais la faire remplir d’eau. Mais réponds moi tout de suite, que je sache ce qu’il faut faire.
Je ne suis pas allé au garage aujourd’hui. Je suis resté dans ma chambre jusqu’à midi. Je me suis rasé, j’ai changé de chemise (à propos, je n’en ai plus maintenant de propre de rechange). M. Carra est venu me chercher à midi pour dîner. Je viens de balayer et de faire mon lit et je t’écris de chez les cousines où je viens de revenir. Je suis seul avec cousine Hérard. Je suis toujours bien grippé, sans cela je me serais en allé aujourd’hui. Le temps est beau et ça me fait enrager d’être obligé de rester ici. Demain, j’irai au garage, j’y ai peut-être une lettre de toi. Mme Carra a reçu une lettre de la petite. Elle n’était pas affranchie. Fais attention à cela. On ne l’a pas taxée quand même, elle a du passer pour une lettre militaire.
Ma cousine Desrayaud m’a demandé si tu pourrais trouver un lapin. Bien entendu je ne veux pas qu’elle me le paye, car je dine presque tous les jours chez eux et j’y soupe régulièrement. Je ne parle pas de toutes les infusions que j’y bois continuellement. Pour vendredi, tu m’enverras donc une livre de beurre pour Mme Carra (pareil pour les cousines), des œufs s’il y en a sans que ça gêne la maison et un lapin si tu en trouves. En échange, quand je te reverrai, je te donnerai un beau billet de cent francs tout neuf qui traine dans mes poches ! Il n’y avait pas grand chose de pharmacie pour chez vous, ne leur fait rien payer pour cela. Tu m’enverras comme effets : une chemise, une cravate, un linge ou deux pour me décrasser. Je ne sais pas quand je m’en irai encore, ce sera difficile tant que mon camion ne sera pas réparé.
Maintenant, comment ça va-t-il chez vous ?
L’accident de ton papa aura-t-il des suites ? Qu’il est heureux que Gandy se soit trouvé là ! Je me demande ce qui serait arrivé sans cela. Pourvu qu’il guérisse vite et que ça ne lui laisse rien. S’il y a une entorse, il faudra bien insister pour qu’il reste au repos complet, jusqu’à entière guérison.
Avez-vous vu le médecin ? Tu me diras bien comment ça va pour ton papa et surtout qu’il ne se tourmente pas inutilement. Fais bien tes remèdes toi même, que tu deviennes forte pour leur aider cet été. Comment allez-vous encore vous en tirer avec la Marcelle malade ?
Embrasse les bien tous pour moi et en attendant le bonheur de te revoir, reçois, chère Alice, pour toi et les enfants mes meilleurs baisers.
Lucien
Lucien
Lyon, jeudi 15 février 1917
Bien chère Alice,
J’ai reçu ta lettre aujourd’hui (la 2ème) avec beaucoup de plaisir. J’espère bien que ces grippes dont tu me parles ne dureront pas. Je suis bien grippé aussi en ce moment. Quand vient le soir, j’ai des frissons de fièvre, mais ce ne sera rien de grave. Je me lève à 7 heures du matin, ça m’évite les premiers froids du jour. Mon camion n’est pas encore réparé, on ne l’a pas même commencé. Ça me fait du tort, je ne touche que 54 sous par jour, mais je ne sais pas si j’aurais pu continuer à Feyzin avec ma grippe. Je suis le seul qui n’ose pas manquer un jour pendant les grands froids.
J’ai touché ma paie à Feyzin, de la deuxième quinzaine de janvier 113frs35. Aujourd’hui, j’ai eu mon prêt d’ici : 21frs60. J’ai encore une cinquantaine de francs à toucher à Feyzin sur février. Voilà deux soirs que ma cousine me mène au sermon de 8 à 9 heures. M. Carra me dit que je vais y attraper la grippe, il a bien raison. C’est une conférence sur la guerre par un missionnaire. Ça va durer encore ce soir et demain, mais ça ne vaut pas les sermons que j’ai entendus au front.
Ce soir j’ai vu Rigollier qui est réformé complètement.
Cet après-midi, je suis allé mener du matériel à la poudrerie de Neuville qui vient de sauter. Tu te souviens que c’est là que j’avais vu Grimand de Marennes. L’explosion a été épouvantable. Les vitres sont brisées 150 mètres avant d’y arriver. De l’usine, il ne reste absolument rien. Tous les murs sont écroulés. C’est un amas de pierres de briques et de bois. Ça brûle toujours depuis hier à midi. On trouve toujours des morts dans les décombres, mais ce n’est pas avant quinze jours qu’on aura pu tout déblayer ces ferrailles et ces débris. La Saône qui est gelée est recouverte de poutres, de ferrures et de pierres. Toutes les maisons à 500 mètres autour sont à démolir. Les portes, les fenêtres, les plafonds, les toits, tout est enfoncé. Les meubles pendent lamentablement dans les appartements éventrés. Nous y avons mené trois camions pleins de pelles et de brouettes. On ignore le nombre des morts, on parle de 45 à 50. Une première explosion avait prévenu les ouvriers. C’est la deuxième, un quart d’heure après, qui a fait le plus de mal.
Je te remercie de bien m’écrire. Je pense que tu as reçu par Faure les deux bouteilles d’eau de Vals et le pulmonaire. Ne m’envoie rien par Faure. Je n’aime pas aller chez Dendel.
Soigne toi bien avec les enfants ainsi que tous à la maison. Je ne sais pas quand je m’en irai. Mes amitiés et remerciements à tous à la maison.
Je vous embrasse tous bien fort.

Lucien
Saint-Fons, mercredi 7 février 1917

Bien chère Alice,

Je suis allé ce matin chez Dendel porter deux bidons mais Faure n’est pas venu. Le temps est vraiment trop mauvais. Je me demande comment je vais pouvoir emporter mes cylindres si le temps ne change pas. Je pensais les emporter samedi ou dimanche. Tricotelle a dû trouver du travail à l’auto. Si le temps était meilleur je me serais en allé une nuit, mais c’est impossible. J’ai cassé une pièce de mon camion dans le pont arrière. Je suis donc en panne et cela portera plusieurs jours avant que je sois réparé. Je vais donc rester au garage à Lyon en attendant et je m’occuperai un peu de mes affaires. J’irai voir vendredi si Fangeat est venu et je lui porterai mes bidons dans ce cas.
Si Tricotelle s’en va mardi, il faudrait qu’il vienne souper à Lyon chez M. Carra lundi soir.
On a décidé cela hier chez mes cousines. Si mon camion n’avait pas été cassé, je me serais en allé lundi (dimanche soir) et je serais revenu avec lui. Quelle guigne. Enfin, tout s’arrangera bien quand même. Je me suis dérhumé. Je voudrais bien que tu m’envoies un mot pour me donner de tes nouvelles et celles de tous.
Avez-vous beaucoup de neige ? Ici, il y en a assez épais. Les trams marchent avec peine.
Je vais vite porter cette lettre à la boite, espérant que tu la recevras demain jeudi. Mes amitiés à tous et à Tricotelle.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Lyon, dimanche 28 janvier 1917


Bien chère Alice,

Le mauvais temps nous a empêché de travailler. Nous avons bataillé tout le matin dans la neige. Finalement nous sommes rentrés à Lyon avec nos camions à onze heures.
Ce soir je suis de garde et je vais aller coucher à Saint-Fons à 6 heures. J’ai dîné avec les cousines et j’y souperai avant de partir. Il y a bien dix centimètres de neige ici. Les trams sont tous arrêtés.
Je viens d’écrire à Tricotelle. Je suis allé voir mes cylindres avec M. Carra. Ils sont commencés.
Ne m’envoie rien par Faure mercredi, pas même la caisse.
Tu me diras bien ce que le médecin t’a dit et comment tu vas.
Soigne toi bien et fais bien attention de ne pas prendre froid. Habille toi la nuit quand tu te lèves pour le petit.
J’espère que ça va de mieux en mieux pour tous à la maison.
En attendant le plaisir de te revoir, je t’embrasse bien fort avec les enfants et tous à la maison.

Lucien
Saint-Fons, vendredi 19 janvier 1917


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu tout à l’heure ta lettre d’hier. Tu vois, j’ai au moins des nouvelles fraîches. Aujourd’hui, je n’ai pas roulé. Ce matin, j’ai nettoyé mon camion et cet après-midi, j’écris.
J’ai fait une lettre à Velle, une carte à Cahuzac, et la tienne.
Je vois M. Gambs tous les jours. Je crois t’avoir dit que je l’ai vu dans le tram mardi soir. Il a voulu payer ma place en première à côté de lui et nous avons pu causer un peu. C’est lui qui n’a pas voulu que Cassan m’emmenât à la mouche. Chassagnon, le frère de l’évêque qui y est allé. M. Gambs m’a dit qu’il ne voulait pas tout changer du jour au lendemain mais que j’entrerai de près à son bureau. Aujourd’hui, Miot m’a dit qu’il m’avait demandé (lui Miot) à M Gambs pour être avec lui au bureau. M Gambs lui a répondu que ce serait bientôt.
J’aurais mieux aimé dans un sens être avec Cassan mais M Gambs est un homme très énergique qui sait très bien ce qu’il veut et il est difficile d’aller contre ses décisions.
Rien ne me prouve d’ailleurs que je sois mal avec lui. J’espère bien le contraire. Il fait d’ailleurs une bonne impression au garage.
Je t »ai écrit ce que je pensais de Denvel. 18 sous pour recevoir son colis et en envoyer un autre. C’est un peu exagéré.
Combien Paturel prend-il ?
A la barrière de fer, c’est quatre sous pour retirer un paquet, maintenant.
Si nous venons à la Guillotière, et si je suis au bureau, j’irai moi-même les chercher à l’arrivée des voituriers. En attendant envoie moins que possible.
Je crois t’avoir déjà dit que M. Gambs va amener le garage dans ma rue, à côté de la sucrerie brûlée dont tu te souviens.
C’est moi qui vais être prêt. C’est M. Carra qui a trouvé ce terrain.
Ma sœur a apporté beaucoup d’affaires aux cousines, du pain, lait, œufs, volaille, pommes etc. et à moi du saucisson et 2 fromages. Tu m’enverras, mais rien ne presse, le couvre képi que tu m’avais fait.
La petite s’enrhume très facilement. Au premier rhume, fais venir M. Quantin tout de suite pour qu’il la voit au moment du rhume.
En attendant, essaye ce que je t’ai dit, tiens lui bien les pieds au chaud et toujours très secs. Il vaut mieux lui acheter des bas que de la pharmacie, tu verras.
Le temps me dure beaucoup des enfants. Je m’étais déjà habitué pendant ma permission. Ça me manque maintenant.
Tout va bien chez les cousines. Informe toi de l’heure des trams, je crois qu’ils ont changé aujourd’hui.
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.



J’ai trouvé encore un paquet de tabac
Lucien
Lyon, dimanche 14 janvier 1917


Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure ta petite lettre ainsi qu’une de M Bouveyron que je t’enverrai. Sale journée aujourd’hui. Je ne suis rentré qu’à 7 heures du soir avec la neige sur le dos toute la journée. Cette neige mouillait la magneto et provoquait des pannes continuelles.
Mon gros manteau a été traversé par l’eau.
Demain je prendrai l’autre. Je me suis désenrhumé entièrement et je regrette beaucoup que ce soit le contraire chez vous tous.
Je n’ai pas encore eu le temps d’aller voir si Fargeat m’avait apporté un paquet. Peut-être pourrais-je y aller demain. C’est M. Carra qui est allé acheter la pharmacie et qui te l’a envoyée. Fais moi passer par Fargeat du beurre ou des œufs pour les remercier. Si tut trouves des fromages, je n’en ai plus, ni mes cousines.
Bien entendu paye chez vous ce que tu prends, je te rembourserai.
Je vais vite me coucher. Toutes mes affections à tous à la maison.
Guérissez-vous vite.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants



Je m’en vais dimanche ou lundi prochain.
Lucien
Saint-Fons, samedi 13 janvier 1917
Bien chère Alice,

Me voilà à nouveau à Feyzin. J’y suis depuis hier à midi. Pour comble de malheur, j’étais de garde cette nuit avec mon camion.
Cette garde consiste en ceci : un camion reste toute la nuit au poste des pompiers de Saint Fons pour mener des troupes en cas de trouble de la part des ouvriers étrangers, chinois ou autres.
Le chauffeur couche dans une petite chambre avec lit militaire, électricité,. Pas de faction à monter, mais comme la chambre est voisine du corps de garde, on est réveillé tout le temps par la relève des sentinelles, à côté. Ce tour revient tous les huit jours car nous sommes 8 camions ici.
On touche comme dédommagement 1f 20 en plus par garde. Maintenant, il y a une innovation qui compense. Il y a 8 camions et depuis ce matin on a mis 9 chauffeurs, ce qui fait qu’il y en a un qui se reposera à tour de rôle tous les neuf jours. Ce sera une permission de 24 heures chaque 9 jours, en somme.
On ‘a remis hier ma feuille de paye pour mes trois jours avant noël. Je comptais toucher 16 ou 17 francs au plus. Elle se mont à 32f50 net, timbre et assurance ouvrière déduits.
Je pense qu’il doit y avoir là dedans 15 frs d’étrennes de jour de l’an.
Feyzin ne me déplait pas trop. C’est un peu dur, mais on y est bien payé.
Les chefs m’ont bien reçu, hier. Somme toute, c’est moins pénible que l’hiver dernier au front.
Mme Carra a du porter hier à Fangeat une bouteille de foie de morue et du sirop pour la petite. Après ce flacon, on verra s’il faut changer. J’étais bien enrhumé, ces jours. Aujourd’hui, ça va bien mieux. Je charrie du charbon avec des Espagnols de corvée de chez Charvet, quai Rambaud, à Feyzin. J’ai fait deux voyages ce matin.
J’espère, chère Alice, qu’en même temps que tu fais les remèdes du petit, tu prends bien les tiens aussi. Dis-moi ce qui te manque, je te les enverrai.
As-tu trouvé mes lettres dans le paquet de faure et celui de Fangeat ?
Tu diras à ma petite Marcelle que je lui enverrai une carte. J’ai si peu le temps d’écrire ;
Et monsieur le gone, pense-t-il encore à moi ?
Mon doigt va de mieux en mieux, le froid et les secousses m’y font un peu mal. Ce n’est rien. Fais part de toutes mes affections à tes chers parents et en attendant le plaisir te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Lyon, jeudi 11 janvier 1917


Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin avec un grand, très grand plaisir vos deux lettres. Dis à Marcelle que je lui répondrai sûrement. Aujourd’hui j’ai roulé dans Lyon. Demain, Feyzin. Ça ne me fâche pas car on y gagne de l’argent mieux qu’à Lyon.
Je suis bien enrhumé, mais ça passera bien. Je m’en irai au premier moment de liberté. Je ne sais pas quand. Peut-être bientôt.
J’ai malgré cela besoin que tu viennes huit jours pour mes effets.
Si ma veste canadienne peu toujours, lave la grosso-modo au savon et à l’eau tiède en dehors. Tu me l’enverras ensuite.
Pas de cristair, surtout. Je suis allé chercher les crins hier en portant mon paquet. Merci.

Amitiés bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants. Donne moi bien des nouvelles des petits.


Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 9 janvier 1917

Bien chère Alice,
Je pense que tu as reçu ma lettre d’hier au soir. Aujourd’hui je suis resté à Lyon. Je n’ai pas fait grand chose. Demain, je reste encore à Lyon. Mon camion est toujours à Feyzin, c’est un autre qui me remplace. Je ne sais pas pourquoi on ne m’y a pas envoyé tout de suite. J’ai diné chez les cousines D. et je vais y aller souper, maintenant.
Je te dirais que j’ai eu bien le cafard hier au soir et aujourd’hui. Je ne puis pas te dire combien le temps m’a duré, surtout du petit. Ça passera peut-être bien.
J’ai regardé aujourd’hui le tableau des permissionnaires et j’ai vu qu’il y en avait plus que deux ou trois à partir avant moi. Mon tour va donc bientôt revenir.
Je te mettrai un paquet demain à Faure. J’y mets mes chemises neuves pour que tu recouses les boutons, les calçons aussi. Il me reste ici une chemise et deux flanelles dans ma malle.
La cousine Berthier m’a raconté une nouvelle dispute qu’elle a eu avec la rue Clos Suiphon. Ma cousine Hérard lui aurait dit qu’elle (cousine Hérard) pouvait faire des dépenses parce qu’elle avait de quoi, mais que malgré cela elle économisait pour laisser quelque chose aux plus méritants. Je t’ai bien dit, je crois, que Clarisse est à Lyon avec son mari chez sa belle-mère. Je ne sais pas dans quelle rue. Je te laisse, je vais souper.

8h1/2
Je porterai cette lettre demain à Faure. Je voulais te dire aussi que si Cl. B. te redemande le bois, tu le lui vendras. Je pense qu’il te le payera au moins 3f50 les cent kilos sur place.
Tu en garderas au moins 6 ou 7 barres pour nous dans la cave.

Mercredi 11h1 /2
Je fais mon diner dans ma chambre. Je vais aller ensuite porter cette lettre à Faure. J’ai reçu aussi ce matin ta lettre. Merci beaucoup. Envoie moi par fangeat mon rasoir, cuir et savon, linge pour se décrasser et deux bidons vides à essence (pas de benzo).
Fais rentrer les bidons vides, j’ai vendu les caisses de Benzo par l’entremise de M Carra.
J’ai touché ce matin mon prêt : 43f20. J’ai encore 16 francs environ à Feyzin à toucher. Je pense retourner bientôt à Feyzin, peut-être demain. Cet après midi, j’irai encore à l’essence, ce n’est pas pénible.
Je te recommande de te bien soigner, de bien prendre du fortifiant et de me dire quand il n’y en aura plus pour que je t’en envoie.
Quand tu recevras les feuilles d’impôts, tu me les renverras tout de suite.
Toutes mes affections à tous à la maison.

Au revoir, chère Alice,
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, lundi 8 janvier 1917

Bien chère Alice,

J’ai été bien attrapé, ce matin quand le major m’a dit que je pouvais reprendre mon service. Il m’a donné repos pour aujourd’hui mais demain je reprendrai le camion. Je vais retourner au garage après cette lettre pour voir où ils vont m’envoyer. Probablement à Feyzin, mon camion y est toujours. Je pense que tu as reçu ma dépêche.
Hier au soir, je suis allé chez les cousines Allemand. J’y ai soupé et je les ai toutes vues. Les œufs frais leur ont fait plaisir. On a bien ri, comme tu penses, ce qi n’a pas gâté, car j’avais et j’ai encore le cafard de ne pas me rentourner pour quelques jours encore. Quand le petit ira tout à fait bien, tu viendras passer 8 jours avec moi pour mettre un peu ma chambre en ordre.
Mes cylindres n’étaient pas encore arrangés. Ils n’ont pas travaillé pendant ces fêtes.
Si je peux, je t’enverrai des effets mercredi. A tout hasard, va toujours voir à la voiture. J’ai reçu deux lettres de la 404. Cahuzac et Velle. Je te les envoie sous enveloppe. Cet après-midi, je suis passé voir les Cousines Berthier. Il paraît que Clarisse est maintenant à Lyon chez sa belle-mère. Je ne suis pas allé voir Marie Perrin. Je te tiendrai au courant de mon travail mais par la poste militaire. 3 sous pour un timbre, c’est trop cher.
Au revoir, chère Alice, donne bien le bonjour pour moi à tous à la maison et remerci bien tes chers parents pour l’embarras que je leur ai donné.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Lyon, mardi 21 novembre 1916

Bien chère Alice, `
Le camion que j’ai cassé dimanche n’étant pas encore réparé, je n’ai rien fait, ni hier, ni aujourd’hui. Hier au soir j’ai soupé chez les cousines D. avec la cousine Berthier de retour de Marseille depuis huit jours. A ce sujet je te dirais qu’elle m’a fait une proposition de la part de son frère Desrayaud, marchand de chaussures (fabrique de la Verpillère). Ils ont acheté une propriété à Saint-Cyr et ils m’ont demandé pour en être le régisseur. Logement, produit de la ferme pour se nourrir et 1500 fr par an. M. Carra me conseille de refuser, que je peux trouver mieux. Qu’en penses-tu ?
Autre chose : les autos d’occasion sont hors de prix, en ce moment. J’ai parlé à un camarade de garage qui a un atelier chez lui à Lyon pour faire à la notre les réparations indispensables pour la vendre. M. Carra a vu vendre hier une auto d’occasion 15 000 fr qui avant la guerre n’aurait valu que 4 à 5000. C’est justement M. Desrayaud dont je te parlais qui l’a achetée. Qu’en penses-tu encore ?
J’ai vu Marie Berthier hier au soir aussi. J’y avais accompagné la cousine Berthier après souper. Je vais bien et je voudrais bien qu’il en fût de même pour tous à la maison.
Temps assez beau, brumeux. Affections bien sincères à tous. Je t’embrasse de tout cœur avec les petits.


Lucien
Lyon, lundi 20 novembre 1916

Bien chère Alice,
Je viens de voir qu’on répare ici les souliers gratis. S’il est encore temps, n’envoie pas les miens chez Vachez, fais les moi passer par Faure. Je vais te raconter mon voyage de ce matin. D’abord, j’ai commencé par trouver un individu couché entre F Vernay et Troyet. Cent mètres plus loin j’en ai trouvé trois autres couchés en travers de la route. Ils m’ont dit qu’ils se reposaient. Je ne me suis pas arrêté, comme tu penses bien. La pluie a commencé par intervalles au pont de Troyet et a duré jusqu’après Saint-Priest. Ma capote m’a bien protégé. Je suis arrivé au tram des écoles à 6h-1/4, ce qui m’a fait 3h ¼ de marche depuis Valencin. Je suis allé me changer dans ma chambre et je suis allé au garage ensuite. Je n’avais rien à faire ce matin. Je suis retourné à ma chambre et je me suis couché jusqu’à midi. J’ai fait ensuite un bisteack et me voilà à nouveau au garage. Il est probable que je n’y ferai encore rien cet après-midi. Mon voyage ne m’a pas fatigué et je suis aussi dispo qu’hier.
En passant en Portes, j’ai dit bonjour. Emile n’est pas encore venu. Il va entrer aux autos.
Je ne suis pas allé rue Clos-Suiphon ce matin, j’irai ce soir.
J’ai été bien content hier de voir que tu allais mieux et je ne regrette pas mon voyage. Joséphine m’avait dit que tu n’allais pas bien d’après la mémé et ça m’inquiétait. J’espère que ces boutons du petit ne seront rien du tout.
Mes affections et mes remerciements bien sincères à tous à la maison et au revoir. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Lyon, jeudi 16 novembre 1916
Bien chère Alice,

Je te fais ces deux mots en attendant d’aller reprendre mon travail en face de la gare de l’Est. Il fait un froid de voleur. Ce matin, je suis allé à Vénissieux, il ne faisait pas chaud. Brrr ! J’ai reçu hier ta lettre du 14. Merci ! J’arrive le soir au garage après le départ des lettres. C’est pourquoi celles que je t’envoie n’arrivent que l surlendemain.
Je fais toujours ma popote à midi et le soir je soupe chez les cousines. Je rapporte ma soupe pour le matin. Je n’ai qu’à la réchauffer avant de partir.
Reçu aussi hier une lettre de ma mère. Emile n’est pas encore venu. Mon père et ma mère viendront de près à Lyon. Je tâcherai de les voir. Le paquet que Mme Carra m’avait envoyé au front m’est revenu hier en bon état. J’avais reçu celui de ma sœur. Tout arrive. Si je peux, demain, je t’enverrai un paquet par Tangeat. Hier j’ai touché mon prêt des 5 jours soit 13fr90. Je n’avais pas dépensé autant dans ces cinq jours.
Je suis allé chercher mon paquet chez Dendez hier au soir. Merci bien de tout. Pour mercredi prochain, si je ne m’en vais pas, tu me mettras une couverture. Je te dirai bien d’ici là s’il me faut encore quelque chose.
Le paquet de Mme Carra avait toute sorte de bonnes choses, ce sera pour ma petite Marcelle et Joseph, mais seulement s’ils sont bien sages. Avis !
Tu me diras bien si les semailles avancent.
Toutes mes affections à tous. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants.
Ne m’envoie pas de fromage, j’en ai assez pour le moment.
Lucien
Vaise, mercredi 1er novembre 1916

Chère Alice,

Je t’écris de Vaise pendant que l’on charge mon camion de cuir. Ce matin, j’étais aux Tanneries d’Oullins et j’ai eu 3 francs d’étrennes. Hier je me suis installé dans ma chambre. J’y ai diné et soupé. J’y ai aussi couché ! J’avais averti les cousines et malgré cela, Mme Carra est venue me chercher pour souper. J’avais presque fini. J’y suis allé après, ma cousine Desrayaud m’a flanqué une bonne ramonée et l’a dit que je n’avais qu’à y aller souper tous les soirs et pour me punir, elle m’a fait emporter ma soupe froide pour ce matin. Je l’ai fait réchauffer sur mon réchaud à essence. Hier j’ai fiat un bifsteak et des pommes de terre dans le jus. Les pommes de terre ne me coutent rien, on en déwagonne assez souvent. J’ai compté pour ma nourriture ce que je dépenserais si je ne mangeais pas chez mes cousines. Pour trois jours, le vin, viande, pain : 6frs75 . je touche en trois jours 8francs10. Reste 1 fr 35 pour les légumes et condiments. Maintenant il y a les extras. J’ai touché 5 frs dimanche et 3 francs ce matin avec mon prêt ( ??), ces trois jours font 16fr10. J’ai touché 21fr60 en arrivant du prêt ( ??) qui était en retard (octobre). Avec tout ça je marronne toujours.
Il a fait bien beau ces jours. J’aurai bien pu semer. Tu me diras bien où vous en êtes des semailles-après semailles. Mme Carra viendra vous voir avec son frère un dimanche après midi. Moi aussi, bien entendu. Je vais bien. J’ai mangé du poulet dimanche. On m’a chargé de vous dire qu’il était épatant, ce qui était vrai d’ailleurs. Tu me diras bien comment tu vas et l’effet de tes cachets. Et le gone ? Pense-t-il encore à moi ?
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous.

Lucien
Lyon, jeudi 26 octobre 1916
Jeudi 26 octobre 1916

Chère Alice,

Je pense que tu as reçu mes deux précédentes lettres. Je m’attends à recevoir d’un jour à l’autre le certificat agricole pour demander ma permission. On m’a dit qu’ici on était avare de permission. Pourtant j’ai vu ce matin un copain qui avait eu huit jours pour ses vendanges. Enfin, je vais toujours demander. Hier après-midi, je suis allé au grand camp mener des planches. Je suis rentré remiser mon camion ensuite à 4 heures. J’ai fait le plein puis je suis allé chercher ma musette et ma couverture que j’avais laissées samedi chez un boulanger aux écoles de Montplaisir. Il pleuvait à verse. Je suis allé ensuite coucher et souper chez les cousines D. Elles m’ont dit d’y aller tant que je ne serai pas installé. Ce matin, je suis allé transporter des cuirs verts à Vaise. On m’a donné vingt sous dans une usine. De là j’ai mené un voyage de peaux à Oullins où je suis encore. J’ai très bien diné pour 30 sous à côté. On doit me rembourser cette somme à l’usine ce soir. Mes 2 francs 70 seront de reste ! Cet après midi, j’ai deux voyages à faire à la gare d’Oullins qui n’est pas loin. Je ne comprends rien à ce service, je ne vois que des civils ! Je pense que tout va bien à la maison. Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.


Je ne suis présent rue Vendôme qu’un moment le matin à 6h1/2 et le soir à 4 ou 5 heures.
Lucien
Paris, vendredi 20 octobre 1916

Chère Alice,
Je pars pour Lyon ce soir. J’y serai peut-être avant cette carte. J’irai te voir dès que je serai libre. Probablement dimanche soir.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Paris, mercredi 18 octobre 1916


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin un paquet de lettres, venant de la 404. Il y en avait deux de toi. 16 et 17 et deux de Mme Carra. Je te les envoie. Tu verras que Mme Carra semblait, renseignements pris, me conseiller d’aller à l’intérieur. Les événements ont bien changé les choses, mais il est certain que je ne me serais pas fait rappeler par ma propre volonté. J’étais décidé à rester jusqu’au moment où il m’a fallu partir. Ici c’est toujours la même chose, les corvées toute la journée. On dit que nous partirons vendredi 20 octobre. Sera-ce bien vrai ? Le temps nous dure à tous ici dans cet enfer. Nous sommes commandés par un tas de gradés qui n’ont jamais bougé d’ici et qui se font un plaisir de railler et molester ceux qui reviennent du front. C’est incroyable. J’ai été témoin hier du fait suivant : à l’appel sur les rangs. Un brigadier de notre peloton embusqué à Paris depuis le début a dit publiquement à un engagé volontaire de 53 ans renvoyé à l’intérieur comme moi après 26 mois de front dont 19 de tranchées : « Vous avez pris la garde hier, eh bien vous la reprendrez aujourd’hui. Vous n’aviez qu’à rester chez vous au lieu de vous engager. Vous êtes un imbécile de l’avoir fait ! » Le vieux a bondi et répondu vertement au cabot. Résultat, l’adjudant est venu et a puni le vieux. Ça, je l’ai vu. Ô France ! Je suis bien certain que les Français prisonniers chez les boches sont mieux traités que nous. Venir du front est ici une tare ! Un brigadier a dit hier qu’on nous avait renvoyés du front parce que nous n’étions bons à rien du tout. Il y a des moments où je me demande si je ne vais pas en tuer un de ces saligauds ! Enfin, j’espère quitter bientôt ce bagne. J’espère bien que je retournerai au front. J’aimerais bien avoir fait, avant, la connaissance de M. De Verna. Je pense que ça me serait plus facile si je pouvais rester quelque temps à Lyon. Je voudrais aussi me guérir une fois pour toutes de ces vers qui m’éreintent. Je ne sais que te répondre au sujet de la petite et de la façon insolite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les heures de classe. Il faudrait peut-être s’assurer si c’est bien vrai. Ensuite faire une demande polie chez l’institutrice. Enfin, en cas de refus, exposer les faits à l’inspecteur.
Tu vois que je n’ai encore rien reçu directement de toi ce matin. Je pense être plus heureux demain. A propos, j’ai appris hier que Villers-Bretonneux a été très sérieusement abimé par les avions boches. L ‘église, des hôtels, des magasins que je connais bien, un peu d’artillerie ont reçu. Il y a eu des morts et des blessés. Je suis parti au bon moment. Sur le communiqué d’aujourd’hui, on lit qu’Amiens a reçu des bombes, hier.
Je suis fatigué et je vais me coucher. Fais bien part de mes affections à tous et en attendant de te revoir, je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison. Je me fais une joie de revoir les enfants.

Lucien
Paris, mardi 17 octobre 1916

Chère Alice,
Toujours sans lettres, les camarades non plus. Je vais bien. Je m’étais enrhumé, mais ça passe. Nous ne savons encore rien sur notre sort. On n’avertit pas d’avance pour le départ. Ça peut arriver d’un jour à l’autre. On travaille toute la journée. La nourriture est suffisante. Ne m’envoie que des cartes, car je ne pense pas rester ici longtemps. Affections bien sincères à tous. Embrasse bien les enfants.

Lucien
Paris, lundi 16 octobre 1916


Chère Alice,
Je suis à Boulogne ce matin. On dit que nous partirons demain sur le Havre en attendant qu’il y ait des places à Lyon. Attendons encore. Je suis descendu de garde hier matin à 10 heures. L’après-midi, j’ai visité Paris avec Combes. Vu le Trocadéro, rue Rivoli, place Concorde, Louvres, Tour Saint Georges, Madeleine, Notre dame à la cité, le Panthéon et les Invalides. Nous avons visité intérieurement Notre dame, le Panthéon et les caveaux, les Invalides, remplis de drapeaux ennemis, canons, aéros et zeppelins boches dans la cour. Tombeau de Napoléon dans la chapelle, nombreux souvenirs de Napoléon à Saint Hélène, un moulage de sa face, son tombeau là bas, un corbillard, son cercueil, son drap mortuaire, etc.. Vu aussi la chambre des députés, les ministères des travaux publics, de la guerre, etc.. En dehors des Invalides, rien ne m’a fait grande impression. Notre dame même si elle était en province serait inconnue. Quelle différence avec celles d’Amiens et de Beauvais ! La renommée de Paris est très surfaite, en fait de beauté de la ville. La Seine couverte de bateaux avec ses eaux sales, ses iles, ses ponts vulgaires, ses quais encore .. sans alignement est dépourvue de toute beauté. J’ai aussi vu l’hôtel de ville, l’emplacement des Tuileries, la colonne de juillet. Tout cela ne m’empêche pas de penser à tous à la maison. Je suis très enrhumé. Temps froid et beau.
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous.
Lucien
Paris, dimanche 15 octobre 1916
Bien chère Alice,

J’ai pris la garde à l’Ile Saint Germain depuis hier matin dix heures jusqu’à ce matin dix heures.
Il pleut un peu ce matin. Cet après midi je pense pouvoir être libre puisque c’est dimanche. Je ne sais encore rien concernant notre départ. Peut-être l’apprendrais-je ne rentrant et trouverai-je enfin des lettres. Je vais bien quoique un peu enrhumé.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse avec les enfants.
Lucien
Paris, vendredi 13 octobre 1916


Bien chère Alice,
Je n’ai pas pu t’écrire aujourd’hui. Le matin, il y a eu réveil à 5h1/2, puis appel à 6 h1/4 ensuite on nous a menés à pied dans le bois de Boulogne, presque à Saint Cloud, pour y passer un examen de conduite en voiture. Il y avait au moins sept ou huit kilomètres. Nous avons pris le bateau mouche sur la Seine pour revenir. Nous avons passé à Sèvres, Boulogne, etc. Cet après midi on nous a mené faire des terrassements dans un parc qu’on établit dans les fossés des fortifications. Nous logeons dans l’imprimerie nationale, c’est immense. A chaque étage il y a 500 lits. Et l’usine marche dans le reste. Nous avons une paillasse, un sac de couchage et deux couvertures. J’ai aussi les miennes. Il court cent bruits différents sur notre compte. Les uns disent que Lyon est encombré et qu’on va nous envoyer dans des sections auto forestières dans le Morvan ou les Landes. Ce soir on disait que nous partirions demain ou après demain pour Lyon. Enfin un autre courant d’opinion au sujet de notre renvoi au front. Il paraît que si nous faisons une demande pour rester aux armées (ou si nous l’avions faite) nous perdons tout droit à la retraite ou à la pension pour la veuve en cas d’accident au front. Le conseil d’état en aurait décidé ainsi au sujet d’un procès sur ce sujet et on aurait expédié alors pêle-mêle à l’intérieur tous les engagés malgré la demande écrite qu’ils avaient fait pour rester auparavant. Le fait est que notre départ a été bien brusque et a eu lieu dans toutes les armées. Je le vois ici en ce moment, tous ceux qui sont ici avec moi avaient fait des demandes pour rester. Elles n’ont pas empêché leur renvoi immédiat. Du dépôt où je suis, on peut demander à repartir aux armées mais il faut faire une demande spéciale au bureau en renonçant à tous les droits des engagés. Je ne sais pas bien ce que cette formule veut dire.
Je vais bien, mais je suis très las avec toutes ces marches sur le pavé. On est nourri suffisamment. Le temps me dure énormément de la maison. Je suis sans lettre depuis vendredi dernier. Ça fait huit jours ! Ces huit jours me semblent un mois ! J’ai écrit à Cahuzac de m’envoyer mes lettres. Mais quand me parviendront-elles ? Je t’ai écrit tous les jours. Je pense que tu auras reçu mes différentes cartes et lettres. J’espère que tout va bien à la maison et que Marcelle est rétablie maintenant.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Cesse de m’écrire des cartes ouvertes, car il y a tant de changement ici que les lettres se perdront surement après mon départ.


Lucien
Paris, jeudi 12 octobre 1916

Chère Alice,
Je suis à Paris depuis hier soir. Ce sera notre dernière étape avant le départ définitif, je l’espère. Hier matin, nous sommes partis de Viroflay pour Versailles. Les formalités ont duré toute la journée et nous sommes arrivés à Paris à 6 heures du soir. En sept jours, nous avons changé cinq fois de régiment ! Mon dieu, que de paperasses ! Il y a de quoi devenir fou. A chaque bureau, ce sont des stations de quatre à cinq heures, puis des marches et des contremarches. D’un bureau, on nous renvoie à un autre à l’autre bout de Paris. Hier au soir, j’étais tellement éreinté que je suis allé coucher à l’hôtel pour me reposer un peu. Ce matin, nous avions rendez-vous aux Invalides. De là nous avons passé au Champ de Mars (Tour Eiffel) pour aller à l’école de guerre où on nous a immatriculés. Ensuite nous sommes allés à l’Imprimerie Nationale où nous logerons cette nuit. Nous avons mangé à onze heures. Je t’écris d’un café à côté (midi). Ce soir il y aura bien sûr encore des paperasses à faire ! Je me suis débarrassé de mes poux en me changeant complètement. Je vois que j’y suis arrivé. Vu en route : Invalides, Tour Eiffel, roue métallique, tirailleurs amanites, hangar à dirigeable, Pont Alexandre III, Elysée, Grand et Petit Palais, Trocadéro, Forêt de Meudon. Je te mets ça pour m’en souvenir, plus tard.
Je vais bien. Le temps me dure bien de ne rien savoir de vous tous. Je n’ai pas encore d’adresse fixe. Pour le moment, télégraphie-moi si besoin était, au 13ème artillerie, service auto, rue Lacordaire. Paris ;
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Paris, jeudi 12 octobre 1916

Chère Alice,
Je suis à Paris depuis hier soir. Ce sera notre dernière étape avant le départ définitif, je l’espère. Hier matin, nous sommes partis de Viroflay pour Versailles. Les formalités ont duré toute la journée et nous sommes arrivés à Paris à 6 heures du soir. En sept jours, nous avons changé cinq fois de régiment ! Mon dieu, que de paperasses ! Il y a de quoi devenir fou. A chaque bureau, ce sont des stations de quatre à cinq heures, puis des marches et des contremarches. D’un bureau, on nous renvoie à un autre à l’autre bout de Paris. Hier au soir, j’étais tellement éreinté que je suis allé coucher à l’hôtel pour me reposer un peu. Ce matin, nous avions rendez-vous aux Invalides. De là nous avons passé au Champ de Mars (Tour Eiffel) pour aller à l’école de guerre où on nous a immatriculés. Ensuite nous sommes allés à l’Imprimerie Nationale où nous logerons cette nuit. Nous avons mangé à onze heures. Je t’écris d’un café à côté (midi). Ce soir il y aura bien sûr encore des paperasses à faire ! Je me suis débarrassé de mes poux en me changeant complètement. Je vois que j’y suis arrivé. Vu en route : Invalides, Tour Eiffel, roue métallique, tirailleurs amanites, hangar à dirigeable, Pont Alexandre III, Elysée, Grand et Petit Palais, Trocadéro, Forêt de Meudon. Je te mets ça pour m’en souvenir, plus tard.
Je vais bien. Le temps me dure bien de ne rien savoir de vous tous. Je n’ai pas encore d’adresse fixe. Pour le moment, télégraphie-moi si besoin était, au 13ème artillerie, service auto, rue Lacordaire. Paris ;
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Viroflay, lundi 9 octobre 1916
Viroflay, près de Versailles
Bien chère Alice,

Je viens d’écrire à Mme Carra pour lui raconter mon départ imprévu pour l’intérieur. Je t’envoie ces lignes de Vironflay qui est un faubourg de Versailles. Je crois t’avoir raconté un peu les circonstances de mon départ : nous sommes partis le 6 à une heure pour Amiens où nous avons couché. Le lendemain à midi, nous nous sommes embarqués pour Paris, nous y sommes arrivés à 6 heures du soir. J’ai couché à l’hôtel avec Planche et Combe, les autres ayant des parents ou des amis. Nous sommes repartis pour Versailles le lendemain matin à dix heures après d’interminables paperasses qui nous ont retenus quatre heures en gare des Invalides. Enfin nous arrivons à Versailles où nous étions 51 de la même armée (6ème). Là, on nous a immatriculé et on nous a envoyé le même soir à Vironflay où nous couchons dans un cantonnement infect où j’ai déjà attrapé des poux. Pouah ! Ce matin, nous sommes retournés à Versailles où le capitaine du parc nous a passés en revue, ou fait semblant.
Cet après midi, on nous a pris nos armes nous n’attendons plus que l’arrivée de nos sacs d’effets qui ont été embarqués à Amiens pour partir sur Paris où nous resterons un jour ou deux au dépôt de la rue Lacordaire. C’est de là qu’on doit m’envoyer à Lyon.
Si je ne trouve pas un poste à ma convenance à Lyon, je repartirais alors au front, mais nous verrons ça. Je voudrais avant voir Mme Gambs et Mme Bouseyron. Dans cette guerre, il faut avoir du piston pour arriver à quelque chose. J’ai fait l’expérience moi même quand le devoir scrupuleusement accompli ne suffit pas. J’en ai mille preuves. Tu peux croire que je suis profondément découragé quand je pense à tout le service que j’ai fait et à ce que j’en ai eu comme récompense, je peux aller me reposer.
J’en connais qui ont reçu les galons et les décorations et qui n’en ont pas tant fait que moi. Enfin, passons. Le temps est loin où je partais au front si plein de confiance et d’espoirs. Où sont mes anciens chefs de l’active aux dragons ? Ceux-là étaient des officiers dignes de ce nom, connaisseurs d’hommes et non pas de femmes. Enfin.
Je vais rester encore quelques jours avant de rien recevoir de toi car j’ai dit à Cahuzac de ne m’envoyer mes lettres que quand j’aurai une adresse fixe. De la 404, j’ai passé à la 243TM puis à STPA, puis à la section annexe de triage de personnel automobile où je suis encore.
Comment veux-tu que des lettres vous trouvent avec tous ces changements ?
Versailles est une ville morte. Le palais, immense, au fond d’une cour encore plus immense, en face d’une avenue large de 100 mètres, longue de 2 kilomètres, a quelque chose de grandiose et de solennel. Si j’avais le temps, j’aurais aimé le visiter. Malheureusement le château est au bout de Versailles et Viroflay au bout contraire.
J’espère que quand je rentrerai je trouverai tout le monde en bonne santé à la maison.
Si on te demandait pourquoi je vais rentrer, tu répondras, ce qui est d’ailleurs l’exacte vérité, que c’est la relève du service auto de l’intérieur. On envoie au front ceux qui n’y ont pas encore été. C’est très juste. T’ais-je dis qu’à Villers, les avions boches venaient toutes les nuits et qu’une nuit, ils ont avec leurs bombes tué 60 prisonniers boches dans une gare.
Ma chère Alice, je pense te bientôt revoir ainsi que les enfants et tous à la maison. En attendant, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous.
Lucien
Amiens, vendredi 6 octobre 1916


Chère Alice,

Nous sommes arrivés à A. à 2 heures cet après-midi. Nous couchons ici et demain nous partons pour Versailles. Nous sommes sept : Algrain, Planche, Combes, Bonneaud et deux autres. Sève ne part que dans deux jours et Goiffon est en permission. J’ai reçu ce matin ta lettre quinze. Merci. Je vais assez bien. Nous avons un beau temps. Mes amitiés à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 6 octobre 1916

Bien chère Alice,

Je t’envoie vite un mot. Nous partons ce soir à une heure sur Amiens. Nous sommes 9. Il y en aurait davantage mais il y a des permissionnaires qui ne partiront qu’à leur arrivée.
Quand cette note est arrivée, je me suis dit : je ne m’en vais pas, je reste. Alors quand l’officier est venu au bureau je lui ai dit que je ne m’en allais pas. Il m’a répondu : « partez avec vos camarades, je vous le conseille. Moi même, je vais m’en aller et si la section part dans un parc pour la révision des moteurs, ce qui va arriver incessamment, tous les conducteurs seront dispersés d’un côté ou de l’autre. » En effet, c’est ce qui est arrivé à une section où était Martin le banquier, que je n’ai jamais revu depuis. L’officier a encore dit ailleurs : « je ne veux garder aucun des engagés. S’il venait à arriver un accident à l’un d’eux, je l’aurais sur la conscience puisque leur droit est de s’en aller. » Alors après avoir bien réfléchi, j’ai dit : suivons mon sort. Remarque bien que je n’ai fait aucune démarche pour partir, qu’au contraire il m’aurait fallu faire une nouvelle demande pour rester. Il y a bien d’autres détails encore, mais je te les dirai plus tard.

Une nouvelle note est encore arrivée hier. Elle renvoie dans les tracteurs d’artillerie toute l’armée active et sa réserve, c’est à dire 16 classes. Il ne va presque rien rester à la section car on enlève encore tous les auxiliaires pour l’intérieur. Tu vois que je pars sans regret, il n’y avait plus d’espoir pour moi à la section, ni d’avoir les galons, ni même de rester au bureau, si la section est disloquée.
D’Amiens, nous allons à Versailles, ensuite à Viroflay où il y a un dépôt, ou à Paris, ensuite probablement à Lyon. Tout cela demandera bien une quinzaine de jours si ça marche vite. Si l’intérieur ne me convient pas, je demanderai à retourner aux armées, mais cette fois dans l’Est.
Le courrier va partir. Je finis vite. Dis à ta maman qu’elle prenne du fortifiant. Je pense avoir une lettre de toi ce matin.

Mes affections sincères à tous. Embrasse bien les enfants pour moi ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 5 octobre 1916

Bien chère Alice,

Reçu hier matin ta lettre 14. Merci. Une grande nouvelle à t’annoncer. Tous les engagés volontaires du groupe sont envoyés à l’intérieur. C’est une nouvelle note qui est arrivée hier, nous partons demain 6 octobre. Sept conducteurs à la fois, tout ce qui reste d’engagés. Il y a Planche, Algrain (qui avait demandé à rester) Bonneaud (un Lyonnais) Combes, Sève et Goiffond. Tu parles d’un coup de balai ! Nous allons sur le parc de Versailles, de là à Lyon ensuite. Je l’espère. Je quitte la section sans regret. L’officier va partir aussi alors adieu nos espoirs et peut-être même ma place au bureau, car les nouveaux officiers ont toujours avec eux quelques pistonnés à caser en arrivant. Enfin je n’y peux rien, après nous on renvoie tous les auxiliaires aussi. C’est paraît-il une mesure d’épuration des malingres et des santés douteuses. Je t’écrirai à nouveau en route. Pour toi, ne m’écris plus sans que je te le dise. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.


Cahuzac te renverra toutes les lettres que je recevrai. Si le colis que tu m’envoies est parti, j’ai donné des instructions à Cahuzac pour qu’il me parvienne.
Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 4 octobre 1916

Chère Alice,

Rien reçu de toi depuis dimanche. Étrange !
Rien de nouveau. Sale temps, pluvieux et brumeux. C’est l’hiver pourri qui commence.
Je vais bien. Le courrier arrive à 9 heures et demi. Peut-être aurais-je quelque chose de toi ce matin. Nos lettres partent à 9 heures le matin, ce qui fait que je ne peux te répondre que le lendemain.
En attendant de tes chères nouvelles, et en espérant que rien de grave n’a causé le retard de tes lettres, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 2 octobre 1916

Bien chère Alice,

J’ai bien reçu hier ta carte du 28 septembre ainsi qu’une carte de maman. Avant hier, j’ai eu une lettre de Mme Carra. M. Carra ne me conseille pas pour le moment d’aller à l’intérieur car il me dit que je pourrais bien aller ailleurs qu’à Lyon. Cette lettre s’est croisée avec la réponse que je faisais à Mme Carra et dans laquelle je lui annonçais ma détermination de rester au front. Dans cette lettre, je leur racontais aussi le passage nocturne des aéros boches et pour leur décrire l’effet des projecteurs, je leur ai dit « qu’on se serait cru à Lyon un soir de zeppelin imaginaire !»

Ces fameux aéros sont revenus samedi soir. Pas trop de mal. Je ne t’ai pas encore dit que mon bureau était dans une maison inhabitée ; nous avons une pièce en bas, une cheminée et placard, en haut un grenier et une petite chambre où nous couchons Cahuzac et moi. Le rêve, quoi ! En bas aussi, nous avons un hangar et un débarras, il y a un robinet d’eau dans la cour, dans cette cour habite le sacristain que je connais d’ailleurs depuis longtemps. Je vais m’occuper pour faire un bon hamac ; on nous a distribué des paillasses en toile, je vais faire avec tout ça un lit un peu plus confortable que celui que j’ai qui a tout à peine 60 centimètres de large. S’il faut passer l’hiver, je vais m’arranger pour n’être pas trop mal puisque la guerre n’est plus une affaire passagère, mais au contraire semble être la règle générale de la vie !

Rien de nouveau par ici, canonnade violente, au contraire. Mouvements de troupes inhabituels. Planche n’est plus au bureau : on l’a mis sur un camion à son retour de permission. Nous restons seuls au bureau, Cahuzac et moi.
J’ai écrit à ma sœur hier, je crois. A propos de mon adresse, ne t’inquiète pas des initiales, c’est toujours la même chose.

Tu me feras regalocher mes galoches à sabots et tu me les enverras ensuite avec des chaussons. Rien ne presse. Recommande qu’on les laisse grandes. Je voulais t’envoyer des souliers que j’ai ici pour les regalocher mais j’ai réfléchi, je les garde.
Voilà l’heure de départ du courrier et je finis vite. Que la santé revienne vite chez vous, pour tous.

Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 28 septembre 1916

Bien chère Alice,

Reçu aujourd’hui ta lettre n°12. Tu me dis que la cousine Clémence est sans nouvelles du cousin Moussier son mari. J’espère qu’il ne lui sera rien arrivé. Il avait un poste assez dangereux. C’est un homme charmant. Je regretterais qu’il lui fut arrivé malheur. J’écris en ce moment à Mme Carra, j’ai encore à répondre à ma sœur. J’ai écrit à mes parents hier. Il me faudra bientôt un secrétaire particulier. Je voudrais bien aussi envoyer un mot à M. B. pour le journal, passe moi un peu le « Dauphinois à l’observation supérieure ». L’état major a grand tort de ne pas m’employer. Ne t’imagine pas que mon officier me donnera les … si ça ne dépendait que de lui, ce serait sans doute fait depuis longtemps. Je n’y compte plus, d’ailleurs. Je fais mon travail tranquillement et j’attends philosophiquement la fin de la guerre. Les aéros boches ne sont pas revenus. Les camions ramènent beaucoup de blessés légers, les ambulanciers étant réservés aux blessés légers.

Que Marcelle se console dans un lit, elle est aussi une victime de la guerre. C’est là sans doute une bien pauvre consolation. J’aimerais bien mieux la savoir bien portante. C’est Jeanne, qui s’en voit, maintenant. J’espère bien que tu leur aides tant que tu peux. Cette maudite coqueluche paraît quitter les enfants sans accident, n’oublie pas de les purger qu’il ne leur en reste rien.
Je vais bien. Temps orageux, il a plu hier, beau aujourd’hui. Je te quitte en t’embrassant bien fort, ainsi que tous.

Vendredi matin 8 h30
Avant de faire partir cette lettre, je t’envoie un bonjour ce matin. Rien de nouveau. Amitiés



Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 27 septembre 1916

Bien chère Alice,
Je viens de recevoir ta lettre 10 qui était en retard, le paquet contenant les fromages et le journal. Je te remercie beaucoup, beaucoup.
Rien de nouveau ici. Temps beau, avec vent. Je vais bien. Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse, ainsi que les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 26 septembre 1916

Bien chère Alice,
Nous voilà revenus à notre ancien cantonnement. Nous avons un bureau à côté de l’ancien car il y a un autre bureau chez M. Noiret où nous étions. Ce matin, le courrier est venu et m’a apporté ta lettre 11 ainsi qu’une lettre de Tricotelle et une de ma sœur. Tu remarqueras que je n’ai pas reçu ta lettre n°10. Nous n’avons pas reçu le courrier, qui devait nous arriver hier à Martin. Peut-être arrivera-t-il demain car ici nous aurons le courrier tous les jours. Je recevrai certainement aussi le colis de fromages que tu m’as amenés. Ça me fera bien plaisir, ça fait quinze jours que je n’en ai plus.

Je te remercie des nouvelles des enfants. Je vois qu’ils vont mieux et que cette coqueluche passe. Marcelle est toujours bien fatiguée. Pauvre sœur, elle a bien eu de la peine, ces deux ans passés et elle paie maintenant des froids accumulés les uns sur les autres. J’apprends avec plaisir que Jeanne n’a pas repris des étouffements. Espérons qu’ils ne reviendront plus. Tu devrais conseiller à ta maman et à Jeanne de prendre dès maintenant des fortifiants, du pepto fer de préférence qui fait tant de bien. N’oublie pas que le pepto fer favorise la constipation. Il est bon de prendre en même temps une tisane rafraîchissante et laxative. Le choix ne manque pas. Le Pepto fer est très cher, je le sais, mais c’est bien à ma connaissance le meilleur et le plus prompt des reconstituants. Ton papa tousse et est bien fatigué aussi mais tout cela est du surmenage. Il lui faudrait du repos, qu’il néglige tout ce qui est secondaire comme travail par exemple rattacher la vigne. Vous vendangerez huit jours plus tard, voilà tout. Je ne voudrais certes pas donner des conseils d’ici, surtout pour le travail, mais j’ai tant peur de voir ton cher papa se mettre lui aussi au lit que je voudrais le persuader de ne pas tant prendre de peine. Je vais encore te parler de cette affaire de retour à l’intérieur. J’ai pris une décision. C’est entendu, je reste. Je n’userai de cette faculté de retour que si ma santé venait à être mauvaise d’une manière sérieuse. Cela a d’ailleurs toujours été dans mes idées de rester, seulement je me demandais si d’être à Lyon n’aurait pas été préférable en me permettant d’aider quelque fois à tes parents.

J’y voyais là une sorte de devoir qui causait mon indécision. Mais je crois que l’aide que j’aurais apporté aurait été aléatoire et bien mince. Arrive que pourra, je reste.
C’est très amusant, le front. Là au moins, on voit des choses plus intéressantes que les belles « vauriennes » de Dieppe. Ainsi, en arrivant hier vers midi, une demi douzaine d’aéros boches nous survolaient encadrés par des centaines d’obus éclatant en flocons blancs. Une escadrille française s’est élevée et les a pris en chasse et tout a disparu à l’horizon. Un boche a été descendu dans un village voisin. Toute la semaine, les aéros boches sont venus la nuit ici, mais il n’y a pas eu de dégâts. Une autre grande ville voisine a eu paraît-il sa gare un peu endommagée, mais on ne sait rien de précis.

Hier au soir, je me suis couché de bonne heure. Les 125 kilomètres de la journée m’avaient fatigués ? Je venais de m’endormir quand je me suis réveillé en sursaut sans bien en savoir la cause, tant je dormais fort. Une nouvelle détonation a fait trembler la maison. J’ai dit ça y est, voilà encore les boches. Les coups de canon tirés de la ville même se suivaient sans interruption et les obus éclataient en l’air avec des éclairs brillants. Des projecteurs fouillaient le ciel, semblables à ceux des forts de Lyon. Des obus éclairant traversaient l’air, allumant les rues comme en plein jour. Enfin, les aéros de garde ont entamé le combat et les mitrailleuses crépitaient sans relâche dans la nuit calme. Je m’étais levé pour voir cela. Je n’ai pas aperçu un seul aéro, français ou boche, malgré tout cet éclairage. Ils ont lancé leur bombe sur une gare plus loin. Je me suis couché presqu’aussitôt car dehors il y avait le risque de recevoir une balle ou un éclat d’obus sur la tête. Ça doit bien retomber quelque part ? D’autres sont encore revenus à 11 heures et à minuit et la musique a recommencé mais je ne me suis pas relevé, c’est toujours la même chose.

La canonnade est violente sur le front, les aéros passent et repassent sans cesse, le mouvement est plus intense que jamais. Au moins, ici, on vit !
Si je savais exactement l’emploi de M. De Verna, je pourrais peut-être le rencontrer car ici il y a le grand état-major et sûrement il y vient ; tout part d’ici.
Je vais bien. Il fait un temps splendide, très chaud, même.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et tous à la maison.

Lucien
Martin-Église, dimanche 24 septembre 1916

Bien chère Alice,

De nouveaux ordres ont remis à une date indéterminée notre retour au front. Nous allons donc encore profiter de la douceur du climat normand et des vallons tranquilles où je m’ennuie d’ailleurs très supérieurement. Ou le front, ou la famille, voilà pour le moment les deux seuls endroits où je voudrais être. J’avais une permission de la journée pour Dieppe. Je l’ai donnée à Cahuzac au grand ennui de Velle qui voulait y aller avec moi. Je n’ai plus envie de sortir. Cette vue de tout ce beau monde qui s’amuse me rend triste. Je ne sais pourquoi. J’aime mieux t’écrire comme je te l’ai promis sur ma carte de ce matin.

Ta lettre n°9 reçue hier me parle de ma lettre à Mme Carra au sujet du renvoi à l’intérieur et de l’effet qu’elle a pu produire sur les cousines. Je te dirai d’abord que dans cette lettre, j’exposai simplement les faits à Mme Carra et que je lui demandai son avis sur ce que je devais faire, étant donné qu’il ne s’agissait pas d’une initiative de ma part mais au contraire d’une loi générale. Ma lettre à ce sujet finissait sur ces mots : « Il est bien entendu que je ne veux bénéficier de cette manne que si elle est mon droit et non le résultat de faveurs ou de ce pistonnage. » Je disais à Mme Carra que j’étais très indécis sur ce qu’il y avait lieu de faire et il me semble que aux yeux de mes cousines, examiner une question qui m’intéresse n’est pas une chose bien répréhensible. Au premier abord, cette question de rappel à l’intérieur semble une sorte de désertion du front, mais la réalité est tout autre. La voici : il y a deux services automobiles : 1° celui des armées, 2° celui de l’intérieur. On s’est aperçu en haut lieu qu’il y avait à l’intérieur beaucoup de chauffeurs jeunes n’ayant jamais été au front. Or le front est incontestablement plus pénible et plus dangereux que l’intérieur. On a donc commencé en janvier dernier à remplacer les vieux chauffeurs du front (classe 1892 et au dessus) par des jeunes de l’intérieur. Ensuite on a continué par la même mesure pour les engagés volontaires. La raison en est très simple. Les engagés pour la durée de la guerre sont forcément des réformés, c’est à dire des hommes ayant des infirmités jugées assez graves pour les avoir exemptés du service militaire. Or ces hommes viennent de faire deux ans de front. On les relève donc et ils cèderont leur place du front à des chauffeurs de l’intérieur qui iront les remplacer. Donc en restant aux armées je ne fais aucun avantage à la France Je ne favorise tout simplement qu’un embusqué jeune et fort qui se la coule douce à Lyon, pendant que je supporte les rigueurs de l’hiver sur le front. Voilà tout. Si jamais je me fais tuer au front, ce ne sera pas pour la patrie, mais bien à la place de quelque embusqué. Réfléchis bien à cela.

Dans tous les cas, je n’ai pas encore demandé à m’en aller et il ne faut pas oublier que si je suis encore au front, c’est parce que j’ai demandé par écrit à y rester en avril dernier. Sans cela, je serai parti du front le 1er août, avec Carles, etc…

Si je ne suis que mes préférences personnelles, j’aime encore mieux être au front qu’à Lyon. Je sais que je m’y ennuierais moins. Mais enfin, on ne vit pas pour soi seul.
L’embusqué de l’intérieur qui y reste grâce à moi ne me payera pas ma santé qui s’usera davantage ce 3ème hiver de front. Et puis il est facile de trouver d’autres raisons sensées. Plus que jamais je suis indécis. Mes goûts me disent de rester et la saine raison me dit que je ferais mieux d’aller à Lyon. Cruelle énigme.

Tu me dis que Marcelle ne va pas plus mal et Jeanne non plus. Mais comme tu es restée quatre jours sans m’écrire, je comprends bien que vous avez du travail par dessus la tête à la maison. Tes deux sœurs malades m’inquiètent bien car je vois bien que c’est plus grave que tu ne me le dis. Elles sont jeunes et se relèveront assez vite. Mais c’est sur tes parents que retombe tout le travail, maintenant et je crains bien qu’ils ne finissent de s’épuiser eux aussi. J’espère bien que tu fais tout ce que tu peux pour leur aider mais je sais bien que tu n’es pas non plus un renfort bien important. Tout cela m’ennuie bien, la guerre est bien dure pour tes chers parents et ils seront de ceux qui en auront tiré plus de souffrance que de profits. C’est terrible, cette guerre. Il n’y a que les bons qui en souffrent. C’est la canaille qui en a tous les avantages pour le moment.

8 heures du soir
Des ordres viennent d’arriver, nous retournons à Villers-Bretonneux et nous partons demain matin à 7h1/2. Comme fourrier, je pars devant à 6 heures pour préparer le cantonnement. Ce soir il n’y a personne. Tout le monde est à Dieppe. Velle, Mercier, Cahuzac tout est parti. J’ai commencé à tout emballer. J’ai presque fini. Je vais aller me coucher car demain, c’est 130 kilomètres de camion à faire. L’officier ne pourra pas m’emmener, sa voiture est en réparation.
J’’espère recevoir bientôt de bonnes nouvelles de tous. Embrasse bien les enfants pour moi, affections sincères à tous.

Lucien
Martin-Église, vendredi 22 septembre 1916

Bien chère Alice,

Nous allons repartir au front incessamment à ce que l’on dit, demain ou après demain. Je te dirais que cela ne me fache pas. Le temps me dure par ici. La plupart des camarades riches ont fait venir leurs femmes, légitimes ou non. C’est un assaut de toilettes et de coquetteries. C’est ridicule et profondément immoral. Vive le front qui rétablit l‘égalité.

Ne t’imagine pas que je suis triste en ce moment par rapport à ce dont je viens de te parler. Au contraire, je traverse une période de succès, peu importants, je l’avoue, mais dont l’ensemble constitue un état d’esprit agréable et chasse les idées noires. Je ne suis attristé que par tes sœurs que je voudrais savoir bientôt guéries complètement. Et encore ce malheureux courrier qui ne m’apporte rien de toi. C’est un peu fort, quand même. J’ai travaillé comme un nègre aujourd’hui et hier. Nous avons reçu des ordres hier pour une mission à faire éventuellement. Ces ordres sous un chiffre secret étaient très compliqués. Personne n’y comprenait rien. Nous nous y sommes mis avec Cahuzac et en deux heures de travail, nous avions mis tout à jour et dressé nos itinéraires pour plus de trente voyages différents. Je te parle hébreu ! Bref, le capitaine est passé dans tous les bureaux pour voir où en était ce travail que Velle qualifiait de casse-tête chinois. Je venais de le tirer au clair. J’en ai fait l’exposé au capitaine qui s’en est allé content, il était cinq heures du soir. Ce matin à 9 heures, un autre bureau n’avait pas encore déchiffré les siens ! Un petit succès ! Ce matin, il y avait discussion sur un point touchant au service, au bureau du capitaine. L’adjudant m’envoie un planton demander mon avis, un lieutenant est venu voir si c’était bien ça à mon bureau. 2ème petit succès !

A 11 heures, le lieutenant adjoint au capitaine m’a fait appeler. Il était très ennuyé. Toute la comptabilité d’une section qu’il commandait avant de venir au groupe, lui était revenue avec un tas d’erreurs à corriger et toute la caisse à refaire. Je lui ai donné quelques indications mais quand il a vu ça, il m’a demandé de lui corriger tout ça. J’ai travaillé tout l’après-midi d’arrache-pied et à 9 heures, je lui ai mis tout son fourbi en ordre, prêt à signer. Je lui ai ensuite étiqueté et expédié à la sous-intendance. Il était content, il ne savait quand me remercier. Il a demandé à un autre fourrier ce qu’il pourrait bien faire pour me faire plaisir. Si tu ajoutes à cela que mon officier à moi a été avant-hier particulièrement gentil à propos de l’arrêté du trimestre et n’a pas même voulu faire sa caisse, disant qu’il savait que je ne me trompais pas ; que l’officier d’une autre section est très heureux que je m’occupe de dresser son fourrier et veiller à son bureau. Tu conclues avec moi que ma situation reste bonne, ici. Maintenant j’ai reçu deux bonnes lettres de Mme Carra, une aussi de Mme Gambs, très gentille. J’en reçois des tas de tous camarades permissionnaires, même Planche. Et puis aussi l’attention de M. Bouseyron ne m’a pas laissé insensible et est pleine de promesses pour l’avenir. Tu vois donc que comme je te disais en commençant, je traverse une bonne période, et je te raconte tout ça avec l’espoir que ça te fera plaisir à toi aussi et à tous.

Samedi matin 23 septembre

Le courrier n’arrivera que ce soir et je vais faire partir cette lettre avant. J’entends des clairons qui s’exercent à côté. Hier, un régiment belge a fait halte. Ça sent la guerre ! Nous allons y retourner probablement demain, ça vaudra mieux que d’être ici dans ces pays trop mondains. Il parait que Villers a été sérieusement bombardé, l’autre nuit, par les aéros boches, si seulement on y avait été. Mais pas de chance, quand il y a quelque chose d’intéressant, on n’y est pas !
J’attends tes lettres avec impatience, pour savoir comment tout le monde va chez vous. J’espère bien recevoir de meilleures nouvelles.
Mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Garde cette lettre pour toi à la maison, ne la montre pas aux voisins, il semble qu’on se vante.
Lucien
Martin-Église, lundi 11 septembre 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir tes deux lettres 3 et 4. Je suis bien heureux de recevoir de tes nouvelles ainsi que de tous. Le temps dure un peu moins quand on est rassuré un peu. Tu m’apprends que la petite de ma sœur va mieux et que le petit Guillaume est mort. Quel âge avait ce petit ? Tu me dis que Mathias va peut-être revenir et cela semble te désoler. Ne t’ennuie donc pas pour cela, il y aura après la guerre du travail pour tous ceux qui voudront en faire et plus qu’ils ne pourront en faire.
Je t’ai dit que Mariani était parti pour l’intérieur et que Algrain devait le suivre dès son retour en permission. Mais il n’a pas voulu partir ce matin. Il a fait une demande pour rester au front. Selon lui et quelques autres renseignements que j’ai recueillis, la vie militaire à l’intérieur ne serait belle que pour ceux qui ont beaucoup d’argent à dépenser. Les autres sont les martyrs et les esclaves du travail. Cela me rappelle un peu quand j’étais à Garibaldi à Lyon, nous étions 150 et il n’y avait jamais que 25 ou 30 pour la garde, les corvées et les appels, toujours les mêmes. J’ai beaucoup réfléchi si j’avais intérêt à rentrer à Lyon. Je me demande si tu retrouveras une place comme celle que j’ai. En somme, je ne dépends que de l’officier et je commande à 50 hommes. Je ne prends pas de gardes, ces longues gardes de nuit. Je suis exempt de corvées, j’ai toujours un coin à peu près pour coucher. Je jouis d’une certaine considération auprès des chefs, je ne vais pas au feu. Faut-il laisser tout cela pour être simple camionneur à Lyon. Être à Lyon, ce serait être près de toi, la possibilité de se voir souvent. Serait-ce vraiment du bonheur supplémentaire ? Ces permissions de 24 heures tous les 15 jours, vaudrait-il mieux que 8 jours tous les six mois ? Pour le moment, j’aimerais tout ou rien. Je crains de m’ennuyer terriblement, à Lyon, si près de toi, sans l’être entièrement. Et puis en somme, au front, il y a une certaine fierté d’y être, qui aide à attendre. On y voit de grandes choses qui vous galvanisent et vous soutiennent. Le temps me dure déjà du front, ici. Voilà vingt mois que j’y suis, autant tenir jusqu’au bout. Voilà les raisonnements que je me tiens pour rester aux armées. J’en fais d’aussi bons pour m’en aller. Je me dis qu’en étant à Lyon, je trouverais peut-être mieux qu’ici une bonne place pour après la guerre. Que le plaisir de te voir souvent avec les enfants vaut bien le travail supplémentaire que j’aurais selon ici que j’endurerais moins de mauvais temps que sur le front pour l’hiver surtout. Puis, de nouveau, je me dis, et si on ne m’envoie pas à Lyon, mais à Bordeaux ou à Nantes, ou en Tunisie, ou peut-être même à Salonique ! Me voilà bien avancé !
Alors j’hésite… et j’attends ce que tu me diras. Bouton vient de rentrer à l’instant.
Je vais faire partir cette lettre, j’espère qu’elle tiendra tout le monde en bonne santé, comme elle me quitte. Quand battrez-vous à la machine ?
Je n’ai pas encore écrit à ma sœur. J’attendais pour cela de savoir comment allait sa petite. J’espère qu’elle est sauvée, maintenant. Pierre est-il revenu ?
Mes affections bien sincères pour tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Martin-Église, jeudi 7 septembre 1916

Chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta première lettre avec un grand plaisir, comme tu peux penser. Nous aurons ici courrier tous les deux jours. Je ne pense pas que nous restions longtemps dans ces pays, nous retournerons sans doute bientôt au front. Ce pays est très beau, avec la forêt d’Arques et ses rivières. Dieppe, où je pense aller demain attire du beau monde qui déborde jusqu’ici dans les restaurants chics. On se croirait aux environs de Paris. Le temps est pluvieux avec alternance de coups de soleil chauds. Mon bureau est dans une petite villa inoccupée. Je couche au premier dans une petite chambre avec Cahuzac. Bien entendu sur nos éternels hamacs. Cahuzac vient de partir en permission. Je reste seul avec le canard, plus sinistre que jamais. Mon travail en retard est à jour et j’espère bien ne pas trop avoir de misère pendant que nous serons dans ces régions.
Tu me diras bien comment vont les travaux chez vous. L’avoine est-elle à la cour ? Et la machine, pour quand ?
Je commence à être remis de mes voyages. Ces grands parcours en chemin de fer éreintent et quand on revient, on n’est pas soutenu par la joie de revoir les siens, c’est pire que pour l’aller.
Embrasse bien tes chers parents pour moi et remercie les bien de toutes leurs bontés pour moi.
A bientôt le plaisir de se revoir tous définitivement. La guerre touche à sa fin, c’est l’opinion de tous. Je t’embrasse bien fort avec les petits.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 1er septembre 1916

Bien chère Alice,
Quelques mots seulement car je n’ai guère le temps avant le départ du courrier. Je suis arrivé hier matin jeudi à 9 heures après un voyage de deux nuits et plus d’un jour, assez pénible, par conséquent.
A Lyon, j’ai trouvé Mme B. chez les cousines D. où j’ai soupé. J’ai vu les deux cousines, Mélanie Berthier et M. Carra (de Ville), le frère de M. Carra qui est sous officier d’artillerie. Je n’ai pas vu M. et Mme Carra.
Hier au soir, je suis allé voir Bonnot, Louis Brossard et Guillerme. Je les ai trouvé tous les trois assez facilement. Je t’écrirai mieux en détail une autre fois notre entrevue qui a failli se terminer par une soulographie générale. Failli est même de trop ! Aujourd’hui, j’ai beaucoup à faire. Pendant tout le temps de mon retour il a plu avec un temps froid. Hier il a fait une journée superbe, mais moins chaude que chez nous.
J’ai compté sur le front en allant voir les Valenciennois 35 saucisses en l’air. Ça bombardait fort.
Je te quitte ? J’espère que tout le monde va bien à la maison et que cette coqueluche disparaît. En attendant des nouvelles de tous, je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.

Tu remercieras bien pour moi ton cher papa qui m’a donné 40 francs. La cousine Hérard m’a donné dix francs. Me voilà riche pour longtemps. Merci à tous.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 17 août 1916
Bien chère Alice,
Nous avons une grande revue aujourd’hui pour la remise des décorations, soit 9 croix de guerre et deux médailles militaires pour notre seul groupe. Mercier a la croix de guerre sur ce nombre. Je pense partir en permission bientôt sans pouvoir fixer encore le jour exact, l’attention en haut lieu étant portée sur la revue. J’ai ma lettre de félicitations dont je t’avais parlé. Je l’emporterai en m’en allant. Temps magnifique.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Reçu hier ta lettre 70. Merci
Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 16 août 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi hier. J’espère qu’il n’y a rien de grave à la maison et que le petit n’est pas davantage fatigué par la coqueluche. Je ne t’ai pas écrit hier non plus. Je prépare du travail d’avance pour le cas où j’irai en permission, puis le 15 il y a le prêt et états de quinzaine.

Il y a une grande prise d’armes demain soir 17 en l’honneur de la remise de croix d’honneur à un capitaine des autos par le grand directeur du service automobile des armées (quartier Maréchal Joffre) On a formé des pelotons d’automobilistes pour rendre les honneurs avec les armes et on les exerce. Il y a ici trois groupes ; chacun en fournit sa part. Je pense pouvoir partir en permission après cette cérémonie, soit le 18 au matin. Mais il y a un mais que voici, dans les autres sections, il y a encore des conducteurs du 3ème tour à partir. Chez nous, ce troisième tour est fini et les autres officiers du groupe persuadent les nôtres de ne pas recommencer son 4ème tour pour ne pas faire de jalousie. Je ne sais pas si le notre se laissera endoctriner. Si oui, je le plaque car je lui ai dit hier que je voulais m’en aller avant que les permissions ne soient encore suspendues une fois.
Rien de nouveau ici. Temps beau aujourd’hui, pluvieux hier.
Je vais à peu près bien.
Mes biens vives affections pour tous à la maison.
Je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 13 août 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 69 dont je te remercie bien. Ne m’envoie rien, ni paquet, ni argent. Il se pourrait que je m’en aille bientôt en permission mais enfin, il n’y a rien de sûr encore, n’y compte pas trop. Je vais assez bien, temps pluvieux.
Mes amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 12 août 1916

Bien chère Alice,

Rien de nouveau, par ici, le temps est revenu beau, le matin il y a un brouillard si épais qu’on ne voit pas à 50 mètres. On dit que nous allons aller au repos quelques jours à l’arrivée. Ce n’est peut-être qu’un on dit.

Je vais assez bien. Tu me tiendras bien au courant des enfants et de ce que tu fais pour cette coqueluche.

Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 11 août 1916

Bien chère Alice,

Je commence mon travail par cette lettre que je ne finirai qu’après l’arrivée du courrier, s’il vient à temps, c’est à dire avant dix heures. Il y a un brouillard épais, ce matin, une de mes sections vient d’arriver du front. On les y fait aller la nuit, c’est un peu moins dangereux, de jour c’était inabordable.

Hier au soir, à 7h ½, nous avons eu une prise d’armes au sujet des citations dont je t’avais parlé. Prise d’armes est exagéré, car toutes les sections avaient roulé dans la journée. Le capitaine, pour ne pas fatiguer outre mesure les hommes, nous a réunis seulement en drap. Sans armes. Enfin, cela importait peu. Tout le monde, y compris les officiers était présent. Les quatre sections formaient chacune la face d’un carré au centre duquel était le capitaine. Il nous a fait une petite allocution pour nous dire qu’il allait d’abord nous lire en les commentant, les différents rapports et demandes de citations au sujet des événements de ces derniers jours : bombardements, blessures et morts de conducteurs. Pour toi, chère Alice, qui ne connaît pas tout ce monde, je te dirai seulement qu’il y a une demande de médaille militaire et croix de guerre pour le maréchal des logis Mercier qui par deux fois a traversé une zone violemment bombardée pour sauver ses camions et a fait preuve de beaucoup de sang froid et de présence d’esprit notamment lors de l’explosion du parc à grenades où ses trois camions ont reçu 57 éclats et un conducteur 3 à lui tout seul. Une demande de croix de guerre a eu lieu aussi pour Tricotelle du moment où ce parc en question sautait en dispersant de toutes parts des grenades et des obus qui éclataient à leur tour (ça a duré une heure), il ne restait plus qu’un camion à décharger à la section de Tricotelle, qui se trouvait justement dans ce parc. Trente morts, et des blessés encore plus nombreux, étaient étendus sur le sol. Tout le monde se sauve dans les abris, sauf Tricotelle qui avec son entêtement bien connu et son éternelle pipe au bec, déchargea tranquillement tout seul le camion et l’emmena ensuite en lieu sûr. Par une chance incroyable, il ne fût pas touché, le camion seul avait reçu des éclats. A ce propos, je t’ai dit que j’avais le lendemain photographié le lieu de l’accident. Bouton m’a montré hier mon essai, c’est assez bien réussi et je te l’enverrai prochainement. On dit que 30 000 grenades avaient sauté là, les caisses dispersées sautaient ensuite, ou brûlaient les unes après les autres.
Après qu’il nous eût rappelé toutes ces choses (dont je ne te raconte qu’une partie) le capitaine nous donna ensuite lecture d’une lettre de félicitations pour le groupe qui avait été envoyée au général des étapes et services, notre grand chef, par le général Berdoullat, commandant le 1er corps d’armée colonial au service de qui nous sommes depuis 4 mois. Le 1er corps colonial est celui qui a fait l’offensive et est arrivé en face de Péronne. Inutile de te dire que leur général s’y connaît en bravoure et ne donne pas ses avis à tort et à travers. Le fait d’avoir reçu ses éloges officiellement a donc une valeur particulière. Cette lettre nous est revenue par la voie hiérarchique, avec les félicitations de tous les degrés. Le capitaine nous a dit que cette lettre, qui a été envoyée officiellement à toutes les sections automobiles de l’armée avait excité une grande jalousie (c’est son mot) dans les autres groupes. De fait notre groupe seul a fait toute la partie dangereuse de la préparation d’offensive et il travaille encore pour la mise en état du terrain nouvellement conquis.

Maintenant j’arrive à la chose la plus importante à mes yeux. Le capitaine a fait imprimer cette lettre. Un exemplaire en sera remis à tous les conducteurs avec le nom de chacun et le capitaine signera et mettra son cachet officiel pour attester que le conducteur mentionné faisait bien partie du groupe Sallier-Dupin (c’est le nom du capitaine). Je t’enverrai le mien dès que je l’aurais reçu. Tu pourras voir et faire voir que l’auto n’est pas, au front, un nid d’embusqués ! Ces attestations individuelles auront pour nous une grande valeur et nous seront un précieux souvenir, a dit le capitaine. Tu en jugeras toi-même.

Nous avons effectué au cours de ces derniers mois les travaux les plus divers pour le compte du 1er corps colonial. Au moment des grandes batailles, nous avons mené des munitions et ramené les blessés légers des postes de secours aux hôpitaux d’évacuation. Nous avons ramené des mitrailleuses et des canons boches et jusqu’à des officiers prisonniers. Maintenant, nous transportons des canons neufs ou réparés au front et nous en ramènerons ceux qui sont hors d’usage. Chaque camion mène deux 75, un dedans et un autre en remorque, attaché derrière. On ne peut pas s’imaginer ce que les 75 consomment. Les douilles vides de 75 (étuis en cuivre de la cartouche tirée) font des chargements chaque jour de trains entiers de 40 wagons !

Toutes ces histoires de guerre ne me font pas oublier la maison. J’attends avec impatience ta prochaine lettre pour savoir comment vont les enfants. Je ne connais guère la coqueluche et suis peu au courant de cette maladie que je n’ai je crois, jamais eue. J’espère que les moissons sont terminées chez vous et que tes chers parents verront enfin venir un peu de répit après tant de surmenage forcé.

9h40. Je viens de recevoir ta grande lettre 68 dont je te remercie bien. Le petit a bien la coqueluche, tu me tiendras bien au courant. Un bout de carte quand tu n’as pas mieux le temps. J’ai commencé une lettre pour Mme Carra, je l’achèverai aujourd’hui. J’ai écrit hier en Portes, aussi.

Tu me dis, chère Alice, de ne pas retourner au front et de ne pas m’exposer. Ne t’inquiète pas, c’est souvent ceux qui se cachent le plus qui sont frappés les premiers. Ceux qui se sauvent reçoivent, ceux qui restent au danger n’ont rien. Je connais l’histoire d’un cuisinier froussard qui tremblait à l’idée d’aller au front, on l’y a fait aller de force, en arrivant il a été tué raide. Les autres, qui y vont tous les jours s’en tirent indemnes.
Si je n’allais pas au front comme volontaire de temps en temps, les officiers le remarqueraient et feraient comme pour les brigadiers d’ordinaire qu’on oblige à y aller régulièrement. A la guerre, il ne faut prendre des précautions que contre les maladies. Contre les mauvais coups, rien ne protège et la bonne chance semble plutôt accompagner les courageux que les lâches. Malgré les événements de ces jours, j’irai au front comme avant, ni plus souvent, ni moins. Je ne veux pas qu’on dise que j’ai eu peur et tu ne voudrais pas non plus qu’on le dise. On fait ce qu’on doit et arrive que pourra. C’est pas si terrible que ça, t’en fait pas… !

Suppose qu’ici les aéros boches lancent des bombes ou que la gare, pleine de munitions, saute. Ça peut arriver à tout instant : en allant quelque fois au front, je peux y échapper !!!

Voilà l’heure du départ du courrier, je te laisse. Embrasse bien tes chers parents pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleures caresses pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 10 août 1916

Bien chère Alice,
Le courrier n’est pas encore venu (9h20). Il vient d’arriver, mais contrairement à mon attente, il ne m’a rien apporté de toi, je pensais que tu m’aurais envoyé une petite carte pour me dire comment les enfants allaient. Cette coqueluche les fatigue-t-elle bien ? Tu me tiendras bien au courant. Quand on est loin, on s’imagine toujours un tas de choses.
Ce matin, il pleut ça abattra un peu cette chaleur de ces jours derniers et surtout cette poussière dont rien ne peut donner une idée. A 500 mètres, loin des routes, tout est blanc et recouvert d’une couche de poudre de craie moulue.

Je t’ai dit hier que notre groupe était cité à l’ordre du jour. Je n’ai pas encore vu la lettre bien qu’elle soit déjà en circulation dans les autres groupes. Le capitaine veut nous en donner lui même lecture. Il attend un jour de repos pour pouvoir faire une prise d’arme en grande tenue. Je te raconterai cela, ça ne peut pas tarder à se produire.
Notre capitaine a été très chic envers le sous-officier qui a eu la jambe brisée par un obus le 5 août dernier. On craignait qu’il ne s’en tire pas et le capitaine a télégraphié directement à la femme de ce maréchal des logis, à Lyon, pour la faire venir. Puis pour lui éviter la lenteur et les difficultés du voyage dans la zone des armées, il est allé la chercher en auto à l’arrière et il l’a menée directement à l’ambulance du front où était son mari. Entre parenthèse, si l’inquiétude ne l’absorbait pas trop, elle a bien pu voir ce que c’est que le front. Une fois à l’ambulance, le capitaine est entré seul voir le maréchal des logis et lui a demandé s’il serait content de voir sa femme. Quand il a commencé à comprendre, sa femme est entrée et elle restera quelques jours avec lui.

Hier au soir à 8 heures, nous étions dans un champ avec Cahuzac et le canard quand nous avons été témoins d’un curieux fait. Il devait y avoir quelque bataille aérienne sur le front car un aéro qui en venait s’est mis à lancer des fusées brillantes. Aussitôt, tous les aéros de chasse qui évoluaient sur les hangars et ceux posés à terre se sont mis en route sur le front à toute vitesse. Je n’avais pas encore vu ces rappels par signaux lumineux. Il faisait encore jour.

J’ai lu hier sur un journal parisien un article qui m’a bien intéressé. C’est au sujet du dernier concours (qui a eu lieu en juin) de motoculture, c’est à dire des appareils de traction pour remplacer les chevaux dans la culture. Il y avait 23 systèmes exposés et quelques-uns ont paraît-il de bons résultats aussi bien pour traîner les charrues que pour les faucheuses.

Le ministre de l’agriculture qui présidait ces essais, estime qu’il faudra après la guerre environ 30 000 de ces appareils pour remplacer les bras et les chevaux manquants. Alors j’ai songé que dans la grande culture, il faudra dorénavant que les chefs d’exploitation soient à la fois agriculteurs et mécaniciens. Voilà qui fera bien mon affaire. Et comme une grande entreprise agricole demande encore une comptabilité bien tenue, je pourrais aussi remplir l’emploi. Rêve ou réalité, il ne m’en coûte pas beaucoup de t’en parler.

Je pense que les gros travaux des moissons doivent se tirer, chez vous. Ça me sera un grand soulagement de le savoir car après tes parents pourront un peu moins se surmener, ils doivent en avoir bien besoin, je me l’imagine bien.

Je vais assez bien sauf quelques malaises qui me sont causés par le traitement qui doit durer 15 jours : deux pilules le matin à jeun et deux le soir en soupant. C’est celles du soir qui me fatiguent le plus car elles me font après une espèce de congestion et donnent une nuit très agitée. En somme ça agit comme un dépuratif violent mais non purgatif.
Je vais t’envoyer cette lettre car il est dix heures, c’est l’heure du départ du courrier : celui qui apporte les lettres et qui n’est pas le même, vient entre 8 heures du matin et midi tous les jours.
Tu embrasseras bien pour moi tes chers parents et tes sœurs et en attendant l’heure du retour et la victoire que je persiste à croire proches, je t’envoie toutes mes tendresses pour les enfants et toi.


Lucien
Valencin, jeudi 10 août 1916
10 août 1916. Aux armées

Un souvenir de son papa à ma chère petite fille

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 9 août 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta courte lettre 67 par laquelle tu m’annonces que les enfants ont la coqueluche. J’espère que ce ne sera pas trop grave. Je crois que c’est généralement long. Tu me tiendras bien au courant, au besoin par une carte postale.

Temps chaud et beau ici. J’ai commencé mon traitement hier au soir. Rien de nouveau. Comme je te l’avais annoncé déjà, notre groupe est cité à l’ordre du jour de l’armée. Je t’en reparlerai. Mes amitiés bien sincères à tes parents et tes sœurs. Soigne bien les enfants, il ne manquait plus que ça chez vous. Enfin, c’est l’année des misères. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 8 août 1916

Je viens de recevoir le courrier de la section. Il y avait enfin le paquet de pilules Pivot. Tu peux être sûre que je vais commencer le traitement dès ce soir pour me débarrasser de cette saloperie qui m’éreinte. Nous faisons bouillir l’eau que nous buvons, j’espère bien qu’une fois guéri de ces vers, ça ne recommencera plus. Ça amène toute sortes de troubles invraisemblables. La nuit des rêves pénibles qui nous laissent ensuite le jour brisé et découragé sans savoir pourquoi.

Cette nuit, il y a eu une canonnade très rapprochée qui m’a réveillé. Sans doute quelque aéro boche qui rôdait. Je ne me suis pas levé. Ce matin, la canonnade est violente, sur le front, du côté des Anglais. Quelque action nouvelle qui se déroule. Ce doit être une offensive, car le roulement n’est pas le même que celui des tirs de barrage qu’on fait lors des attaques boches.

J’ai fait ma lessive, ce matin. Il fait du vent et du soleil, ça séchera vite.
Je t’envoie pour toi et pour tous mes biens sincères affections et je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 7 août 1916

Bien chère femme,

J’ai reçu ce matin ta lettre 66 et je l’ai lue et relue. Je suis bien heureux quand je reçois des nouvelles bien détaillées de la maison mais ça me fait de la peine aussi de voir que vous avez tant de fatigue pour vos travaux. Il faut absolument que ton papa et ta maman se ménagent davantage. Ils vont se tuer à la peine pour que tout se fasse. Redis leur de ma part que dans leur intérêt aussi bien que dans le notre et celui de tes sœurs, il vaudrait bien mieux qu’ils perdent quelques centaines de francs de récolte cette année et que leur santé soit intacte. En Portes, mon père ne peut absolument plus rien faire pour avoir trop voulu en faire. Je prévois qu’il va en être de même chez vous. Dis à ton papa qu’il se ménage mieux, qu’il ne rentre pas du regain cette année, les prés ne s’en porteront pas plus mal et lui bien mieux. Si j’étais là-bas, je le lui dirais. C’est à toi d’insister auprès de lui pour cela. Enfin de deux choses l’une : ou la guerre finira cette année et alors pourquoi se tuer et ne rien pouvoir faire l’année prochaine ou bien elle ne finira pas cette année et l’année prochaine il faudra laisser les champs en friche si tes parents s’entêtent à fond cette année. D’une manière comme de l’autre, ce sera une mauvaise opération d’avoir voulu en faire au dessus de ses forces cette année. Il ne faut pas compter que les permissions soient rétablies de sitôt chez nous, l’offensive ne fait que commencer et tout fait prévoir qu’elle va recommencer avec encore plus de violence.

Tu m’envoies l’adresse de Perrin. Je vois bien où il est, c’est à 15 ou 20 km d’ici. J’irai peut-être le voir en vélo dans deux ou trois jours. En ce moment, j’ai une espèce de rhumatisme au pied droit et je boite un peu. Je crois bien que ça doit venir des vers. Sur le livre de Pivot, j’ai vu le mot « boiterie » sur les symptômes. Je n’ai encore rien reçu de Pivot pour cela. Mon mandat et ma commande sont partis le 28 juillet.

Je veux revenir une fois pour toutes sur cette question de la fin de la guerre dont tu sembles me faire une question de patriotisme. Que la guerre finisse tôt ou tard cela n’aura aucune influence sur mes sentiments que tu connais bien et qui n’ont pas changé depuis le début. Je sui ici pour faire mon devoir de Français et j’espère bien l’accomplir dignement jusqu’au bout. Pour le moment, c’est même le seul moyen que j’ai de remercier tes chers parents de tous les services qu’ils nous rendent. D’ailleurs je ne sème pas la panique autour de moi et tu as pu voir par la lettre de Mme Carra que je ne suis ni un décourageur, ni un découragé. Je n’ai pas plus peur qu’un autre. Je vais au front en volontaire pour mériter la considération de mes camarades et partager leurs dangers. Si tu veux même en savoir davantage, un jour de grand bombardement, l’officier a demandé trois volontaires pour passer un camion dans les endroits où les obus pleuvaient. Je me suis présenté avec deux autres mais comme nous étions tous les trois mariés, et que les jeunes gens refusaient d’y aller volontairement, l’officier nous a empêché de continuer et nous avons déchargé sur place. Tu peux voir que je ne recule pas mais cela n’empêche pas de voir que tout le monde ne fait pas toujours son devoir.
Quand je vois cela, ça me porte à penser ce que je t’ai écrit sur la fin probable de la guerre. Mais à en conclure de là que je veux la paix à tout prix, il y a loin. Si tout le monde pense comme moi, nous irons jusqu’à la victoire complète.

Maintenant, il se peut très bien que mes lettres précédentes soient mal rédigées et qu’avec le découragement qu’il y a au bureau continuellement, j’exprime mal ce que je veux dire. J’ai des moments aussi où les vers me fatiguent beaucoup et je peux à ces moments-là répéter ce que si souvent j’entends dire autour de moi et que je n’approuve certes pas, mais j’oublie de te le dire.
Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 6 août 1916

Bien chère Alice,

Quelques lignes avant d’aller me coucher pour te raconter les funérailles du camarade qui a été tué hier par un obus.
Le capitaine voulait bien faire les choses. On est allés chercher le corps ce matin avec un camion. On voulait lui faire un bel enterrement et le mener au cimetière avec un camion auto pavoisé et une escorte en armes. Mais le bureau de la place n’a pas voulu. Défense d’honorer nos morts. On nous a même défendu de suivre le cortège dans les rues. Nos officiers ont alors donné rendez-vous au cimetière à tous et eux seuls ont suivi le fourgon habituel, encadré de territoriaux, le fusil sous le bras. On avait mis un autre mort dans le même fourgon et le même drapeau les recouvrait tous deux. A l’arrivée au cimetière, l’escorte a rendu les honneurs puis les deux cercueils de bois brut ont été déchargés à côté de l’immense fosse béante où de nombreuses places sont prêtes. Après les dernières prières, le lieutenant du défunt a fait une courte allocution et en termes bien choisis, a rappelé qu’il y avait une vie meilleure et que l’âme de notre camarade était au séjour des bienheureux car ceux qui meurent pour leur patrie étaient bien accueillis de Dieu. Après ces paroles empruntes d’une grande foi religieuse, notre capitaine s’est avancé à son tour et nous dit la fin du blessé, la remise des deux décorations et que l’espoir que ces marques d’une mort pleine d’honneurs adouciraient les peines de sa famille. On a remis alors sur la bière une superbe couronne à laquelle était accrochée la médaille militaire et la croix. Puis la descente dans la tombe a eu lieu et maintenant ce n’est plus qu’un numéro d’ordre qui demain, ne sera plus le dernier, hélas !

Voilà comment ça se passe quand on meurt un peu en arrière du front. Sur les lignes, c’est plus simple encore. Un trou quelconque, un peu de terre dessus et c’est fini.
Dans le cimetière, ou plutôt dans le champs qui sert de cimetière militaire, on met les soldats d’un côté et les officiers d’un autre côté. Les musulmans sont également à part et leur tombe porte une planche moulurée comme ornement avec le nom du défunt en langue française et arabe. Les boches sont enterrés proprement dans un coin spécial.
Tout ça, ça fait partie de la guerre !

Je pense que tu as reçu ma lettre de ce matin dans laquelle je te racontais comment a été tué le camarade dont j viens de parler.

Lundi matin 7 août

On dit que le chef du Sce Auto de l’armée aurait demandé que les camions aillent moins près des lignes et soient moins exposés à la destruction et que le général aurait répondu qu’ils iraient tant qu’il resterait un chauffeur et un camion. Ce langage a été approuvé par tous car en somme nous ne devons pas être plus épargnés que les fantassins ou les artilleurs ou alors être des embusqués. Tu sais qu’il ne ferait pas bon venir nous traiter d’embusqué, maintenant !

Le temps est couvert maintenant, mais il ne pleuvra pas. Les moissons commencent à peine par ici. Est-ce fini, chez vous ?

Je viens de recevoir ta lettre 66 dont je te remercie bien, mais je n’ai pas le temps de la lire avant le départ du courrier à qui je remets la présente.

Mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse de toutes mes forces ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 6 août 1916

Bien chère Alice,

J’espère que le courrier m’apportera quelque chose de toi ce matin. Voilà trois jours que je n’ai rien reçu. Notre courrier part à 10 heures et celui qui apporte les lettres est très irrégulier. Tantôt à 8 heures, tantôt à midi. Je t’écris tous les jours quelque chose. Tu me diras si tu reçois, ainsi.

Je t’ai raconté dans ma lettre d’hier comment nous avions eu 3 camions d’amochés par des éclats et un conducteur blessé. Je t’ai dis aussi que sauf un travail venu à la dernière minute, je devais aller avec eux. Je ne pouvais pas, sans passer pour un peureux, renoncer à faire ce voyage sur le front ; J’y suis donc allé hier tantôt. Mais étant donné ce qui est arrivé, je n’y retournerai plus comme volontaire, en service commandé, tant qu’on voudra. Nous n’avons pas pu aller jusqu’au bout, nous avons eu un bombardement dans les règles. La première rame de nos camions a été atteinte. Un maréchal des logis, brave garçon que j’estimais, a eu la jambe broyée. On ne sait pas encore si on le sauvera. Un autre conducteur a eu les deux jambes coupées et un bras emporté. Il est mort quelques heures après à l’ambulance. Il était de Romans, Drôme. On est partis ce matin chercher un corps avec un camion et nous allons l’enterrer cet après midi. C’est notre premier mort. Le capitaine, après avoir télégraphié au général, est allé le voir avant sa mort et lui a remis la croix de guerre et la médaille militaire. C’est en somme bien mérité, car tout le monde s’était sauvé dans le parc aux premiers obus. Seuls les automobilistes étaient restés à leurs voitures pour les garer hors de là. J’étais de la deuxième rame. L’obus le plus près a éclaté à 200 mètres de moi. J’étais justement en train de photographier à ce moment-là un chariot à munitions renversé avec ses quatre chevaux tués sur place et encore attelés. Bouton, qui n’était pas venu, m’a prêté son appareil pour prendre quelques vues à tout hasard. C’est un instantané, c’est très facile.

Notre groupe a été cité à l’ordre du jour du corps d’armée colonial où nous avons été rattachés depuis que nous sommes ici pour la parfaite exécution des transports pénibles et dangereux que nous avons accomplis jusqu’ici. Cet ordre du jour est à l’approbation de l’armée. S’il revient approuvé, nous aurons droit au port de la fourragère mais il n’y a encore rien de sûr à ce sujet. Tu sais que le groupe comprend quatre sections et est commandé par le capitaine. Toutes les sections sont ici dans la même rue. Les victimes d’hier ne sont pas de ma section, le blessé d’avant-hier en était.

9 heures du matin ; je viens de recevoir ta carte du 2 août et une lettre de ma sœur. Merci à tous.

Il fait un peu de vent, ce qui n’arrête pas les aéros. Le temps est très beau. Hier sur le front, j’ai compté vingt saucisses françaises presque ensemble. On ne voyait que trois saucisses boches, très loin et très basses, presque au ras du sol. Une de nos saucisses, la plus rapprochée du front, avait attaché un grand drapeau tricolore à une corde longue de trois ou 400 mètres et le vent, aidant ce drapeau, flottait tout seul dans les airs, très loin de la saucisse. Était-ce un signal ou pour une bravade ? Je ne sais.
Rien de nouveau. Mes meilleurs affections pour tous. Parle moi beaucoup des enfants.
Je t’embrasse bien tendrement, ainsi que tous à la maison.


Hier pendant que nous étions sur le front, au moment du bombardement, des autos ont amené des civils en casque, accompagnés d’officiers. Je viens de voir que c’était le président de la république, le ministre de la guerre, etc … (journal du 6 août)
Nous nous étions figurés que c’était une mission de députés quelconques et on riait du marmitage qui les saluait.
Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 5 août 1916

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui ni hier. Je ne suis d’ailleurs pas le seul. Il doit y avoir quelque arrêt voulu dans les correspondances.

Ce que j’avais si souvent prévu est enfin arrivé. Hier, à ma section, nos camions ont été bombardés et par comble de malchance, un dépôt de munitions a sauté juste au moment où trois d’entre eux passaient. Ils ont reçu 57 éclats visibles à eux trois. Quatre hommes sur les trente qu’ils transportaient ont été tués. Nous n’avons eu qu’un chauffeur de blessé. Il a reçu deux éclats dans le côté et il a eu le bras gauche traversé. Ils se sont paraît-il très bien conduits, tous ont traversé la zone dangereuse quand même. On a fait un rapport et une demande de croix de guerre car s’ils avaient abandonné les camions là, ils bouchaient la route et auraient occasionné la mort de beaucoup d’hommes qui passaient là à ce moment et la perte des camions.

J’ai failli être de la fête. Je devais aller au front avec le convoi, je n’ai pu partir au dernier moment par la faute de Velle qui m’avait remis trop tard un rapport qu’il fallait que je mette au net. Sans lui, j’attrapais la croix de guerre aussi ! Ou une de bois ! Je marronne.

Le canon tonne sans arrêt depuis deux jours et deux nuits. C’est un roulement ininterrompu qui fait tout vibrer. C’est la nuit que c’est le plus sensible. Les bouteilles sur le buffet à côté de mon lit chantent tout le temps. Sans parler des vitres.

Rien de nouveau à te dire. Temps sec et orageux. Les moissons vont commencer par ici. Belles récoltes. Et chez vous ? ça doit se tirer, quand même. J’ai écrit hier, à M. B et je t’ai envoyé le brouillon. L’as-tu reçu ? Mes amitiés bien sincères et bien profondes pour tes chers parents et sœurs.
Je t’embrasse bien bien fort, avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 4 août 1916

Bien chère Alice,

J’ai pris hier mon courage à deux mains et j’ai fait une lettre à M. B. dont je t’envoie le brouillon. Ce n’est pas fameux, mais je t’en ai dit hier la cause.
Cette nuit, il y a eu une canonnade insensée et ce matin ça continue.
Le courrier de ce matin n’est pas encore arrivé.
Le temps est très chaud.
Rien de nouveau.

Je t’embrasse bien fort avec tes chers parents et sœurs et les enfants de qui le temps me dure bien.
Lucien

Brouillon de lettre :
J’ai bien tardé à vous écrire et vous pouvez penser bien justement que je suis négligeant et bien oublieux de toutes les marques de précieuse amitié que vous m’avez montrées si souvent. Je vais quand même essayer de me disculper avec l’arrière-pensée que votre indulgence facilitera ma tâche. Je sais que ce qu’on attend généralement des soldats du front sont des lettres très détaillées. Or cela nous est formellement défendu. Des punitions sévères sont infligées à ceux qui commettent des indiscrétions d’ordre militaire. Cette crainte continuelle d’être pris empêche d’écrire, car de quoi parler sinon de la guerre ?

Aujourd’hui, j’enfreins la défense et je vais, pensant vous intéresser, vous donner quelques détails sur l’offensive de la Somme. Je suis dans la région depuis mi-avril.
Auparavant, il faut que je vous dise que je suis dans une assez bizarre situation. Depuis janvier je remplis les fonctions de sergent major dans le bureau de ma section, tout en restant 2de classe.

Enigme encore indéchiffrable pour moi. Néanmoins, cette position a du bon car j’échappe à beaucoup de dangers et je « coupe » à toutes les corvées, gardes, et autres agréments du métier. J’ai en somme tous les pouvoirs et charges de la fonction sans en avoir les galons ni la paye !

Nous avons quitté l’Artois en mars pour céder la place aux Anglais. Après quelques jours de repos dans la Seine-Inférieure, nous sommes venus sur les bords de la Somme pour la préparation de l’offensive qui s’est déclenchée le 1er juillet dernier. On s’imagine difficilement les énormes travaux qui ont été accomplis dans ce but. Tout d’abord, on a créé en arrière du front une nouvelle ligne retranchée défensive avec tranchées et fils barbelés. Je me suis demandé si ces inutiles travaux n’ont pas été faits pour donner le change à nos ennemis et les tromper sur nos véritables intentions. Puis les vrais travaux offensifs ont commencé. Le sol a été de partout fouillé. Passages abrités, tranchées, boyaux, abris profonds, emplacements de batterie recouverts de rondins de bois et de plaques d’acier, postes de commandement et de secours, postes téléphoniques ont fait un inextricable réseau.

Les aéros ennemis ne pouvaient rien repérer dans cet inextricable chaos.

Les flancs des coteaux crayeux ressemblent à d’immenses carrières blanches. Tout cet ensemble est desservi par des pistes spéciales pour les autos et des chemins de fer à voix étroite. Toutes les batteries d’artillerie lourde sont alimentées par ces Decauville qui courent de partout avec leurs petites locomotives articulées et leurs wagonnets chargés d’obus. Un obus coupe-t-il la voie ? Cinq minutes après elle est rétablie grâce aux nombreux dépôts de rail tout prêts d’avance pour cela. Les conduites enterrées profondément amènent l’eau potable au front jusque dans les tranchées.
En arrière des premières lignes, d’autres travaux très importants ont été exécutés. Le chemin de fer à voie normale a été ramifié dans toutes les directions tel un éventail. C’est très curieux de voir les grosses locomotives de 100 tonnes et les trains blindés courir dans les blés sur des voies insoupçonnées. C’est sur ces lignes impossibles que viennent se mettre en batterie à cinq kilomètres en arrière du front les énormes pièces de 320 ou 400 dont l’affut seul est monté sur deux wagons et est porté par vingt roues. Deux nouvelles gares ont été installées dans les champs. C’est le point de jonction entre les voies normales, les Decauville et les pistes automobiles. Il a passé par les gares improvisées des quantités fantastiques de bois, poutres, rondins, planches et chevrons ainsi que des poutrelles et des plaques d’acier qui ont servi pour les abris.

Maintenant ce sont les obus qui arrivent par trains entiers aussitôt déchargés et emmenés dans les nombreux abris souterrains.

Parallèlement à la voie ferrée principale, on a établit une « route gardée ». C’est une route nationale droite et très large sur laquelle la circulation réservée exclusivement aux autos de tout genre a été réglée comme sur les chemins de fer avec tout un système de signaux, de disques transparents lumineux et un nombreux personnel spécial. Une armée de territoriaux travaille sans cesse à l’entretien de cette route. Un seul détail, il y a un rouleau à vapeur et son équipe tous les kilomètres !

C’est sur cette route longue de 40 kilomètres que nos camions arrivent au front et en reviennent formant une immense chaine sans fin dont chaque maillon est une auto.
Inutile de dire que les boches bombardent cette route tant qu’ils peuvent. Plusieurs chauffeurs ont été tués aux endroits dangereux. On a établit des pistes latérales plus ou moins éloignées qu’on a masquées au moyen de rideaux en toile camouflée tendus verticalement sur des centaines de mètres de long. On dirait une lessive gigantesque séchant au soleil. Dans les villages, toute la population a été évacuée par ordre de l’autorité militaire. On voit des écriteaux indiquant le nombre d’hommes que peut contenir chaque cave en cas de bombardement. De vraies usines avec force motrice sont installées à l’arrière des lignes : scieries, mécanique à vapeur pour le débitage des boiseries de tranchées, ateliers mécaniques pour la réparation des canons ou des autos. Générateurs électriques pour l’éclairage et les projecteurs, etc…

Voilà, je crois, les principaux détails que les journaux taisent. Je ne parlerai pas de l’armée d’aéroplane qui a conquis ici la maitrise de l’air, ni des énormes canons qui ont pulvérisé les tranchées boches, ni des défilés lamentables des prisonniers mourant de soif, ni de notre splendide organisation militaire, non plus que des belles messes militaires auxquelles j’ai pu assister.

Je vais assez souvent au front avec nos camions et j’ai pu voir de près tout ce que je viens de vous dire. Les oreilles en prennent aussi leur compte avec la canonnade des grands jours dont rien ne peut donner une idée.

Il faut espérer que tant d’efforts seront bientôt récompensés et qu’une victoire prochaine et complète viendra enfin les couronner. Avec quelle joie le verrons-tous tous venir, ce jour heureux du retour !

Je ne suis pas allé en permission depuis le commencement d’avril. Mes beaux parents réduits à leurs seules forces ont eu beaucoup de peines pour leurs travaux et ils n’en sont pas encore au bout. Je me demande souvent dans quel état de santé je vais les retrouver malgré les lettres qu’Alice essaye de me faire rassurantes. Elle-même et les enfants vont paraît-il assez bien.
Et vous même, monsieur le curé, comment supportez-vous les fatigues et les ennuis de cette guerre, car nul n’en est exempt ? Vos paroissiens en ont certainement bien souffert aussi et les misères doivent être aussi grandes chez vous qu’ailleurs. Il y a dans ma section un camarade nommé Drogoz dont la mère habite Saint Romain.

En espérant qu’avec l’aide de Dieu, nous verrons bientôt la fin de tous nos maux et le triomphe de notre cause, je vous prie d’agréer, Monsieur le Curé, mes biens sincères et bien respectueux sentiments.

Mes meilleurs souvenirs pour Mme Marie joints à mes souhaits de bonne santé.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 3 août 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 64 dont je te remercie bien. Tu me dis que les moissons sont toujours bien pénibles pour chez vous. Je le comprends bien, hélas et je voudrais bien pouvoir être avec vous pour les soulager. Encore ne faudrait-il pas que ce soit maintenant, ces vers m’éreintent. Je suis dans un état d’énervement continuel. Je ne mange presque rien, le moindre repas me fait mal. J’attends avec impatience les pilules Givot que j’ai commandées à Puy, à Grenoble. Je vois beaucoup de camarades qui sont dans mon cas, ça se traduit par des coliques intermittentes, une fatigue générale et surtout le teint plombé. Je m’étais engraissé au printemps, mais je l’ai déjà reperdue, cette graisse.
J’écrirai à M. Bouveyron comme tu me le dis dès que je serai guéri de cela. Pour le moment je n’ai goût à rien. Je n’ai pas encore répondu à Mme Carra sauf une simple carte pour accuser réception de sa lettre et du mandat.

Nous avons un temps très chaud et très lourd. Les routes sont recouvertes chaque jour de blocs de craie pour les garantir. Cette craie se moud sous les roues et produit une farine blanchâtre qui recouvre tout à cent mètres autour des routes. Juges un peu de l’agrément qu’il y a à rouler en ce temps-ci. Heureusement pour moi que j’en suis exempté. J’ai fait ma caisse hier et j’ai compté mon argent en cette occasion.
J’avais 103 francs et quelques sous.

Tu sais que j’ai envoyé ces jours 5 francs à Puy (Pivot). Je t’ai parlé de la coopérative. On y vend de la confiture à 1fr50 le kilo et du fromage à 3fr45 le kilo. Tu me diras si c’est cher ou bon marché.

Je ne te dirais rien de nouveau sur la guerre. C’est calme, je ne sais pas ce qu’on attend. Cette nuit, le canon n’a pas cessé, mais à 8 heures ce matin, ça c’est arrêté. La cavalerie fait du service en campagne comme en temps de paix, tranquillement, sur les routes et dans les bois. Si ce n’était les blessés qu’on voit arriver, on ne croirait pas à la guerre.

Je n’ai pas revu Guillerme. Le fils Bonnet ne doit pas être loin, le secteur 11 est tout près d’ici, c’est celui de notre intendance qui nous régit.

Je te remercie bien des nouvelles des enfants, elles m’intéressent beaucoup et tu ne me donneras jamais trop de détails sur eux. Je ne peux pas m’imaginer comme doit être le petit maintenant.

J’espère que tes chers parents et tes sœurs surmontent ces terribles fatigues et que j’aurais le plaisir de les revoir en bonne santé.

Je t’embrasse bien fort ainsi que tous


Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 2 août 1916

Bien chère Alice,

Nous venons de déménager le bureau. Tout est prêt pour le départ qui aura lieu demain matin à cinq heures. Je pars avec les autres fourriers à quatre heures avec une voiture plus rapide que les camions pour préparer le cantonnement. Nous allons à Arques, près de Dieppe. C’est, je crois, à 5 kilomètres de la mer. Nous y ferons des transports de bois d’une forêt aux gares voisines. Enfin, je te raconterai cela plus tard.
Je vais te dire les principaux épisodes de mon retour de permission. Je suis d’abord allé voir Mme Bouton où je suis resté une heure. Elle m’a très bien reçu et accablé de questions sur son mari qui veut suivre des cours des élèves officiers. Je l’avais mis au courant des démarches à faire et du programme. Aussi, Mme Bouton n’en finissait plus avec ses remerciements et ses protestations d’amitié. De là, je suis allé chez les cousines D. J’ai rencontré la cousine Hérard dans la rue. Chez eux, il y avait Mélanie Berthier. Très gentille, comme toujours. Nous avons soupé tous ensemble très bien, avec M Carra de Ville, les sous officier d’Artillerie que tu connais. Il m’a paru très gentil. Je l’ai vu à peine un quart d’heure, il partait pour porter des blessés à la salle d’opérations. Guillerme n’a pas changé, toujours gros et gras. Louis Brossard est très gras aussi. Il est encore plus moqueur et plus fier qu’avant. Il m’a montré ses deux chevaux, les mêmes depuis le début et sa voiture une espèce de char à quatre roues couvert venant d’une blanchisseuse de Thisy. Aucun des trois que j’ai vu n’a l’indépendance et la liberté d’action que j’ai à ma section. Rien que pour sortir du camp, il leur fallait éviter les chefs et en y revenant vite, Louis Brossard demandait s’il n’y avait rien. Et moi qui était arrivé le matin même de permission, j’étais encore en congés pour aller les voir, ce que le capitaine m’avait accordé sans hésiter. J’ai raccompagné le cousin Moussier sans rien demander à personne et sans la moindre inquiétude pour mon absence.
Voilà l’heure de départ du courrier. Je vais faire partir ces lignes. Je t’écrirai sous peu. Je n’ai rien reçu de toi, mais depuis avant-hier, nous n’avons pas eu de courrier.
J’ai été très bien reçu chez les cousines, elles avaient bourré ma musette de vivres avant mon départ. La pluie commençait à tomber quand je les ai quittées. Elle a d’ailleurs duré tout le temps du voyage, notamment à Crépy-en-Valois où nous sommes restés trois heures debout sous la pluie sans le moindre abri pour attendre le train.
4 septembre 1916
J’interromps le récit de mes aventures de retour pour te dire que nous sommes à Martin-Église ; commune de 800 habitants à 5 kilomètres de Dieppe. Je suis parti de V. Bx hier matin à quatre heures avec les autres fourriers. Nous sommes arrivés à Arques la bataille où nous devions loger à 9h30 après avoir passé à Amiens, Aumale et Neufchâtel. Nous n’avons pas pu nous loger à Arques, déjà encombré de troupes au repos. Nous sommes venus de l’autre côté de la forêt d’Arques, à Martin-Église, d’où nous sommes encore plus près de la mer. On voit d’ici les maisons de Dieppe. C’est une vallée étroite avec une jolie rivière. Les coteaux sont recouverts de haute futaie. C’est dans ces bois que nos camions iront chercher des rondins pour les mener en gare.
Avant hier, c’est à dire samedi, tantôt vers 4 heures, j’ai eu la visite du cousin Moussier. C’était bien temps qu’il vienne, je partais le lendemain ! C’est un homme assez gentil, plutôt timide, et qui me paraît être dominé par son père. Enfin je conserve un souvenir agréable de sa visite. Je t’ai dit que j’avais vu Bonnot.
Je vais bien. J’ai beaucoup de travail en retard encore. Cahuzac pense partir en permission dans deux jours.
Je pense que les enfants vont de mieux en mieux. Ta prochaine lettre me l’apprendra.
Embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs.
Mes meilleurs baisers pour tes parents et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 1er août 1916

Bien chère Alice,

Au moment où je commençais cette lettre, une mitrailleuse s’est mise à crépiter au dessus de la maison. Nous nous sommes précipités dehors. C’étaient deux aéros boches, venant je ne sais d’où, qui passaient au dessus de la ville et qui se battaient avec un des nôtres. Nos batteries d’auto-canons qui sont à 500 mètres d’ici ont commencé le feu aussitôt. On entendait très bien le sifflement des obus, malheureusement aucun ne les a atteints et ils ont continué leur route pour rentrer dans leurs lignes. A mesure qu’ils s’approchaient du front, le feu devenait plus nourri. Ils ont obliqué à droite avant de rentrer. Quelque escadrille de chasse, sans doute, les a obligés à faire un détour. En même temps, nos chasseurs de l’air avaient pris la poursuite des deux boches et cela pourrait peut-être mal finir pour eux. Un moment de distraction pour nous !

J’ai surtout commencé cette lettre pour rendre réponse à ta lettre 63, très longue et pour cela même très agréable pour moi. Tu me dis que tes parents et tes sœurs sont bien fatigués des moissons. Certes, je le comprends que trop et je me demande souvent si vous aurez la force d’achever l’année agricole. Il n’y a guère de repos qu’après les semailles, il est bien certain que vous ne pourriez recommencer une autre année et à ce sujet, je vais m’expliquer mieux et plus clairement que dans une de mes précédentes lettres. Tu me dis en effet avec un petit air de reproche qu’une de mes lettres disait que nous aurions forcément la paix pour cet hiver, vainqueurs ou non. Je suis toujours si dérangé quand je t’écris que bien souvent mes phrases expriment mal ma pensée. N’ayant pas cette lettre sous les yeux, je vais m’expliquer à nouveau. Je crois à la paix prochaine. Il me semble impossible que la guerre se prolonge plus longtemps. Tu vois bien quelle misère vous avez chez vous. Cette misère est générale et s’il vous fallait faire une autre année de même, ce serait le dépeuplement de la France.

Au front, la peine est encore plus grande que dans l’intérieur. Cette vie des tranchées est terrible. Je ne crois pas pour moi qu’il soit possible de demander aux hommes faits de chair et d’os une nouvelle campagne d’hiver. Si je le dis, c’est que j’ai d’excellentes raisons pour le croire. Mais, car il y a un mais, nous ne sommes pas en hiver nous sommes en été et il y a encore de beaux jours avant l’hiver. C’est sur ces beaux jours que je compte et il faut beaucoup espérer aussi. L’offensive est déclenchée de partout. L’ennemi y oppose tous ses efforts mais je ne crois pas qu’il soit en mesure de soutenir le choc des alliés jusqu’au bout et il cèdera un jour quelque part. Où, je ne le sais pas. Tout ce que je peux dire, c’est que chez nous, nous sommes bien prêts pour la poursuite et qu’il y a un immense matériel pour cela qu’on accroit encore chaque jour et qui attend l’heure de la grande avancée. Je crois carrément, fermement, absolument, que nous enfoncerons les boches de cette année et que nous n’avons que cette année pour le faire. Trop tendu longtemps, le ressort casserait. Voilà le sens de cette lettre que tu as incriminée. Tu sais bien, chère Alice, que je suis aussi patriote que n’importe qui et que je ferai mon devoir jusqu’au bout. Mais ça ne m’empêche pas d’y voir clair quand même. Que veux-tu, presque tous les soldats du front partis précipitamment à la guerre ont quelque F.R. à l’intérieur qui cherche à les embêter et ça donne bien envie, parfois, de revenir leur casser la gueule comme à un simple boche, à ces salauds-là.

Il y a beaucoup de mauvais Français à l’intérieur, les journaux sont pleins des réclames de théâtre et de récits d’adultères, d’autre part une foule d’embusqués encore indénichés font marronner ceux qui se font tuer. La partie intéressante et travailleuse de la population meurt à la peine. Témoin, chez vous, il n’y a plus cet enthousiasme du début. Les troupes ont été mal nourries cet hiver et ce printemps. Toutes ces choses mélangées ont fait une sorte de mécontentement général, un état d’esprit qu’il serait vain de nier. Je me résume. Pour le moment, on croit à la victoire rapide et certaine. Que cet espoir soit déçu et tu me diras si je me trompe. Tout le monde voudra la paix et toi aussi. On recommencera après avoir soufflé. La conduite du Raton ne me surprend plus. Chaque jour un camarade me conte un tour pareil qui lui arrive, soit un créancier, soit d’un proprio irascible. C’est ça qui donne du courage pour lutter contre les boches. Faites vous tuer, souffrez, endurez-en de toutes les couleurs et puis un F.R vous réclamera la location d’une maison dont vous n’avez pas même profité. Vous êtes à la guerre ! Mais on y est bien, à la guerre, tous les permissionnaires sont bien gras ! Les soldats sont gais, ils ne s’en font pas ! Mais oui, la guerre, c’est le rêve. Attendez, les proprios sans cœur, on vous le fera voir en arrivant.

En attendant, ton papa a bien fait de fermer le four et je voudrais bien voir en vertu de quel droit le R. voudrait le faire rouvrir, mais c’est incroyable, on dirait vraiment que je lui dois quelque chose, à celui-là. Ah, il voudrait que tu rouvres le fond, parbleu. Il irait m’y remplacer ? Ne m’as-tu pas dit que la P. était morte ? Pauvre fille. Je vais te faire mourir à la peine, comme la femme de mon ami de Chaponost ou te rendre malade pour la vie comme la M. Je serai bien avancé, après. Je m’arrête, car je suis trop en colère quand je pense à tous ces saligauds qui cherchent à exploiter ceux qui défendent le pays à une heure aussi grave.

2 août 5 heures du matin, suite.

Je profite de l’heure calme du matin pour finir ma lettre d’hier, comme tu peux le voir. J’étais furieux, après avoir reçu ta lettre. Ce sont pourtant les milliers d’individus comme R. qui détruisent le moral de l’armée. Presque tous les soldats voient la fin de la guerre proche, ils songent à reprendre la situation brisée par deux années d’absence et presque tous sentent déjà les chicanes qui commencent. Je me demande un peu ce qui va arriver à la paix.

A propos du four, tu diras à ton papa que pour cuire une fournée non complète, on chauffe le four autant que pour une fournée entière, mais sans la bouche. On se contente de faire finir de brûler en travers du four du côté de la bouche En espaçant les pains, ils cuisent mieux. Les couper profondément pour empêcher de faire « croûte-lève ». Le changement de place en cours de cuisson les fait cuire plus régulièrement. N’ouvrir les ouras qu’après que le pain aura pris sa couleur. Ne pas se servir de la soupape, que pour allumer et faire prendre le bois. Quand on a trop chauffé et que le pain tend à noircir au four, baisser la soupape et ouvrir les ouras à fond. Quand on enfourne et qu’on voit aussitôt après les pains se piquer de points noirs, c’est qu’on a trop chauffé et que ça va noircir. Tout ouvrir, porte et ouras. En général, pour une demi fournée, on aura un bon résultat en laissant la braise se consumer dans le four pendant la cuisson des pains à droite et à gauche de la porte. On obtient une jolie croûte, même en mettant dans un four très chaud en mettant dans le four, avec les pains, une vieille casserole contenant un sac mouillé. Ça fait une buée supplémentaire qui empêche de brûler. Quand on chauffe le four et que le bois est bien sec et bien pris, on obtient un meilleur chauffage et un meilleur rendement en chaleur en fermant les ouras complètement. La fumée sort par la porte grande ouverte mais c’est plus long à chauffer.

Nos officiers, outrés enfin des prix exorbitants du commerce local ont fondé pour nous une coopérative pour les principaux objets de nécessité. On y vend le vin 16 sous au lieu de 26 dans les bistrots. On y trouve aussi des confitures, du fromage, etc. et tout à bien meilleur marché. Le gorgonzola de ton paquet est excellent mais un peu fait par le voyage. La première nuit, ne pensant pas à ce fromage, j’ai cru que j’avais apporté quelque saleté avec mes souliers tant ça sentait. J’ai mis mes souliers dehors et ça sentait toujours. L’officier est venu au bureau dans la journée, mais le parfum spécial des colis l’a fait courir aussitôt. Il s’est carapaté en vitesse. Je l’ai mis ensuite à la cave de M. Noiret, celui-ci a cru qu’il y avait un rat crevé dans sa cave et a cherché avec une bougie dans tous les coins. Enfin, le fromage nous a tous bien amusés.

Le temps est toujours très chaud. Le matin, il y a souvent du brouillard épais comme en novembre. Le mouvement est toujours très grand par ici. Je t’envoie un bout de journal aujourd’hui qui parle de notre région et de la route qui passe par ici. Le point où était l’auteur de l’article est celui où j’étais lors de mon dernier voyage au front. Il y a déjà eu 18 automobilistes tués ici depuis le 1er juillet. Les chevaux étant rares, les autos vont à l’extrême limite. Tous les jours nos convois sont bombardés. C’est miracle que chez nous il n’y ait pas eu encore de victimes. L’autre jour, Planche n’a eu que le temps de se cacher dans un trou. Je pense, chère Alice, que tu ne verras dans ma lettre que ce que j’ai voulu y mettre, c’est à dire de bonnes intentions. Nous sommes à une époque grave, ce dont tout le monde ne se rend pas bien compte malheureusement. Mais nous vaincrons et après le calme, quand l’apaisement sera revenu, la France connaîtra des jours de gloire et de prospérité comme jamais son histoire n’en a encore présentée. Ne verront cela que ceux qui auront gardé leur santé et seront restés forts. C’est pourquoi je voudrais tant que tes chers parents prennent un peu plus de repos et se ménagent davantage afin qu’ayant eu les souffrances de la guerre, ils en voient la fin triomphale. Embrasse-les bien pour moi et dis leur bien toute mon affection bien sincère pour eux, si bons pour nous.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 31 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je voulais t’écrire hier au soir mais je n’ai pas eu le temps. Il faut dire aussi que le temps était très chaud et accablant, ce qui est propre à donner la flemme. Ajoute que je ne sais rien de nouveau. Sauf que le canon tonne beaucoup depuis trois jours et que certains ordres semblent faire croire à une nouvelle et prochaine offensive.
J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère que je t’envoie. Elle m’avertit de ce qui se passe chez M. Je crois que tu ferais bien de lui envoyer la facture sur un de nos imprimés en mettant simplement cette mention : doit : Ma facture du …1914
Prière de vouloir acquitter le montant de la présente avant le 15 août pour éviter les frais. Je vous rappelle que le moratorium ne couvre pas cette note.
La note de M. n’étant pas couverte par le moratorium, compte leur les intérêts à 5% depuis le 20 octobre 1914.
Envoie leur cette facture de suite et avise moi. Je te donnerai d’autres indications s’il ne paye pas. Comme adresse, mets J. M à C.

Il fait un temps superbe, par ici. Hier je suis allé me promener avec Cahuzac et Planche dans un parc d’aviation voisin. On ne s’imagine pas ce que nous possédons d’appareils nouveaux et leur nombre. Devant leurs hangars, ça fait l’effet d’une ruche. Continuellement, il en part et il en arrive par groupe.

Les Russes marchent merveilleusement bien. Je viens de lire à ce sujet un article du colonel Roussel que je t’enverrai et qui est significatif. C’est du côté des Russes qu’il voit la fin de la guerre et plus tôt qu’on ne pense.
Je vais toujours bien. Parle-moi bien en détails de vos travaux. Il me semble que je vous vois mieux quand je sais ce que vous faites.
Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les petits.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 29 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai rien d’intéressant à te raconter aujourd’hui. Je ne suis pas sorti ces jours derniers et en dehors d’une violente canonnade, on ne sait rien de nouveau.
9 heures, le courrier vient d’arriver à l’instant, je n’ai pas eu de lettre, mais j’ai reçu le gros colis de fromages, en assez bon état, cette fois. Il m’a surpris car tu ne m’avais pas averti de son départ, ou bien je n’ai pas reçu la lettre qui me l’annonçait. Tu m’avais seulement dit que tu me l’enverrais quand tu trouverais une occasion de le faire porter en gare. Je te remercie. Je n’en avais plus que trois du paquet de juillet et ces fromages, c’est ce que j’aime mieux.
J’ai reçu hier ta lettre contenant le mandat de 50 francs. Avec celui de mes cousines, me voilà riche !
Hier il a fait une chaleur étouffante. Le temps était clair, surtout le soir. Aussi, les avions de chasse avaient une activité inaccoutumée. Les escadrilles arrivaient et repartaient sans cesse. Le canon tonnait sans interruption. Voilà déjà deux jours que ça dure. Les grosses pièces montées sur rail, qui tirent de 20 km et qui sont tout près d’ici par conséquent ébranlaient la maison. Les portes fermées claquaient sur leurs gonds comme si on les avaient refermées brusquement. Et les vitres, la vaisselle. Il fallait voir la danse !

Ce matin, il a encore passé des prisonniers boches, des vieux qui avaient la musette et avaient dû se rendre exprès, sans lutte, à moins qu’ils n’aient été cernés dans un tir de barrage.

A propos, j’ai vu faire de très curieuses expériences de tir de grenades sur aéroplane. L’aéro en lançait 8 à la fois qui explosaient en avant de lui. On parle aussi de certaines flèches incendiaires avec lesquelles on va, paraît-il, incendier les champs de blé allemands au fur et à mesure qu’ils seront mûrs. Tu vois d’ici flamber les moissons boches !

On parle aussi de gros événements qui vont se produire incessamment. L’offensive de Salonique annoncée par le journal de ce matin est peut-être le commencement de cette attaque générale.

Je vais aussi bien que possible en attendant de recevoir de vos chères nouvelles. Je t’embrasse, bien chère Alice, bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 juillet 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 58 et pour ne pas manquer le courrier, je n’ai pas eu le temps de te renvoyer la facture de B. avec un simple mot pour te dire de le payer. B. aura mis le temps pour envoyer sa note. Je la lui avais réclamée moi-même deux fois. Je ne te dirais pas de même pour R. Celui là peut bien compter que je lui paierai la location de la guerre. Vraiment, ce serait un peu fort. N’ayant pas bénéficié de son immeuble, je lui en paie encore la location, pendant que moi, je paye de ma personne et de mon travail perdu pour défendre sa baraque. Je ne m’étonne pas qu’il ait été assez goujat pour aller réclamer, à toi, qui ne lui doit rien, et dans la rue ! L’endroit était mieux choisi pour créer du scandale que pour causer affaires sérieusement. Je lui revaudrai ça en retour. J’enregistre soigneusement toutes les crasses qu’on te fait en mon absence : il y aura des comptes à régler. On verra ces lâches qui ne savent être forts que contre des femmes seules. On les verra quand nous serons tous revenus, attend un peu ! S’il te reparle, tourne-lui le dos et ne répond rien. Quand au four, mieux vaudrait le fermer au public et ne s’en servir que pour vous seuls. Ça vous cause beaucoup de peines, aucun bénéfice. Et ça te fait encore reprocher d’encaisser de l’argent au détriment de R. Je ne voudrais pas qu’il ait encore cet argument pour plus tard et qu’il puisse dire que le fond marchait toujours.

Quant à la question que tu me dis « que les gens te prennent pour une paresseuse en ne tenant pas le fond ouvert » je te répète encore, laisse dire les gens. Même si tu n’avais pas eu tes parents, je n’aurais pas voulu que tu fasses marcher le fond seule. Tu y serais morte à la peine et tu y aurais aussi compromis la santé des enfants. J’aime mieux te savoir bien portante et prête à recommencer le travail avec moi quand la guerre sera finie. Tu vas voir par la suite que nous aurons finalement bien fait : moi de partir à temps dans les autos, toi de fermer la boite. Mais ma pauvre femme, Valencin n’est qu’un infime trou en France, il y a du pain à manger ailleurs, crois-moi. Garde ta santé en aidant tes chers parents, toute la question est là.

Nous verrons de quel côté nous nous dirigerons quand la paix viendra. Je ne peux pas encore le savoir mais je ne m’en trouble pas. Un fait est désormais certain, c’est que les hommes seront rares après la guerre et que tout ce qui est rare a de la valeur.
Laisse donc dire les R. et autres goujats et attend patiemment que ça finisse sans te faire de mauvais sang.

Je suis bienheureux que vous ayez fini enfin les fourrages mais que tes parents et tes sœurs doivent être fatigués ! Le plus gros est fait : qu’ils ne se tuent pas pour le reste. Il est bien temps que cela finisse. Je n’aurais jamais cru que vous eussiez pu tout faire. Je remercie ma fillette de sa carte et surtout notre chère mémé qui a veillé à sa rédaction. Je te remercie aussi des adresses des valencinois que tu me donnes. J’ai déjà vu Guillerme, je verrais peut-être l’Henri. Nous avons ici un bataillon malgache (Madagascar).

Avec mes affections bien sincères pour tous. Je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, ainsi que toute la maisonnée.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 juillet 1916


Le canon a tonné encore très fort, cette nuit, et hier dans la journée aussi. J’ai remarqué que les communiqués depuis deux jours sont absolument muets sur notre région alors qu’il y a par ici une activité incroyable. On prépare…
Je pense que je recevrai une lettre de toi, ce matin. Je voudrais bien que tu me dise ce qu’il vous reste à faner. Tu me dis bien ce que vous faites, mais ça ne me dit pas ce qu’il y a encore à achever.

Et pour le four, qu’avez-vous décidé ? Causez vous encore ? Et les mioches ? Ne crains pas de me parler d’eux, c’est tout ce que j’en ai. J’espère que cette lettre trouvera toute la maison en bonne santé et en attendant que tout cela finisse, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que tous.
Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 23 juillet 1916

Bien chère Alice,

Nous allons avoir cet après-midi une drôle d’épreuve à passer. Il s’agit de passer, munis de nos masques dans une chambre remplie de gaz asphyxiants pour savoir si nous savons bien les mettre. On appelle cette expérience le passage dans la chambre chlorée. Ça apprend paraît-il tellement bien à mettre les masques convenablement que ceux qui les mettent mal en sont complètement empoisonnés. Réjouissante perspective !
Hier après-midi, je suis allée faire un tour au front. D’abord, je suis allé au même endroit que la dernière fois où j’avais vu interroger des boches prisonniers. De ce parc, on nous a envoyés sur un autre beaucoup plus loin situé sur un terrain nouvellement conquis.

J’ai traversé un village, Cappy, où j’étais déjà allé et qui est entièrement dévasté par les bombardements successifs. De là, nous avons continué par une route qu’on vient de rétablir et qui passe au milieu de champs complètement incultes où poussent de hauts chardons. On voit de droite et de gauche de nombreux trous d’obus anciens ou récents. C’était l’ancien front avant l’offensive. Nous sommes descendus dans un ravin profond où est installé un dépôt de munitions et de matériel de génie. C’est un endroit dégoutant : de partout dans les chardons trainent des bouts de viande qui finit par pourrir au soleil. Débris innombrables de chevaux ou peut-être de cadavres. Ça sent mauvais. Un petit bois, non loin de là, ne montre plus que quelques troncs lamentables sans branches et sans feuillage. On dirait quelques poteaux télégraphiques plantés ça et là. Pendant que les camions déchargeaient dans le fond du ravin, je suis monté sur le coteau qui nous séparait du nouveau front. J’étais avec un camarade, nous sommes arrivés au sommet dans un vaste champ de chardons. A chaque pas, d’énormes trous d’obus. Nous traversions deux lignes de tranchées profondes, tapissées au fond maintenant de fils téléphoniques bien abrités là dedans. Nous avions de là un spectacle grandiose. Imagine toi que nous étions comme sur les hauteurs de Bel-Air. Devant nous s’allongeait un grand ravin comme celui de la Grand’Borne. Dans ce vallon, les obus boches tombaient tellement dru et la fumée blanche ou noire des explosions était si dense que je n’ai jamais pu voir le fond et distinguer s’il y avait des arbres ou des maisons. Ce devait être Frise, d’après la carte. A quelques centaines de mètres en avant de nous, nos grosses pièces répondaient furieusement aux tirs de l’’ennemi. Ces pièces, bien abritées, étaient invisibles pour nous et on ne pouvait voir que les éclairs au départ des coups. Dire le tapage que faisaient à la fois nos pièces et les obus boches est impossible. Les oreilles me sonnaient. Certains obus éclataient très haut en l’air. Je me suis demandé si ce ne seraient pas des obus qui se rencontrent ! Je me suis demandé aussi, si, vraiment, des hommes pouvaient résister dans cet enfer. L’impression produite était celle que feraient des centaines de locomotives réunies et crachant la fumée et la vapeur à plein tuyau. Nous avons ramassé quelques éclats d’obus et des fusées dont le sol était jonché et nous sommes revenus.

Ce voyage a été très intéressant pour moi. J’ai vu les routes qu’on rétablit sur le nouveau front à grand renfort de rouleaux et de camions à vapeur. Des équipes de prisonniers boches travaillent dans les carrières à arracher les matériaux d’empierrement. Les petits chemins de fer Decauville sillonnent déjà de partout le nouveau terrain conquis et la voie normale pour les trains n’en est pas loin.
On y travaille activement et les grosses pierres sur rail peuvent depuis plusieurs jours s’avancer assez loin bombarder les nouvelles positions boches malgré notre avance de 11 kilomètres sur ce point. Les flancs des coteaux sont un prodigieux fouillis de souterrains, de trous, de casernes, tranchées, passages enterrés, etc. Comme tout le sous-sol de ces pays est en craie blanche, tout le paysage est zebré de raies blanches. Impossible de distinguer une batterie ou un point important là dedans, puisque tout le sol est ravagé de la sorte, ce qui donne d’ailleurs une drôle d’apparence au paysage. Pendant que nous étions dans le parc, il est tombé deux obus qui n’ont pas éclaté. Le nouveau front présente en arrière un aspect extrêmement curieux. Une activité inouïe y règne. J’ai vu un grand hôpital avec de nombreux baraquements en bois, qui a été élevé en quelques jours et qui n’existait pas lors de mon dernier voyage à cet endroit.
Autour aussi, il y avait le cimetière neuf et déjà bien garni, hélas. J’en ai vu enterrer deux pendant que j’y étais.

Je suis passé en revenant par Proyart où s’est déroulée une grande bataille en 1914. Il y a des tombes dans le village même sur le bord de la rue. J’en ai vue une qui était même encore surmontée d’un képi rouge qui depuis bientôt deux ans a été respecté par tous. Autour du village, dans la plaine, les tombes, isolées ou par groupe sont très nombreuses et forment de petits îlots dans les champs. Tous les villages de l’arrière ont été évacués par leurs habitants. On ne voit plus que des soldats dans les maisons abandonnées dont les portes sont restées ouvertes. C’est la troupe qui récolte les fourrages, mais que va-t-on faire du blé qui va mûrir ? Je ne te parle pas de l’aspect de la route. C’est un défilé incessant de camions dans les deux sens et ça ressemble un peu à la place du Pont à Lyon avec beaucoup de poussière en plus.

A propos, j’ai fait une remarque : si j’avais attendu plus longtemps pour m’engager en 1914, je ne serais pas rentré aux autos. Mais en admettant que j’y sois entré quand même, pour une raison quelconque, j’y serais beaucoup plus mal que là où je suis. En effet, les vieilles sections du début, comme la notre, sont favorisées pour le genre de travail et les cantonnements. Ainsi nous cantonnons toujours dans une ville habitée tandis que toutes les nouvelles sections qui font les munitions campent sur le front et font un service beaucoup plus dur que le notre, par rapport à leur matériel plus neuf, d’abord et par considération pour le service que nous avons déjà fait. En fait, il n’y a eu des tués et des blessés que dans les sections nouvelles.

Nous avons passé tout à l’heure dans la chambre à chlore. Mon masque allait bien, j’ai bien résisté. De Chapel et Mariani ont du sortir précipitamment, ils allaient tomber. Avant de sortir, on nous a fait ouvrir un peu le masque afin de nous faire voir l’effet du gaz. J’en eu assez d’une bouffée, je n’aurais pas pu en respirer une autre. C’est pire que le souffre. Avant de nous faire entrer dans la chambre, trois médecins s’assuraient successivement que nos masques étaient bien ajustés car des accidents mortels déjà se sont produits en faisant ces expériences. Quand nous avons été réunis une vingtaine dans la salle, on a fermé et calfeutré la porte et on a fait une émission de gaz en jetant un acide sur une poudre. On a augmenté la dose trois fois de suite jusqu’à un degré de saturation très élevé. (fin de lettre égarée, pour l’instant)
Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 21 juillet 1916

Bien chère Alice,

Rien de nouveau à te raconter. Je n’ai rien eu de toi au courrier de ce matin. Je vais bien. Le temps est superbe depuis deux jours. En l’air, il y a des bandes d’aéros de chasse ou autres. Le canon tonne sans cesse. Les blessés arrivent. Les prisonniers boches aussi, mais tout cela sera déjà vieux quand cette carte t’arrivera.

Hier, un de nos camions a été envoyé pour chercher au front 4 officiers boches prisonniers. L’un d’eux essayait paraît-il de crâner et de faire croire aux grandes forces qui restent à l’Allemagne. Il a eu de la chance que ce ne soit pas à moi qu’il ait eu affaire, je lui aurais eu vite rivé son clou. Je lui aurais parlé un peu de la Marne alors qu’ils n’ont pas pu nous vaincre avec toutes leurs forces entières et que maintenant ils prétendent encore se tirer d’affaire en ayant l’univers entier sur le dos. F..tus, les boches ! Voilà les Russes qui s’en mêlent aussi sur leur front nord. Je vois venir l’heure du Waterloo boche. Je songe bien souvent à vous tous, mais ce n’est pas cela qui vous aide beaucoup. Tu me diras toujours bien où vous en êtres de vos travaux. Comment allez vous faire pour vos travaux ? Comment allez-vous faire pour les moissons ? Les blés sont-ils versés ? A propos de la vigne qui ne doit guère être relevée cette année, je me souviens que notre voisin Marques en Portes avait été malade tout un été. La vigne ne fut pas touchée ni pour le reliage ou le sulfatage, ni pour le labourage. Sa récolte, néanmoins cette année là fut aussi belle que celle de mon père qui avait très bien entretenu sa vigne. Pour une année, les vignes peuvent donc être négligées sans trop de dommages immédiats.

Au revoir, chère Alice, embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs. Bon courage et à bientôt.


Je t’envoie une bague. C’est Planche qui a fait le colis et l’adresse. Je pense qu’elle t’arrivera.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 20 juillet 1916


Bien chère Alice,

Je t’écris ces quelques lignes avant de me mettre au travail. Je me suis levé à 4h1/2 ce matin pour mettre les camions en route puis je me suis recouché tout habillé. Il faut que je te dise que j’ai fait hier un voyage en bicyclette pour aller voir Guillerme et je suis rentré à 10h1/2 le soir. Il est tout près d’ici, à 4 kilomètres. Sa femme lui avait dit où j’étais et hier à midi il m’a envoyé un cycliste pour voir où j’étais. Je suis allé le voir après la soupe hier au soir avec le vélo de Planche. Nous nous sommes promenés près du canal en causant bien entendu de la guerre. J’ai constaté chez lui qu’il pense exactement comme moi et comme tous les soldats du front au sujet de la guerre. C’est curieux, cet état d’esprit général qui règne sur le front et que l’intérieur ne s’assimile pas. J’ai en effet remarqué cela en permission. Nous ne nous sommes rien appris et notre conversation a été celle qu’on a tous les jours avec les camarades. Une fois épuisés les lieux communs sur la guerre, nous avons parlé de Valencin. Chez lui comme chez tant d’autres, j’ai remarqué cette volonté de vouloir vivre tranquille après la guerre. Il m’a dit « je ne veux pas m’éreinter, je ferais de l’élevage. J’avais dit à mon père de clore ses prés et d’acheter des bêtes. S’il m’avait écouté, il ne se tuerait pas de misère, aujourd’hui. »

Je me suis dit : lui aussi a voyagé, il a vu et il saura peut-être en profiter. Voilà dans ses grandes lignes toute notre conversation. S’ils ne partent pas, il doit venir me trouver ici.
Avant-hier en gare, j’ai vu un train sanitaire américain appartenant aux ambulances des Etats-Unis. Le drapeau étoilé remplaçait le nôtre et il était dirigé par des officiers et des médecins de l’armée américaine en uniforme. Il y avait un officier à quatre galons avec des décorations qui devait être quelque personnage important, car nos officiers le saluaient avec beaucoup d’égards. D’ailleurs, j’ai remarqué que les officiers français montraient beaucoup de respect à des Américains et s’inclinaient devant eux avant de les saluer, au lieu du salut familier d’égal à égal qu’ils échangent avec les officiers britanniques. Les Américains font royalement les choses : alors que nos trains sanitaires sont formés souvent de wagons à bestiaux aménagés pour supporter les brancards, ce train était entièrement composé de wagons salons de la compagnie internationale des wagons lits. Les couchettes étaient dans le sens du train et chaque wagon ne formait qu’une grande salle toute peinte en blanc au ripolin. Tous les wagons communiquaient entre eux avec des soufflets, il y avait un wagon restaurant et un wagon pharmacie, sans compter les cuisines et le logement du personnel du train. J’avais déjà vu ici le fils de VanderBitt, le milliardaire américain qui conduisait une voiture d’ambulance de l’hôpital américain. Ce que doit leur coûter ce matériel et son entretien !

J’ai peu dormi, cette nuit. Le canon a tonné d’une manière effroyable. A vrai dire, ça bombarde depuis deux jours et comme le vent vient du front, on entend très bien. Les grosses pièces font trembler les vitres. Mais cette nuit et ce matin, c’est fantastique. Gros mouvements. On va bientôt avoir du nouveau. Il est d’ailleurs nécessaire que le deuxième anniversaire de la guerre soit marqué par de gros événements qui occuperont l’opinion publique. Je suis persuadé que l’instant décisif approche et que les boches vont enfin reculer. Il faut que la guerre finisse cette année absolument.
En tirant trop sur une corde, elle se casse. Ceux qui comme Guillerme ou moi sont à l’arrière peuvent encore tenir le coup, mais les combattants sont à bout, jamais l’intérieur ne saura ce qu’ils ont souffert. Pour le moment, le moral est bon. La résistance de Verdun et les bons résultats de l’offensive de la Somme ont réchauffé l’enthousiasme des troupes. C’est l’été, le moment des beaux jours, qu’on en profite !
Pour donner un bon coup maintenant, tout le monde fera son devoir, mais que ce soit le dernier. Réussi ou non, il faut la paix pour cet hiver. Seulement ça va réussir ou alors qu’on prenne au moins les quartiers d’hiver sur le Rhin. Pourquoi pas à Berlin tout de suite, n’est-ce pas !

Guillerme m’a dit qu’il avait vu l’Henri Jaillet à B. C’est tout près d’A. où j’étais en avril dernier. Tu me parles des permissions, je t’ai pourtant bien dit qu’elles sont toutes supprimées dans notre armée. Ne songeons pas à cela maintenant, ce n’est pas l’heure.
Depuis hier matin, le temps est très beau. Ce matin avec le jour, il est venu un brouillard épais, on ne voyait pas à 100 mètres. Le voilà qui se dissipe (9h). Ma fortune se monte à 54 francs qui, je l’espère, me feront bien au moins trois mois, comme les autres. Dans le prochain colis que tu m’enverras, tu me mettras des chaussettes. A force de raccommoder celles qui me restent, je ne connais plus leur couleur primitive. Je n’en ai pour cela que de la laine rouge et du coton blanc !

Bon courage, chère Alice, ne t’ennuie pas maintenant que nous touchons au but. Fais ton possible pour que tous à la maison gardent bien leur santé et en attendant embrasse les bien tous pour moi.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 20 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je t’écris ces quelques lignes avant de me mettre au travail. Je me suis levé à 4h1/2 ce matin pour mettre les camions en route puis je me suis recouché tout habillé. Il faut que je te dise que j’ai fait hier un voyage en bicyclette pour aller voir Guillerme et je suis rentré à 10h1/2 le soir. Il est tout près d’ici, à 4 kilomètres. Sa femme lui avait dit où j’étais et hier à midi il m’a envoyé un cycliste pour voir où j’étais. Je suis allé le voir après la soupe hier au soir avec le vélo de Planche. Nous nous sommes promenés près du canal en causant bien entendu de la guerre. J’ai constaté chez lui qu’il pense exactement comme moi et comme tous les soldats du front au sujet de la guerre. C’est curieux, cet état d’esprit général qui règne sur le front et que l’intérieur ne s’assimile pas. J’ai en effet remarqué cela en permission. Nous ne nous sommes rien appris et notre conversation a été celle qu’on a tous les jours avec les camarades. Une fois épuisés les lieux communs sur la guerre, nous avons parlé de Valencin. Chez lui comme chez tant d’autres, j’ai remarqué cette volonté de vouloir vivre tranquille après la guerre. Il m’a dit « je ne veux pas m’éreinter, je ferais de l’élevage. J’avais dit à mon père de clore ses prés et d’acheter des bêtes. S’il m’avait écouté, il ne se tuerait pas de misère, aujourd’hui. »

Je me suis dit : lui aussi a voyagé, il a vu et il saura peut-être en profiter. Voilà dans ses grandes lignes toute notre conversation. S’ils ne partent pas, il doit venir me trouver ici.
Avant-hier en gare, j’ai vu un train sanitaire américain appartenant aux ambulances des Etats-Unis. Le drapeau étoilé remplaçait le nôtre et il était dirigé par des officiers et des médecins de l’armée américaine en uniforme. Il y avait un officier à quatre galons avec des décorations qui devait être quelque personnage important, car nos officiers le saluaient avec beaucoup d’égards. D’ailleurs, j’ai remarqué que les officiers français montraient beaucoup de respect à des Américains et s’inclinaient devant eux avant de les saluer, au lieu du salut familier d’égal à égal qu’ils échangent avec les officiers britanniques. Les Américains font royalement les choses : alors que nos trains sanitaires sont formés souvent de wagons à bestiaux aménagés pour supporter les brancards, ce train était entièrement composé de wagons salons de la compagnie internationale des wagons lits. Les couchettes étaient dans le sens du train et chaque wagon ne formait qu’une grande salle toute peinte en blanc au ripolin. Tous les wagons communiquaient entre eux avec des soufflets, il y avait un wagon restaurant et un wagon pharmacie, sans compter les cuisines et le logement du personnel du train. J’avais déjà vu ici le fils de VanderBitt, le milliardaire américain qui conduisait une voiture d’ambulance de l’hôpital américain. Ce que doit leur coûter ce matériel et son entretien !

J’ai peu dormi, cette nuit. Le canon a tonné d’une manière effroyable. A vrai dire, ça bombarde depuis deux jours et comme le vent vient du front, on entend très bien. Les grosses pièces font trembler les vitres. Mais cette nuit et ce matin, c’est fantastique. Gros mouvements. On va bientôt avoir du nouveau. Il est d’ailleurs nécessaire que le deuxième anniversaire de la guerre soit marqué par de gros événements qui occuperont l’opinion publique. Je suis persuadé que l’instant décisif approche et que les boches vont enfin reculer. Il faut que la guerre finisse cette année absolument.
En tirant trop sur une corde, elle se casse. Ceux qui comme Guillerme ou moi sont à l’arrière peuvent encore tenir le coup, mais les combattants sont à bout, jamais l’intérieur ne saura ce qu’ils ont souffert. Pour le moment, le moral est bon. La résistance de Verdun et les bons résultats de l’offensive de la Somme ont réchauffé l’enthousiasme des troupes. C’est l’été, le moment des beaux jours, qu’on en profite !
Pour donner un bon coup maintenant, tout le monde fera son devoir, mais que ce soit le dernier. Réussi ou non, il faut la paix pour cet hiver. Seulement ça va réussir ou alors qu’on prenne au moins les quartiers d’hiver sur le Rhin. Pourquoi pas à Berlin tout de suite, n’est-ce pas !

Guillerme m’a dit qu’il avait vu l’Henri Jaillet à B. C’est tout près d’A. où j’étais en avril dernier. Tu me parles des permissions, je t’ai pourtant bien dit qu’elles sont toutes supprimées dans notre armée. Ne songeons pas à cela maintenant, ce n’est pas l’heure.
Depuis hier matin, le temps est très beau. Ce matin avec le jour, il est venu un brouillard épais, on ne voyait pas à 100 mètres. Le voilà qui se dissipe (9h). Ma fortune se monte à 54 francs qui, je l’espère, me feront bien au moins trois mois, comme les autres. Dans le prochain colis que tu m’enverras, tu me mettras des chaussettes. A force de raccommoder celles qui me restent, je ne connais plus leur couleur primitive. Je n’en ai pour cela que de la laine rouge et du coton blanc !

Bon courage, chère Alice, ne t’ennuie pas maintenant que nous touchons au but. Fais ton possible pour que tous à la maison gardent bien leur santé et en attendant embrasse les bien tous pour moi.

Lucien
Valencin, mercredi 19 juillet 1916

(écrit par Marcelle à Lucien )

Mon cher papa,
Je ne tai pas répondu plus to parcque je n’ai pas eu letan de t’écrir pendant lei fanage. Main tentn que nous avo fini, je t’écris a van leis moissons. Hier matin, mon parin a commencé a moissonner à la Roberdière. Je suis allé fair une glan (une glane ???)
Mon cher papa je taime bien de tout mon cœur. Je te promet que je serai bien sage et que j’obéirai bien à ma maman que je ne ferai plus crier le parrain, ni la mémé. Ta fille

Marcelle Sertier
Villers-Bretonneux, lundi 17 juillet 1916
Bien chère Alice

Je t’ai envoyé une courte carte (j’étais pressé) pour t’annoncer l’arrivée du paquet de fromages. Il m’a fait bien plaisir car c’est fini, par ici on ne trouve plus rien. Il y a tant de troupes que tout est ramassé et retenu à l’avance par les caporaux d’ordinaire.

Les épiciers réservent tout ce qu’ils ont à ces gros acheteurs qui viennent enlever pour plusieurs centaines de francs de marchandise d’un coup et on peut rester deux heures dans une épicerie sans pouvoir se faire servir. Et puis c’est à un prix fou. Alors j’aime mieux, maintenant que tu m’envoies des fromages, si tu en trouves, que de les acheter ici. Tu te crois obligée de me les envoyer très bons. Ne sois pas si exigeante sur la qualité. N’importe quoi, chèvre ou vache, ça n’y fait rien, ce que tu trouveras. Ne les envoie pas par la poste, c’est trop cher. Si tu trouves de bonnes figues, envoie m’en un peu. C’est la seule chose rafraîchissante, je crois, qu’on puisse expédier. On est brulé par cette cuisine trop échauffante. Depuis le 20 juin, nous sommes à la ration forte, car nous faisons partie de la zone de l’avant et nous touchons la même ration que les troupes des tranchées. Cette ration forte comprend un quart et demi (o litres 375) de vin par jour, 450 grammes de viande brut (avec os et graisse), 100 grammes de légumes secs (riz, haricots…), 650 grammes de pain, 48 grammes de sucre et 35 grammes de café. En outre, on touche par homme et par jour 0 fr 242 pour acheter du supplément. C’est ce qu’on appelle l’ordinaire. Nous avons 250 frs de réserve (bons).

La nourriture est enfin meilleure que celle du trimestre précédent. On ne touche plus de harengs ni de saucisson de cheval. Quelquefois de la morue, pas trop souvent, heureusement ! Le grand défaut, c’est que c’est mal préparé. Une bonne cuisinière nous ferait manger à renoncer, avec ce que l’on touche. Mais c’est délavé, ça a un goût de graillon et dès le premier appétit calmé, on balance le reste dans la rue. Il faut dire aussi que les cuisines sont mal outillées et mal installées. Rien n’est prévu pour varier les menus et il y a un grand gaspillage par suite de la mauvaise préparation. Tous les dimanches, le patron de la maison où est le bureau, un excellent homme, veuf, fait à diner pour tous. C’est un vrai régal pour nous parce que c’est bien préparé et que ce sont surtout des légumes frais, venus de son jardin. Pour quelques sous, nous faisons un bon dimanche. Aussi tu peux croire que ces jours-là, le rata reste dans les gamelles !

Notre propriétaire, M. Noiret, est un excellent homme, très estimé dans le pays. Il est président du secours mutuel et administrateur de la coopérative ouvrière. Ce n’est pourtant qu’un simple ouvrier. Il a un fils réformé avec lui, qui est veuf aussi et à un enfant de cinq ans (chez les parents de sa femme). Ils travaillent tous les deux à l’usine et on ne les voit qu’aux heures des repas. Nous relavons leurs assiettes avec les nôtres et c’est pourquoi le dimanche ils nous cuisinent un bon frichti.

Mardi 18 juillet 1916, suite,

Il fait un temps affreux de brouillard épais et de pluie fine. Hier à midi, j’étais à la gare, le train présidentiel venait d’y arriver. J’ai manqué le président de la république et le généralissime de quelques minutes. Ils sont partis d’ici en auto pour le front. Hier au soir, le canon tonnait très fort. Quelque attaque, peut-être, malgré le brouillard aussi épais qu’en novembre. Quel temps ! Quels pays !

Cahuzac a trouvé son frère très gravement blessé à la tête, dans un hôpital voisin. Sans son casque, il serait infailliblement mort. Il a pu lui raconter que les boches avaient fait des ponts sur un canal à vingt centimètres au dessus du niveau de l’eau. Nos avions n’avaient pas pu voir ces ponts et c’est là dessus que les boches s’étaient sauvés. Sans cela, paraît-il, on en prenait une énorme quantité à la Broussiloff. J’ai vu hier des 400. Quels monstres ! Je ne m’étais pas encore trouvé de les voir par ici. On les a construits à Givors et à Saint-Chamond. On doit préparer en ce moment un sale coup pour les boches car il y a un mouvement très intense en gare depuis plusieurs jours. On va voir encore du nouveau et aussi ailleurs que chez nous. La guerre touche enfin à sa fin.

Je pense être assez heureux ce matin et recevoir de tes nouvelles. Ça fait trois jours que je n’ai rien eu de toi. Conservez tous bien votre santé et à bientôt, espérons-le.

Je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.


Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 16 juillet 1916
Bien chère Alice,

J’ai eu hier ta lettre 53 me disant que le petit allait mieux. Ça m’a fait bien plaisir car j’étais inquiet. Ce ne sera que du rhume. Dès qu’il fera beau, tu le feras bien courir dehors, c’est encore le meilleur des remèdes contre tous les rhumes, passés ou à venir. Tu vois pour moi, depuis que je suis au bureau, je m’enrhume régulièrement sans savoir où, ni comment. Plus je fais attention, plus je m’enrhume. L’autre jour, j’étais furieux de cela. Le nez me coulait, j’éternuais sans cesse, j’avais mal à la tête et puis énervé, de colère, je prends mon casque et ma veste et je file au front avec les camions. Un temps affreux de pluie froide. Le voyage a duré six heures et je suis revenu guéri. Rien de tel que le grand air pour cicatriser les bronches et les endurer. Rien de plus mauvais au contraire que d’être sans cesse enrhumé.

Je repensais ce matin à cette affaire de gens de Valencin et de la boulangerie. Nos anciens clients sont-ils assez stupides pour s’imaginer que si je n’étais pas engagé je serais resté tout le temps de la guerre à leur faire du pain ! Mais les pauvres nigauds ne savent donc pas qu’on m’aurait ramassé dans l’Infanterie, comme le Mathias. L’exemple est pourtant là pour les convaincre. Puis avec ça ils s’imaginent que pouvant faire un soldat j’allais rester à Valencin pendant que les autres se battaient. Ils se trompent lourdement. Je n’ai jamais regretté de m’être engagé et je ne le regretterai jamais. Tu peux leur dire hautement. Et tu peux leur dire encore que leurs colères me laissent bien indifférent.

Nous avons eu repos pour le 14 juillet. Nous avions un menu épatant, dont tu vas juger, je te l’envoie.


Il n’y a eu aucune réjouissance, sauf une musique d’infanterie qui a fait concert dans la cour de la gare. Ils avaient avec eux un chanteur de l’opéra qui a chanté la Marseillaise accompagné par toute la musique. Le dernier couplet : « Amour sacré de la patrie… » a été chanté sur un rythme lent. Le général s’est découvert et tout le monde en a fait autant. Ce spectacle ne valait pas un autre plus intéressant qui nous avait été donné la veille par l’arrivée en grand apparat du même régiment qui venait d’une autre région. En tête marchaient les sapeurs, puis le tambour-major, les clairons, tambours, et la musique jouait un air emballé. Ensuite le colonel seul à cheval suivi d’un état major. Tous les salariés avaient le sabre au clair.

Une compagnie d’infanterie, baïonnette au canon, encadrait le drapeau. La musique, le colonel, le drapeau et sa garde de baïonnette se sont rangés sur le large trottoir devant notre bureau. Puis tout le régiment a défilé devant le drapeau. La musique et les clairons jouaient sans arrêt. En arrivant devant le drapeau, les officiers de compagnie faisaient porter les armes. Les commandements se succédaient, brefs, les sections passaient alignées au pas cadencé, les officiers saluaient de l’épée. Toute cette musique, ces baïonnettes brillant au soleil et remplissant la route faisaient un superbe spectacle. Quand les dernières mitrailleuses avec leurs mulets eurent défilé, le colonel commanda Halte. La compagnie de garde fit cercle. Les clairons sonnèrent au drapeau pendant que tout le régiment arrêté rendait les honneurs. Puis la dislocation eut lieu. Cette prise de cantonnement en grande pompe est assez rare. C’est la première fois que je la vois au front.

10 heures du matin
Ma chère Alice, je viens de recevoir ta lettre 54 du 12 juillet. Je vois que le petit va de mieux en mieux. Espérons que ce sera vite passé. Je vois aussi que vos fourrages avancent. Et les moissons ? Pourrez-vous les faire ?

Je te quitte, le courrier que m’a apporté ta lettre m’a aussi apporté du travail à faire. Planche est allé se promener à Amiens et Cahuzac vient de recevoir une lettre de son frère qui est blessé et se trouve à l’hôpital d’Amiens. Il va aller le voir cet après midi ou demain. Sur sa lettre, son frère n’a pu mettre que la date et une signature. C’est par le tampon de l’hôpital qu’il a su où il était.

Je vais bien pour le moment. Fais part de mes amitiés bien sincères pour tous. Bonnes nouvelles par ici. La fin de la guerre approche, heureusement.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants, chère Alice, en attendant de te revoir bientôt.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 15 juillet 1916


Bien chère Alice,

Hier j’ai reçu ta lettre 52 par laquelle tu m’annonces que le petit a été bien fatigué. Ce ne sera peut-être que la fièvre des dents. Je pense que tu m’enverras des nouvelles aujourd’hui. Dans des cas semblables, tiens moi toujours au courant avec des cartes postales qui vont plus vite que les lettres.

Malgré tout le désir que j’aurais de vous revoir, je ne voudrais cependant pas que tu me fasses en aller sauf dans des cas très sérieux. En effet, les permissions sont supprimées et pour s’en aller maintenant, il faut des raisons très graves. Toute permission en ce moment fait l’objet d’une enquête par la gendarmerie chez le permissionnaire. Tu vois d’ici les rapports des voisins !

Je sais que tu as assez du soin des enfants et que le petit n’a pu prendre froid d’une manière bien grave. D’ailleurs, plus il ira dehors, moins il craindra le froid. Ce ne peut être que les dents qui le font tant souffrir. Ça lui donne la fièvre et ensuite de l’abattement. Comme il est très nerveux, il est forcément pénible. Mais ces dents, une fois toutes mises, ça prendra bien une fin.

Prends courage, chère Alice, je suis de plus en plus persuadé que la guerre touche à sa fin. Les journaux ne disent rien d’ici mais on y fait quand même beaucoup de travail.

Dans quelques jours on se verra.
Au revoir, bien chère Alice, reçois mes meilleurs baisers en attendant le retour proche. Toutes mes affections et remerciement à tes parents et à tes sœurs.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 12 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 51 qui m’a fait bien plaisir. Je t’ai envoyé tout à l’heure une carte qui te disait qu’il y avait quatre jours que je n’avais rien reçu. Dans la lettre, tu me dis que le petit vomissait beaucoup. Qu’est ce qui peut bien lui causer cela ? Veille bien à sa gorge et à la moindre rougeur, n’hésite pas à appeler le docteur.

Ta lettre était surtout consacrée à la question de la boulangerie et à cette affaire du pain qui a manqué à Valencin. Cette affaire a pris les formes d’un gros évènement paraît-il. Dans un petit village, il en faut peu pour monter les esprits ! Laisse moi vite te dire que vu d’ici, la colère des Valencinois me paraît bien peu de chose et ne me trouble pas plus que leur reconnaissance. Rappelle toi bien qu’en affaire de commerce, les sentiments des gens ne sont rien, leur intérêt seul les guide. Les gens nous encenseraient au lieu de nous maudire que ce serait exactement la même chose. Rien de si lâche que la masse, rien de plus vil et de plus bas. Ont-ils un intérêt à le faire, vite on vous flatte, on vous entoure, on vous louange. Est-ce le contraire ? On vous met plus bas que terre. Malheur à celui qui règlera sa conduite sur l’opinion des gens, qu’ils soient de Valencin ou d’ailleurs. Quand j’étais cuisinier ici, tous les autres me faisaient beaucoup d’amabilités, quand je ne l’ai plus été, personne ne me connaissait plus, j’étais le paria. Quand je suis rentré au bureau, vite, volte face. Le mépris hautain de la veille a fait place à la platitude et aux congratulations. Je ne m’y laisse plus prendre. Il faut être fort, c’est la loi de la vie, struggle for life.

La question de savoir s’il faut continuer à cuire oui ou non ne doit pas être influencée par la crainte de la rancune des gens pour plus tard mais tout simplement par la simple raison de savoir si oui ou non il y a intérêt immédiat de le faire. Si cela gêne ton papa et lui fait perdre un temps précieux sans lui donner un avantage tout de suite, et bien ferme vite le four. Ne cuisez que pour vous seuls. Ne vous inquiétez pas de l’avenir. La rancune des gens n’a aucune espèce d’importance. Avec du sentiment, on perd des batailles mais on n’en gagne pas.

Tu me poses la question de savoir si nous aurons avantage ou non à remonter le fond. Il est presque impossible de savoir ce que nous ferons puisque la guerre n’est pas finie et que nous ignorons les conditions nouvelles qui résulteront de la paix. On peut cependant faire le raisonnement suivant. Le fond, sans être remonté vaudra une somme de x francs après la guerre. Remis en marche, il vaudra y francs. Entre les deux, il y aura une différence de z francs. Toute la question est de savoir si le temps consacré à ce remontage ne sera pas du temps perdu pour obtenir une meilleure position ailleurs et vice-versa. N’oublions pas qu’après la guerre, la chose qui aura le plus de valeur, ce sera le travail, soit des bras, soit de l’intelligence ou des deux réunis. Je suis bien décidé à ne pas continuer d’une manière définitive ce métier de boulanger dans lequel pour réussir il suffit d’être une brute et où l’intelligence n’a guère à s’employer.

J’inclinerais plutôt pour l’agriculture pour plusieurs raisons. D’abord les produits agricoles se vendent bien. Il y aura un cheptel mondial à reconstituer en bestiaire de toutes espèces et pendant un laps de temps assez long, l’élevage sera rémunérateur.
Ensuite, la main d’œuvre et la force de traction animale manquant, il faudra faire appel à l’énergie mécanique pour les travaux agricoles. J’aurais personnellement un avantage marqué à ce point de vue. Enfin, il y a une question de santé à apprécier. Deux années de cette vie de misère laisseront certainement des traces sensibles et c’est encore dans le travail de la terre que l’on trouve le mieux le bon air et la plus saine nourriture. Par travaux de la terre, je comprends depuis la culture pour mon compte jusqu’aux emplois de régisseur de domaine. Je chercherai surtout un poste qui me laissera un peu d’indépendance, je ne tiens pas à me mettre sous une discipline patronale trop étroite. Grand merci, j’en prends en ce moment.

Voilà, je crois bien, chère Alice, les grandes lignes de mes projets d’avenir. Tu me diras ce que tu en penses. Tu n’es pas bien forte. Il faut que tu n’aies guère que la surveillance de ta maison à faire. Cela et l’éducation des enfants te suffiront amplement. J’attache un grand intérêt à cette question des enfants. Il faudra, en plus d’une bonne instruction élémentaire, les orienter de bonne heure vers le travail afin qu’ils puissent bien se débrouiller dans la vie. Pas de rêves fous, pas de grandeurs inutiles, n’en faisons pas des déclassés en voulant les pousser trop haut. Si tu savais ce qu’il y a de misères dans le haut monde, de misères morales. Je vois cela d’ici. Il y a bien quelques âmes d’élite dans la haute société mais que de vices, que de passions, que d’horreurs méconnues dans notre milieu. Avant cette guerre, je ne me doutais pas à quel degré de scepticisme et de pourriture morale était descendue une grande partie de la haute société. Gardons nos enfants près de nous, qu’ils soient un jour des travailleurs d’élite sans sortir de notre milieu. Bien élevés et bien éduqués, ils seront moralement supérieurs autour d’eux, capable de lutter dans la vie sans avantage. C’est cette malheureuse ambition de vouloir toujours dépasser le voisin sous le rapport du luxe des toilettes et du brillant qui est la cause de toutes les querelles de ménage ou autres, des ennuis, des jalousies, des commérages. Et allez donc !
Élevons nos enfants au dessus de tout cela. Il n’y a qu’une seule vraie satisfaction qui donne une réelle paix de l’âme : c’est celle du devoir accompli. Tout le reste ne cause finalement que du tourment et des déboires.

J’espère bien revenir en bon état de cette guerre mais si jamais ces maladroits boches venaient avec leur manière de ne faire attention à rien faire en sorte que je reste sur le carreau comme tant d’autres, je te recommanderai d’élever les petits dans le sens que je viens de t’indiquer.

Pour me résumer, je te répéterai de dire à ton papa de fermer le four. Ça lui cause un grand dérangement, maintenant et ce n’est pas ce qui empêchera le fond de se rouvrir. Laissez crier les gens. Ensuite, veillez tous sur vos santés. Ce sera le plus grand appoint au lendemain de la guerre. Que ton papa et ta chère maman ne se fatiguent pas trop. Nous avons encore tous besoin d’eux. C’est une si grande force d’avoir ses parents avec soi.
Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 11 juillet 1916

Bien chère Alice,

Voilà trois jours que je n’ai rien reçu de toi. Hier je suis allé à Amiens avec Velle : le but de notre voyage : faire un bon dîner. Nous l’avons consciencieusement atteint, ce but ! T’en fais pas ! Nous sommes revenus par le train de 5 heures du soir. J’ai visité la cathédrale, magnifique monument dont je t’avais envoyé des cartes. Elle est actuellement protégée par des piles de sacs remplis de terre. Le chœur est caché sous des charpentes en fer qui supportent des amas de sacs à terre. Tout cela par crainte d’un bombardement par avion ou autrement.

Je vais très bien, ce matin, je me suis levé à 5 heures comme d’habitude et j’ai fait une grosse lessive qui sèche au superbe soleil d’aujourd’hui. Je n’ai donc pas la G.D.B. (gueule de bois) comme voudraient me le persuader les chers camarades jaloux de ma promenade d’hier. Nouvelles d’ici excellentes. Bons souhaits de bonne santé à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants et tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 9 juillet 1916

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir déjà ma carte de ce matin t’annonçant que j’avais reçu ta lettre 50. J’étais tout à l’heure en train de relire ta lettre et je songeais à ces prétendus découragements des soldats dont toi ou ma sœur me parliez quand le bruit d’une fanfare m’a fait courir dehors. Figure-toi que c’était un bataillon de chasseurs alpins de chez nous, un Grenoblois, qui arrivait avec clairons et musique. Sacrebleu, ils n’avaient pas l’air découragé, ceux-là ! La musique s’est rangée sur un coin de la place et la colonne a défilé d’un pas rapide, spécial aux Alpins. Et quel ordre, quelle belle tenue ! Les coloniaux n’en revenaient pas ! Quand le drapeau a passé, décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire, il y a eu un frémissement dans la foule. Tout le monde au garde à vous saluait pendant que la musique redoublait d’entrain. Le drapeau des Alpins ; ça sentait le pays, pour moi. Je ne puis te dire le plaisir que m’a procuré le passage de ce beau bataillon (11è). Je n’ai pu reconnaître personne, ils marchaient trop vite ! Il avait avec lui tout son train de mitrailleurs et de mulets de bât. Les alpins par ici, c’est preuve que ce n’est pas fini ! Quelle différence il y avait entre ces belles troupes et le misérable troupeau de boches imberbes qui défilait encore ce matin au même endroit. Tu peux croire que je commence à être blasé sur les spectacles militaires et qu’il faut vraiment que je vois quelque chose de très beau pour en écrire une page ! Découragés, nos soldats ! Venez, venez voir un peu par ici où souffle un vent de victoire ce que c’est que des Français victorieux. Découragés ! Ah, la bonne blague !

Ma chère Alice, je t’ai peu écrit ces jours ou du moins écrit peu longuement. La cause en est d’abord les retards de nos lettres et puis il y a tant à voir maintenant que je suis toujours dans la rue à regarder passer les canons ou des soldats revenus du front racontant leurs exploits ou montrant des trophées. Et puis il y a les boches, les blessés, les enterrements militaires, les troupes qui montent, les escadrilles d’aéros, et allez donc, on veut tout voir. Il faut bien aussi que le travail se fasse. Et alors la correspondance en souffre. Les automobilistes ont déjà payé leur tribut à la mort, par ici. Nous avons un camion du groupe qui a un éclat d’obus profondément incrusté dans la boîte. Tant que ce ne sera encore que là ! Pour d’autres, il n’en a pas été ainsi ! Inutile que je te raconte les opérations. Tu les sais aussi tôt que moi par les journaux.

D’ici, les combats s’annoncent par la canonnade plus furieuse. On se dit ça tape du côté de … ou bien sûr…Puis au bout de quelques heures, ce sont les premiers blessés qui arrivent. Aux uniformes, on dit : « ce sont les coloniaux, ou bien les Marocains qui ont donné ou le x corps ». Puis les premiers détails sont donnés par les blessés légèrement. Ensuite, le lendemain, c’est le défilé des blessés boueux et lamentables d’aspect. Les renseignements abondent et se précisent, mêlés de mille exagérations dont il faut se méfier. Enfin le journal vient apporter le communiqué et couper les ailes aux canards. Voilà comment on voit la bataille. De temps en temps une ambulance passe tout doucement sur la route. Quelque grand blessé qu’elle emporte sur la route ainsi avec beaucoup de précautions.

Une autre fois, ce sont des canons, blessés eux aussi par les obus boches ou bien qui, chauffés à blanc, ont fini par éclater à force de tirer. Quelles impressions, dans cette guerre ! Quel repos moral on aura besoin, après ça et combien, après avoir vu tant de choses grandes ou horribles, on sentira le bonheur de goûter l’affection des siens et le calme du foyer.

Demain, c’est jour de repos pour la section. J’ai envie d’en profiter pour aller avec Velle nous promener dans la grande ville voisine. Je t’enverrai des cartes. On peut partir d’ici d’un jour à l’autre. Je regretterais de n’avoir pas vu cette belle ville où je n’ai fait que passer rapidement.

Tu me dis que cette Marcelette devient bien gamine et peu obéissante. Qu’est ce que c’est que ça ? Je ne lui raconterai rien quand je reviendrai. J’espère qu’elle va vite m’écrire et me promettre d’être bien gentille. Et ce gamin qui court jusqu’à la croix ! Qu’est ce que c’est que cette famille là, mon Dieu ! Vite, la fin de la guerre !
Je vois que vos fourrages vont s’achever quand même, non sans peines, certes ! Que Dieu vous garde à tous en bonne santé. En attendant le prochain retour, reçois, chère Alice, mes plus profondes affections à tous.

Lucien
Péronne, samedi 8 juillet 1916
Jeudi matin, 13 juillet,
Je vais achever cette lettre pour la faire partir. Fais part de mes bien sincères affections pour tes chers parents et tes sœurs. L’affection, il n’y a que cela qui compte, dans la vie.
Je t’embrasse, bien chère femme, de toutes mes forces avec les enfants.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 6 juillet 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 48 par laquelle tu m’annonces que vous avez un militaire pour vous aider. Ce matin, je n’ai rien eu de toi, mais j’ai eu une lettre de ma mère ainsi qu’une carte d’un camarade qui est élève officier à l’école de Beauvais. Ma mère a été paraît-il bien fatiguée ces temps derniers. Tu me tiendras au courant de ce que tu entendras en Portes. Nous recevons tous ici des lettres nous disant qu’on n’a pas reçu de nos nouvelles depuis plusieurs jours. C’est la poste qui les garde pour éviter toute indiscrétion sur les opérations qui se déroulent ici.

Depuis le 1er juillet, je t’ai écrit à peu près tous les jours, sauf hier. Je t’ai envoyé une longue lettre sur deux feuilles différentes qui tout en ne contenant aucune indication de nom ou de pays te racontait mes impressions sur les premiers combats et surtout sur les masses de prisonniers que j’avais vues. Je continue une deuxième lettre d’impressions. Je pense qu’elle te parviendra et t’intéressera.

Donc hier matin, je suis allé faire un tour au front avec les camions. Nous menions du matériel pour faire de nouvelles tranchées et de nouveaux abris. C’étaient surtout des plaques de blindage en forme de cintres. Nous sommes partis à 5h30. Il faisait un temps brumeux et froid, le canon grondait sans arrêt. Nous avons fait notre chargement au milieu d’une plaine, dans une gare établie au milieu des champs de blés et qui n’existe guère que depuis un mois. Des voies dérivées de la grande ligne qui passe tout près amènent les wagons. Le long de ces voies sont des pistes en tronc d’arbre sur lesquelles passent les camions qui sans cela s’enfonceraient dans le sol. De nombreuses voies de Decauville circulent de toutes parts. Enfin entre toutes ces voies, ce sont les entrepôts de toutes sortes. Ici, les munitions : on y voit d’énormes obus de 500 kilos et d’innombrables caisses de 75 puis des cartouches Lebel venant d’Amérique et des obus, encore des obus ! Les camions en amènent, les Decauville en chargent, rien n’y fait, il y en a toujours. A côté, c’est le matériel du génie, fils barbelés, piquets, rondins, madriers, boucliers, plaques de blindage, planches, tôles ondulées, sacs à terre, etc…

A côté encore, la petite gare des Decauville où les petites locomotives grosses comme le poing avec leurs trois wagonnets-jouets font sourire de pitié les énormes machines cuirassées du train blindé garé à côté. Tout au bout, l’ambulance aux immenses baraquements avec sa route spéciale pour ses autos, et en face, hélas, le cimetière tout neuf, inauguré le 1er juillet et où dorment déjà plus de cent malheureux décédés en arrivant. Quatre parties : les Français, les officiers, les musulmans, les boches qu’on enterre sans cercueil. Une équipe nombreuse creuse d’immenses fosses à l’avance. On enterre d’un côté et on agrandit la fosse de l’autre…
Enfin nous partons. Nous ne tardons pas à voir les trains blindés en batterie. Nous les dépassons. Nous en voyons encore d’autres embusqués ça et là dans la plaine sur des voies provisoires qu’on installe la nuit. Nous allons toujours plus loin, dépassant de dix kilomètres les grosses pièces que nous avons vues et dont les obus passent sur nos têtes avant d’aller tomber chez les boches. Nous suivons pour aller (et d’ailleurs aussi pour revenir) une route très large qu’on appelle « Route gardée » et qui est une imitation de la Voie sacrée de Verdun. Des commissionnaires militaires avec un brassard spécial veillent à chaque carrefour et règlent les croisements. D’autres parcourent en voiture, chacun un canton respectif et empêchent toute voiture de dépasser les autres. La consigne est formelle : défense de doubler les autres. Tout camion en panne est versé dans le fossé. On le réparera ensuite. Une double file de voitures automobiles monte et descend sans cesse à la même allure. Cette semaine, trois conducteurs ont voulu doubler pour rejoindre leur convoi, on les a versés aussitôt dans l’infanterie. Ça ne badine pas. Cette route est sans cesse maintenue en bon état. Une armée de territoriaux et de nombreux rouleaux à vapeur s’en chargent. En arrivant au front, on a tendu sur le bord de la route, du côté boche, un immense grillage haut de six mètres, maintenu droit par des poteaux genre télégraphe et les arbres de la route. Le grillage est garni de branchages et de feuillages de manière à faire un mur opaque qui nous dissimule aux yeux des boches. Précaution bien inutile, car toutes les saucisses boches sont ou brûlées ou prudemment tapies à terre. Une équipe d’aéros a pour mission de leur faire la chasse avec des fusées incendiaires et aucune ne se montre plus. Nous tenons l’air …

Tout le long de cette route, on voit des parcs à munitions où sont empilées des quantités fantastiques d’obus de tout calibre. Le plus frappant, ce sont les montagnes de douilles vides qui disent ce qu’on a déjà tué ces derniers jours. On passe devant les pierres de marine dissimulées sur le bord de la route dans les petits bois. Les écriteaux vous avertissent de leur présence, surtout pour les conducteurs de chevaux. Enfin nous arrivons dans un ravin ou se trouve le poste de commandement du général qui dirige la bataille. Figure toi un coteau abrupt, dans le genre du petit bois de Chandieu en face la grand’Borne. Des souterrains où viennent finir mille fils téléphoniques. C’est là qu’habite l’état major. Deux saucisses sont garées à proximité, on les lâchera quand le temps sera clair. Au pied du coteau, dans le fond, des entailles rapprochées dans le talus servaient d’emplacement à nos grosses pièces. On les a déjà enlevées pour les avancer. Chaque coup nous fait sursauter, malgré qu’on en soit bien averti. L’obus grimpe le long du coteau en rasant le sol et va se perdre en beuglant. On croit le voir, tant il semble qu’il monte lentement.


A côté sont des grosses pièces mais personne ne s’en occupe et elles sont muettes. Ce sont les pièces boches prises ces derniers jours. Certaines ont leur bouclier percé de balles ou d’éclats. Toujours dans le même ravin, il y a un enclos en fils de fers barbelés, une sorte de parc à bestiaux. On y a enfermé plusieurs centaines de prisonniers boches qui viennent de se rendre. Des territoriaux veillent tout autour. Un compartiment plus petit renferme des officiers boches. On emmène tous ces prisonniers par petits paquets devant des officiers interprètes. Là, on les interroge et on les fouille. Joli travail ! J’ai assisté à cette formalité, il faut voir la g… des officiers boches quand les gendarmes tâtent leurs poches. De là, on les conduit en colonnes à un autre dépôt plus en arrière où j’en avais déjà vu un millier le matin en passant, ensuite on les emmène dans les gares pour les embarquer à l’intérieur.

Ce matin, il en a passé une longue colonne encore. Hier il y en avait la pleine gare. Ça devient commun, personne ne les regarde plus. Ils sont jeunes, tout jeunes et en somme pauvrement habillés, moins bien que nous. Pendant qu’on les interrogeait, une compagnie de Sénégalais est revenue au repos en arrière des lignes. En passant devant les boches, les noirs sortaient leurs longs couteaux et les leur montraient ostensiblement. Ces pauvres gosses tremblaient comme des feuilles. Les noirs ne se gênaient pas d’ailleurs, pour dire qu’ils auraient vite fait de nettoyer le parc !

Au retour, nous avons rencontré de nouveaux trains de Decauville amenant les gros obus directement aux pièces. J’ai vu aussi des grosses pièces de marine que les petits wagons avançaient plus loin. Au fur et à mesure de l’avance de nos troupes, on allonge les lignes ferrées. Le point où je suis allé était notre extrême ligne avant la poussée de ces jours et bien je n’ai su voir nulle trace du bombardement des boches. Ils ont été anéantis par la violence de notre feu. D’ailleurs, tous les soldats qui ont fait l’attaque disent eux-mêmes qu’ils n’ont presque pas eu de pertes. Une division coloniale n’a pas voulu se laisser relever après le premier assaut. Ils ont voulu continuer. Les boches, terrorisés par le bombardement effroyable de nos pièces se sont laissés prendre. Leurs pertes ont été énormes. Craignant la trahison, nos troupes les ont massacrés sans pitié. On sait enfin faire la guerre. Les bottes des prisonniers boches aussi bien que les souliers de nos soldats étaient recouverts d’une boue rougeâtre qu’on reconnaissait vite pour être du sang !

Bon, je suis revenu sans encombres vers les midi. Le canon tirait toujours, c’étaient, paraît-il les Marocains qui étaient aux prises à leur tour. Des terribles aussi, ceux-là. Voilà le récit de mon voyage que tu aurais trouvé très intéressant si tu avais pu le faire avec moi. J’espère pouvoir t’en raconter d’autres.

Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 2 juillet 1916

Ma bien chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes que je t’ai promises dans ma carte de ce matin. A cette heure tu dois avoir les journaux et tu connais les premiers résultats de l’offensive. Tu peux t’imaginer l’effet produit ici en place, des premiers succès ! Le vent depuis plusieurs jours souffle de la mer et pousse le son chez les boches. De la ville, on n’entend pas ou presque, le canon. D’ailleurs, avec les innombrables camions qui n’arrêtent pas de circuler, il serait difficile d’entendre quelque chose. Ce n’est qu’en dehors des maisons, en plein champ, qu’on perçoit malgré le vent contraire, la rumeur de la bataille.

Cependant, hier matin, avant la grande attaque, la canonnade était tellement nourrie qu’elle couvrait, en ville, le bruit des autos. C’est ce moment, je t’ai écrit, que cela ressemblait à « mille tombereaux vides au galop sur des pavés ». Dans l’après midi d’hier, le bruit de notre avance courait dans la ville. Un de nos officiers de retour du front avait vu une colonne de prisonniers. Je suis allé en gare, pensant les voir passer, mais j’ai été déçu, impossible de rien apprendre de précis avant qu’on ait vu les journaux. Les blessés ne peuvent dire que ce qu’ils ont vu dans leur environnement immédiat et ils sont incomplètement renseignés.

Lundi matin 6 heures.
Les camions viennent de partir et je profite de la tranquillité pour continuer cette lettre. Hier après la soupe, à cinq heures, un camarade, Mariani, est venu me dire que les premiers prisonniers passaient sur la route nationale à 100 mètres. Il y en avait une cinquantaine qui venait de passer. Un moment après, une colonne de 900 a traversé la ville pour aller à la gare, une deuxième colonne de 900 suivait à une heure de distance. J’ai assisté aux deux défilés, surtout au premier que j’ai accompagné jusqu’au quai d’embarquement. Les boches m’ont causé une vraie surprise. D’abord, ce n’étaient que des enfants, au moins pour les 4/5èmes. Il faisait très chaud, hier, la route les a éreintés. Ils demandaient à boire en traversant la vile et tendaient des boîtes de singe vides pour qu’on leur donne de l’eau. Personne ne leur a rien donné, bien entendu, ils étaient pâles, maigres, encore assez bien habillés malgré que beaucoup avaient encore des pantalons de velours, ce qui ne se voit plus chez nos troupes combattantes. Ils faisaient réellement pitié et aucun cri de colère ne partait de la foule pourtant très nombreuse de civils et de soldats.

En passant devant l’ambulance de la gare, un groupe de nègres blessés a attiré leur attention. Ils les regardaient craintivement et nous disaient : pas capout ? Ces brigands de noirs ne se gênaient pas pour leur faire signe qu’on allait leur couper le cou. Un d’entre eux, un superbe sénégalais était enragé de les voir. Il leur faisait sans cesse signe de leur couper la tête pendant qu’ils défilaient devant lui, et il ne riait pas. Dans un arrêt, un boche lui ayant répondu que lui aussi leur couperait le cou, le nègre furieux a tiré un couteau à cran d’arrêt et sans nous autres qui l’avons retenu, le boche allait faire l’expérience de ce qu’il en coûte d’irriter les noirs. Celui-ci ne pouvait pas comprendre que nous fassions tant de prisonniers : « Sénégal pas faire de prisonniers, boches pas faire Sénégal prisonniers ». Pour ça, il avait raison, pour lui « il ne fallait faire qu’un ou deux prisonniers vivants pour les faire voir, mais 1800 ! C’était de l’exagération ! Y a pas bon ! Faire garder boches à Sénégal, tous couper cabèches ! »

Un moment donné, devant les wagons à bestiaux où on les avait rassemblés avant l’embarquement, un territorial chipa le calot d’un boche, celui-ci aidé de ses camarades, voulu reprendre son bien, il y eut un moment de désordre, les chasseurs à cheval entrèrent dans le tas, tapant à coups de sabre au hasard, le nègre jubilait : « y a bon, sabre bon, très bon pour couper cabèche ! Coupé ! Coupé ! Y a bon. » Enfin on les fit monter dans les wagons à coups de crosse dans le derrière, les gendarmes expédiaient les plus longs à grimper. Puis on leur donna à boire. Leur jeunesse et leur réelle misère les rendaient presque sympathiques jusque là. Mais quand la distribution d’eau commença, ils dévoilèrent instantanément toute la sauvagerie de leur race. Ce fut dans chaque wagon, à l’entrée, une lutte atroce entre eux pour avoir le premier quart d’eau. Aucune dignité, les plus faibles étaient impitoyablement repoussés en arrière du wagon et les plus forts se crevaient à boire sans en donner aux autres. Dans leur hâte de boire, beaucoup se coupaient le nez avec leur boite de conserve. Beaucoup ne pouvaient pas boire, chaque boîte était agrippée par plusieurs mains à la fois et souvent renversée avant d’être bue. Tous ceux qui pouvaient puisaient avec leurs calots et buvaient de même dans cette coiffure sale et grasse. Ah les cochons ! On en a amené deux, complètement épuisés, dans une voiture. On les a portés dans deux wagons, sur un brancard, avec les autres. Ils ne s’en sont pas préoccupés. Ils les ont tirés au fond du wagon par les jambes et pas un ne leur a donné à boire. Jamais des Français prisonniers en Allemagne n’ont dû donner un spectacle aussi répugnant devant une foule nombreuse comme celle d’hier. On leur donna ensuite du pain et du singe. Le nègre était furieux de voir qu’on leur donnait des vivres. « y pas bon, moi pas donner à manger à eux pendant dix jours ! »

Le canon a beaucoup tonné cette nuit. Et ce matin, le vent a changé et le temps est couvert. Les coups des grosses pièces font trembler les vitres. De nombreuses escadrilles de chasse passent rapidement, se dirigeant vers le front. On vient d’apprendre par les premiers journaux que nous avons 7000 prisonniers. Les dernières éditions de Paris arrivent à deux heures le soir. On les attend avec impatience. On dit beaucoup de bonnes choses ce matin par ici, mais on aime à le savoir officiellement pour ne pas déchanter ensuite. C’est fantastique, de voir le nombre de nos saucisses et de nos aéros. Pas un aéro ni une saucisse boche. L’armée ennemie est aveugle. L’Angleterre a la maîtrise des mers. Nous nous avons celle de l’air. Les canons boches ne peuvent plus, faute d’aéros, régler leurs tirs. Les nôtres, au contraire, bien renseignés, tirent à coup sûr. Cette supériorité de l’air nous donne un immense avantage. Je crois que malgré cette avance dans les lignes ennemies, nous avons perdu peu de monde. Nos ambulances sont encore presque vides, les autos sanitaires sont rangées dans les cours et les places en immenses files, prêtes à partir au premier signal, mais en somme en grande partie inutilisées. Il n’y a donc pas eu les hécatombes individuelles et pourtant le nombre des prisonniers atteste de l’ardeur de la lutte. Les 75 rappliquent en réparation sans discontinuer. Il y a ici un atelier pour cela où l’on remet en état les pièces éreintées par un tir forcené, mais il y en a tant et tant, de ces 75, c’est prodigieux. On voit repasser des trains entiers de caisses de 75 (obus) vides. Que d’obus tirés ! Des colonnes de camions auto chargés de munitions montent et descendent sans cesse. C’est une chaîne sans fin immense. Des commissaires de route règlent la circulation. Chaque route a un sens de direction. La nationale est à double sens. Défense aux civils de passer sur les routes militaires réservées uniquement à l’armée. Pas de désordre, c’est merveilleux.
Je te dirai un autre jour la suite de mes impressions, c’est l’heure du courrier. J’ai reçu ce matin une lettre de mon camarade Bœuf. Je vais toujours très bien. J’ai vu hier pour la première fois dans un journal de Paris qu’on pouvait espérer la fin de la guerre pour cette année. Si chacun en met, c’est bien pour ça !
J’espère que tout le monde va bien à la maison et que les victoires de nos troupes sans diminuer nos peines vous les feront un peu oublier. L’armée donne au moins le réconfort nécessaire, car vous êtes au gros moment des travaux et des grandes fatigues.
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse bien affectueusement ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.


Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 1er juillet 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte 46 par laquelle tu me dis que vous fanez à la grand’ borne. Ça me rappelle mes espoirs du mois dernier d’aller faner avec vous et qui n’ont pas pu se réaliser. C’est tout au plus si l’on a accordé une permission de deux jours à un camarade de la section dont la jeune femme vient de mourir.

Cahuzac a trouvé son frère, un colonel, ici. Ils ne s’étaient pas revus depuis le début de la guerre. Il est venu manger trois jours avec nous. Il a déjà été blessé 4 fois différentes et il a vu tout le front, de la Belgique aux Vosges. Il est remonté hier avec son régiment sur le front. On leur avait cousu des carrés d’étoffe blanche dans le dos pour que l’artillerie française les reconnaisse et ne leur tire pas dessus. Ils ont laissé à l’arrière leurs sacs et leurs capotes et ne sont montés sur le front qu’avec la musette et le fusil. On leur a également donné de grands couteaux de cuisine…. Brrr ! !

On a descendu toutes les saucisses (ballons captifs) boches. Dès qu’une se montre, un avion lui fonce dessus et lui lance des bombes incendiaires. Il y a quelques jours, un de nos aviateurs, Navarre, dit-on, en coula deux ainsi en quelques minutes. Une troisième n’eut que le temps d’être ramenée à terre. Ce matin, on jouait avec le grand orchestre. Quel pétard ! C’est comparable à mille tombereaux vides galopant sur de mauvais pavés. Des coups plus forts se détachent dans le tapage et le dominent. Une nuée d’avions tourbillonne au dessus de nos lignes. Beaucoup de saucisses. Hier, j’en comptais 18 devant moi ! Sur un seul kilomètre, il y en avait 9 ! Et quel mouvement, Dieu, quel mouvement !

Je vais toujours très bien. Le temps, très pluvieux ces jours, est revenu très beau. Bon présage ! Toutes mes affections pour tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 29 juin 1916
Ma bien chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes avec la lettre de Mme Carra. Le temps est redevenu plus froid. Si seulement il devenait beau et qu’il ne pleuve pas. Je suis allé avant hier au soir me promener dans une gare où j’ai vu passer dix trains blindés avec d’énormes canons de 320 dont les obus sont presque aussi hauts que moi. Hier je suis allé voir arriver les blessés, très nombreux déjà, dans une gare où est installé un hôpital d’évacuation tout en bois. Ils ne moisissent pas, aussitôt débarqués de l’ambulance auto, on les trie, on dirige les intransportables dans une salle. Les blessés couchés directement dans le train sanitaire avec leur brancard. Les blessés pouvant s’asseoir se restaurent au réfectoire et en avant dans le train. La locomotive siffle et on part. Un autre train vide vient se ranger à sa place. Le moral est très bon, mais on sent que c’est et surtout que ce sera terrible. Nous avons déjà eu des chauffeurs tués dans notre armée à l’endroit où va notre section, c’est même étonnant que ce ne soit pas encore arrivé chez nous. Rien autre pour le moment à te raconter. Cahuzac est guéri. Le nouveau brigadier qui était venu il y a quelques jours est reçu pour être officier. Il partira à l’école incessamment. Je n’ai rien à craindre de l’autre fameux L. Il file doux, maintenant.

Embrasse bien tes chers parents et tes sœurs pour moi et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 23 juin 1916

Ma bien chère Alice,

Reçue ce matin ta lettre 42 dont je te remercie beaucoup. Le courrier passe le matin, maintenant. C’est Besson, le gros banquier qui l’apporte le plus souvent. Il est dans les autos de la poste.

Cahuzac est malade. Il a 39° de fièvre et ce soir il en aura peut-être davantage. Il a fait très froid, ces jours derniers. Il ne s’est pas assez méfié. Il a dû prendre froid la nuit. Il a des espèces de coliques. Ça me prive d’un bon second.

Nous avons maintenant un temps très chaud, lourd d’orage. Ce matin, j’ai lavé mon drap, à midi, il était déjà sec et d’une blancheur immaculée. Je me suis même demandé si tu seras capable de faire un drap aussi blanc. Je t’apprendrai !

On rit toujours quelques bons coups avec ces braves noirs. Hier, l’un d’eux, un grand diable, menait une brouette chargée de bois de moule. C’était certainement la première fois qu’il menait une brouette. Impossible pour lui de la faire aller droit. Cette maudite brouette voulait entrer dans toutes les maisons ! On se tordait. Finalement un fantassin lui a pris la brouette des mains et pour bien faire voir comme ça allait bien, il partit en courant avec. Le nègre voulut en faire autant après. Hélas, il n’eut pas fait dix pas que tout versait, bois, homme, et brouette ! Tu vois d’ici la joie générale. Le nègre riait aussi mais il ne voulait plus toucher cette brouette ensorcelée qui marchait bien avec les blancs seulement !

Je vais très bien pour le moment. Je suis dans les meilleures conditions pour faire de l’avant. Ce ne sera peut-être pas de trop. Notre médecin est en permission, c’est pour cela que je n’ai pas pu lui demander son avis sur le poids des enfants. Quand donc le petit a-t-il fini de mettre des dents ? Combien en a-t-il ?

Vous êtes toujours dans les fourrages. Que ton papa en fasse des paliers dehors. Je lui aiderai à les rentrer cet hiver. Je rends les bonjours que tu m’envoies. Fais les politesses pour moi. Je n’écris presque qu’à toi.

Je souhaite pour tous une bonne santé et en attendant mieux, j’embrasse tout le monde à la maison (même toi !) de tout mon cœur.


Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 21 juin 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 40. Je te remercie beaucoup de bien m’écrire quand tu le peux. Ça me fait tant plaisir ! Mais que cela ne te prive pas trop de ton repos, ni ne gêne pas le travail. J’avais commencé l’autre jour à te numéroter les lettres mais j’y renonce. Je t’écris toujours entre deux dérangements, je l’oublie toujours.

Cahuzac est malade, il n’est pas encore allé à la visite, mais je vois qu’il va être forcé d’en arriver là. Ça me privera d’un bon second. Par contre, je me porte très bien maintenant, mieux que jamais. Quel dommage que je n’ai pas pu aller vous aider à faner ! J’aurais été dans d’excellentes conditions. On a suspendu toutes les permissions le 19 juin. Ce sont surtout ceux qui ont fait demi tour à la gare qui ont le plus marronné ! Il y avait de quoi, aussi. Grosse affaire chez nous aussi, on a mis à la porte de la cuisine le fameux L… qui m’en avait tant fait. Il avait un déficit de 258 litres de vin sur le trimestre. Il n’y a rien eu à faire avec moi pour le cacher à l’officier. Mes comptes étaient précis, on l’a f… dehors !

Je te raconterai tout cela plus tard. Je voulais m’en aller quand on lui a passé son savon mais l’officier m’a dit de rester. Tu penses si l’humiliation a été dure pour lui.

Le temps redevient meilleur, il fait plus chaud avec tendance aux orages. J’ai fait une lessive hier, je l’ai repassée ce matin. Oui madame, repassée avec des fers ! ça t’en bouche un coin, hein ! Hier au soir, j’ai bien ri. Je suis allé à la gare où l’on déchargeait d’énormes canons de marine sur des tracteurs anglais à chevilles. Il y avait une équipe de nègres qui mangeait la soupe au milieu de la cour. Ils étaient accroupis autour d’un plat de macaronis dans lequel chacun puisait à son tour avec une cuillère. Puis sans pain, ils versaient la cuillérée dans le creux de la main et allez donc, ils jetaient ça dans une immense gueule, comme avec une pelle. L’un d’eux, ennuyé de me voir rire, a voulu manger avec la cuillère mais il l’a portée verticalement à la bouche et tout lui a versé sur le menton. Il a alors recueilli le contenu dans sa main et s’en est servi pour l’enfourner, c’était plus pratique pour lui, paraît-il.

Tu me racontes les exploits de ton petit monsieur de fils qui court comme un lapin. Mais ne dit rien. Mais ne dit rien, il ne parlera pas tant qu’il mettra des dents. Les premiers efforts pour parler nécessitent une souplesse des muscles de la bouche et du gosier que l’enfant obtient en commençant par gazouiller puis par des mots articulés ensuite. Or quand on a mal aux dents, si grand soit-on, on ne parle pas ou presque pas, on évite les efforts de la langue, instinctivement. C’est la même chose pour lui. La poussée de dents lui cause une douleur latente qui est la cause de son mutisme momentané.

Tu me dis que vous êtes toujours tout seuls pour faner. Il n’y a donc pas eu de soldats nulle part ? Que ton papa se console du fourrage qu’il perdra, c’est la dernière année de guerre. Le plan des alliés a débuté par un magnifique succès et les victoires du général Broussilof en présagent d’autres. Pour bien réussir, il fallait que l’offensive débutât par une surprise. Celle des Russes en Galicie en a été une, même pour nous qui ne nous attendions pas à celle là. Maintenant de notre côté, ça va être bien pire encore pour les boches. J’ai ici un camarade, un homme très instruit (docteur) c’est le pessimiste par excellence, voyant tout en noir et n’espérant plus rien. Et bien tout à l’heure je lui ai dit « toujours les idées noires ? » Il m’a répondu : « mon vieux, pour la première fois, je sens de l’espoir, je ne pensais pas que nous puissions faire un tel effort et réunir des moyens aussi formidables. ». Et certes, si ce coup là on n’enfonce pas les boches, c’est qu’on ne les enfoncera jamais. Mais on les enfoncera. Les troupes sont résolues à en finir une fois pour toutes. Ça va aller grand train et de bon cœur. La confiance est partout. Et cette fois, il n’y a plus de présomption mais au contraire une saine appréciation des choses mélangée de beaucoup d’expérience et appuyée sur encore plus de canons, depuis les tout petits qu’on traînera à bras jusqu’aux mastodontes de la flotte qu’on a cachés 10 mètres sous terre, sous des coupoles blindées en acier. Mais taisons-nous !

Voilà une bien longue lettre pour une veille de bataille ! Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien tes chers parents et tes sœurs pour moi. Donne mes meilleurs caresses aux enfants et bon courage en attendant la victoire.
Amitiés à tous

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 20 juin 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 39 avec comme toujours un grand plaisir. Je n’ai pas eu le temps de te répondre hier. Je suis allé sur le front avec un camion. Nous avons des malades, entre autres Cahuzac et il a fallu que je marche, ce qui m’a d’ailleurs fait grand plaisir. Je ne te dirai rien de ce voyage, nous sommes allés à l’extrême limite possible. Ce que j’ai vu m’a confirmé que les heures graves sont proches, très proches. La plus grande confiance règne dans les troupes et parmi nous. La prodigieuse accumulation de moyens que nous avons tous pu voir a remonté le moral en faisant espérer une prompte et victorieuse fin de la guerre. Les permissions sont suspendues. Ecris moi surtout avec des cartes militaires sans enveloppes. Ne m’envoie aucun colis qui se perdrait dans ce fourbi.

Et surtout ne te fais aucun mauvais sang si les lettres arrivent peu nombreuses ou avec du retard. Il faut prévoir qu’il y aura autre chose à faire que d’encombrer les routes avec les autos de la poste. Au moment où je t’écris ces lignes, un régiment de coloniaux défile avec ses clairons et ce n’est pas une revue du 14 juillet. Maintenant ce sont des noirs superbes d’allure avec le nouveau lebel à chargeur. Quel magnifique spectacle nous avons ces jours. Ces beaux régiments qui montent pour l’assaut définitif, jamais Valencin ne verra de choses aussi fortes ni aussi grandes. Plus tard, je te le raconterai, je l’espère.
Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien pour moi tes chers parents, tes sœurs et mes chers petits enfants et reçois en attendant le retour, mes meilleurs pensées.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 17 juin 1916
Bien chère Alice,

Le courrier qui arrive très tard maintenant, à la soupe du soir, m’a apporté ta lettre 38. Je te remercie bien, je n’attendais rien hier, cela m’a été une agréable surprise. Le temps est venu très froid, il fait une bise du nord assez froide. Nous sommes allés hier au soir avec Cahuzac et Velle, faire un tour de promenade après la soupe, à un camp d’aviation voisin. Nous avons eu la bonne fortune d’assister au départ d’une escadrille toute entière de 8 aéros. Malgré le vent qui les secouait, ils s’envolaient rapidement. Nous suivons, pour y aller, une route nationale très large où nous voyons défiler toutes sortes de choses très intéressantes, depuis les gros canons, traînés par 10 chevaux, les énormes pièces de marine avec leurs tourelles, remorquées par de gros tracteurs automobiles, d’interminables convois et puis des canons ! Des munitions !

C’est à voir. ça réconforte. Je ne parle pas des milliers d’autos de toute sorte, ni des rouleaux à vapeur ou à pétrole tous neufs qui arrivent pour l’entretien de ces routes qui donnent le maximum de rendement. Allons, l’intérieur a bien travaillé ! Ça console des harengs et du singe ! On dit par ici que les permissions sont supprimées pour les officiers elles le seront sans doute aussi pour les hommes. Planche hier nous a fait un menu épatant avec un morceau de veau et des patates, cuits ensemble. J’ai encore 80 francs, j’ai de quoi ne pas mourir de faim, comme tu vois.

Je vois par ta lettre qu’il fait aussi mauvais temps chez vous et que les fanages n’avancent guère. Quand tout s’en mêle ! Enfin, que vous conserviez tous la santé. Tant pis pour le reste, puisqu’on ne peut pas faire autrement.

Ne m’envoie plus de paquets, j’ai peur qu’ils se perdent dans cette cohue. Je pense qu’on va peut-être avoir la guerre avec les boches voisins !
Toutes mes meilleures amitiés pour tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
INDEFINI, samedi 17 juin 1916

Ma chère petite fille,

Ta maman m’a dit que tu étais bien sage. Je pense que tu continueras et que tu iras bien en champs, comme une grande personne. Aimes-tu toujours ton petit frère ? Est-il un peu sage ?
Je t’embrasse, chère fillette de tout mon cœur.

Ton papa qui t’aime bien

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 15 juin 1916
Bien chère Alice,

J’arrive de me promener avec Velle et Cahuzac à un camp d’aviation situé à 2 km où nous avons eu le plaisir d’assister à de véritables acrobaties exécutées par un maitre de l’air, sur un avion de chasse à grande vitesse. Il s’élevait très haut, puis descendait tout d’un coup en tire bouchon comme une flèche. A un moment donné, un coup de vent l’a pris et l’a retourné sans dessus dessous. Je l’ai cru perdu et ça m’a donné un coup en le voyant à bouchon. Mais rien du tout, il a glissé sur une aile, s’est redressé et s’est posé légèrement sur le sol. C’est qu’il m’a fait peur, le cochon ! Hier, avec le « canard », nous sommes allés voir un autre parc d’aéros tout près aussi. Ce sont des avions de réglage pour le tir de l’artillerie. Ils ont la télégraphie sans fil installée à bord. C’est très curieux. J’ai pu y voir de près un superbe appareil à deux moteurs et deux hélices qui s’est envolé d’une manière merveilleuse. Comme nouveauté en aéros, il y a les silencieux qu’on n’entend pas à 100 mètres au loin.

En arrivant ce soir, j’ai trouvé ta lettre 37 dont je te remercie et je te réponds de suite pendant que je suis encore sous la bonne impression de sa lecture. Je suis heureux de savoir que la Marcelle va bien mieux ainsi que des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Que ton papa et ta chère maman ne se fatiguent pas trop. La guerre finira, sûr, cette année et l’année prochaine on se rattrapera. Mieux vaut attendre et ne pas perdre la santé. La censure interdit formellement de parler de la guerre. C’est dommage, je vois des choses intéressantes. Tout ce que j’avais vu jusqu’ici comme canons et monstres de toute sorte n’est rien en comparaison de ce que je vois actuellement. C’est fantastique, ne compte pas, chère Alice, que j’aille en permission en juillet, nous aurons bien autre chose à faire. Notre rôle ne sera pas dangereux car nous ne ferons pas les munitions. Nos camions ont 18 mois de campagne et sont fatigués. Nous ferons probablement le ravitaillement à l’arrière. Il est arrivé des camions neufs en quantité, qu’ils bardent, ceux-là. L’impression générale est qu’un grand coup se prépare et on croit fermement à sa réussite. Ce qu’on voit ne peut que bien nous impressionner.

Nous avons des bandes de nègres rigolos au possible. Ils sont roulants, empêtrés dans leurs uniformes, fiers d’être si bien habillés, ils saluent les aviateurs pimpants qu’ils prennent pour des officiers en écartant les griffes. C’est amusant en plein. Ils sont affreux avec leur visage tailladé de grandes cicatrices, marques de leurs tribus. Ils ont des bagues énormes et des amulettes contre le mauvais sort. Ils ont des idées de fraternité. Pour eux, blancs et noirs, c’est tout comme, tous des frères, sauf les boches, bien entendu !

Au bureau, c’est toujours la même chose. Je suis toujours dans cette fausse position de faire le sergent major sans l’être. Il y a dans les autos trop de pistonnés, trop de gens à grandes relations. C’est à ces gens-là que vont les galons et les honneurs. Cela d’ailleurs a toujours été, dans tous les temps et sous tous les régimes. Ce n’est pas pour moi que cela va changer. Il y a parfois des moments où cela m’irrite de voir tous nos gradés de la section ne pas même dépasser en travail et en initiative la moitié de ce que j’use à moi tout seul dans le même temps. Puis le fond de philosophie dont je commence à être doué reprend le dessus et je me dis « ah, bah, allons toujours, on les aura » (les boches, pas les galons !)

Cette semaine, j’ai fait un gros travail : l’arrêté définitif des comptes du 1er trimestre 1916. Le chef Maugis avait fait au début janvier une gaffe peu ordinaire, je suis enfin parvenu à la régler sans inconvénient pour mon officier et j’ai tout envoyé à la sous intendance cet après midi pour approbation définitive. Que de paperasses ! J’ai fait hier l’arrêté de caisse. Opération toujours grave puisqu’il faut la faire vérifier au sous-lieutenant. Quand l’officier a vu le chiffre de son avoir, il s’est récrié en disant qu’il n’avait pas tant d’argent que ça, qu’il s’en fallait au moins de mille francs ! Rien que ça ! ça ne m’a pas demandé une minute. J’étais trop sûr de mes chiffres. Je ne lui fais rien signer sans m’assurer plusieurs fois que c’est bien cela. Alors il a compté ses billets de banque. Je le regardais faire du coin de l’œil. Je comptais aussi sans rien dire. Finalement, il avait de l’argent de reste ! Je commence à croire qu’il m’a joué la comédie pour voir si j’étais bien sûr de mes comptes. Si c’est ça, il perdait son temps. Tout a très bien fini sur une burlesque aventure. Un brave chauffeur peu dégourdi a été envoyé par un mécanicien chercher la boîte d’étincelles, la magnéto de son camion n’avait plus d’étincelles ! Le pauvre bougre cherchait la boîte dans tous les ateliers où les mécaniciens se le renvoyaient. Finalement, on l’envoie à mon bureau juste au moment où l’officier y était. Il demande sa « boîte d’étincelles ». L’officier me dit « qu’est ce qu’il veut ? » Je me mets à rigoler. L’autre répète sa demande à l’officier qui se tenait à quatre et se fait raconter toutes sortes de tribulations : « votre boîte est à la 88 ». « Mon lieutenant, j’en viens ». Finalement l’officier le renvoie dans un bureau où il n’avait pas encore été et nous avons ri tous comme des fous.

Les galons sur le bras gauche dont je te parlais sur une lettre sont les chevrons d’ancienneté. Une année de présence réelle sur le front donne droit à un chevron, six autres mois à deux. Ce chevron est un galon en >. Deux font >> et se portent en haut du bras gauche. Les mêmes sur le bras droit indiquent le nombre de blessures de guerre. J’aurais 18 mois de front effectif sans interruption le 10 juillet. Par conséquent, j’aurais deux >> à gauche. Mais ce n’est pas un grade, c’est un insigne, tout simplement. Ça aide à faire passer les harengs salés et le saucisson de cheval !

Tu me dis que le petit Joseph est bien polisson. Est-il plus turbulent que son pauvre frère ? Il faudra l’envoyer à la guerre, ça le calmera ! Ma Marcelette est une grande personne puisqu’elle va en champ toute seule, ça va faire une bonne paysanne. Embrasse-la bien pour moi si elle est bien gentille.

J’espère que Jeanne se remettra de tous ses malaises qui la fatiguent et que tout disparaîtra quand de meilleurs moments viendront pour tous. Donne moi bien toujours des nouvelles de vos travaux.

Au revoir, bien chère Alice, fais part de mes plus sincères affections pour tes bons parents et tes sœurs. Je t’embrasse de toute mon âme avec les enfants.



Vendredi soir 2 heures Je vais mettre cette lettre à la boîte. Le courrier part à 3 heures. Ça va chauffer de près. Ne t’étonne pas si la poste a des perturbations et si tu ne recevais pas de lettres. Je ne peux pas t’en dire davantage. Amitiés sincères à tous.
Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 13 juin 1916
Ma chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 36 et ton 2ème paquet bien intact. Merci bien de tout cela. Ne m’envoie plus rien sans que je te le dise. Tu comprends que mangeant en popote, je ne peux pas profiter seul de ce que tu m’envoies, ni leur faire payer leur part aux autres. Il vaut mieux, quand l’ordinaire est trop insuffisant, que je m’achète des œufs ou un beefsteak comme eux, là je ne paye que ma part. D’un autre côté, j’ai encore de l’argent pour longtemps. Ne m’envoie donc rien, sauf de tes gentilles lettres. J’ai rangé de côté pour l’avenir toutes les conserves dans ma malle. J’ai cependant mangé la première (du jambon) C’était très bon, mais ça doit être cher en ce moment.

Tu exagères mon état de santé. J’ai eu un peu de grippe, entièrement passée maintenant d’ailleurs. Je ne me suis pas mis au lit et j’ai continué mon service comme d’habitude. Bien entendu qu’il ne faut voir dans cela que la cause du soit disant découragement que tu as remarqué dans mes lettres. Il n’en est rien, crois-moi. J’aimerais mieux courir les routes cet été sur un camion que d’être enfermé dans un bureau, je m’en porterai certainement mieux mais ça ne me serait guère facile d’y arriver. L’officier ne voudrait pas me lâcher et tu peux être tranquille sur ce sujet. Tu comprends qu’au bureau, on a parfois beaucoup à faire, mais c’est très irrégulier. D’autres moments, on ne sait quoi faire et il faut rester là, assis, à attendre. On songe, et c’est là le mauvais. Toutes les histoires des journaux sur la bonne humeur des soldats, leur gaîté, leur entrain et allez donc, c’est de la colle, c’est du bourrage de crâne. La vérité c’est que l’on souffre de mille choses et qu’il ne faut pas y songer trop souvent. La vie active est le meilleur remède à cela. Le bureau n’a plus pour moi l’attrait du commencement pour beaucoup de raisons trop longues à expliquer. Une seule à l’appui : en janvier dernier, on nomme brigadier un conducteur d’une autre section et on le met au bureau de cette section. C’est un instituteur, un gentil garçon. Mais il n’a pas de sens administratif, c’est un chef de bureau déplorable. Néanmoins on lui a donné les galons de sous officier il y a un mois à peine. Piston ou ironie des choses ? Il a plus de facilités du fait de ses galons et il le fait plus mal !

Laissons de côté ce sujet irritant et causons un peu de chez vous, ce qui est bien ma plus grande préoccupation. Vous n’avez encore personne pour faner. Je me demande comment vous allez pouvoir tant en faire. Mais que fait donc le maire et pourquoi n’avez-vous pas de soldats ? Sans doute l’éternelle paperasserie, toujours. Tu me dis que Marcelle commence à sortir au jardin et à manger. Allons, tant mieux, ça ira. Si le petit prend la rougeole, n’oublie pas de le bien purger après pour nous éviter ces dépots si dangereux.

Nous avons par ici un temps exécrable. Il pleut au moins dix fois par jour. Il fait froid selon ces jours passés. En attendant, je ne suis pas trop mal sur mon hamac dans mon bureau. Il est aussi dur qu’une planche mais j’y suis bien habitué. Nous mangeons de même au bureau sur la même table où nous écrivons. Planche doit rentrer ce soir. Il est allé pour sa permission à Arcachon au lieu de Lyon. Pauvre vieux garçon errant ! Un vrai Louis Merlin.

Voilà, l’heure du courrier. Je vais te laisser, il faut que j’aille au trésor.


Au revoir, bien chère Alice, ne te fais pas de mauvais sang pour moi. Si je me trouvais si bien ici, je n’aurais plus de plaisir à me retourner vers toi.

Embrasse bien tes chers parents et tes sœurs en attendant de vous tous revoir, je t’envoie mes meilleures caresses pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 12 juin 1916


Bien chère Alice,

En attendant l’heure de la soupe, je te griffonne ces quelques lignes. Hier, j’ai travaillé toute la journée au bureau. Après la soupe de 5 heures, nous sommes allés avec Cahuzac voir un camp d’aviation à 3 km d’ici. Nous avons eu la bonne fortune de voir atterrir un superbe biplan à deux moteurs et deux hélices. De là nous sommes revenus par la ferme de la Couture que nous avons revisitée avec plaisir. Quand les boches sont passés ici en 1914, ils ont pris à cette ferme 150 vaches et 33 juments poulinières. Il paraitrait même que les boches ne les auraient pas toutes emmenées et que le propriétaire aurait reconnu des bêtes lui ayant appartenu chez des paysans des communes voisines, qui sans doute avaient commencé le pillage avant les boches !

En arrivant au cantonnement, nous avons bien ri en voyant un brave nègre qu’on avait fait saouler nous chanter des airs de son pays (Madagascar) et faire des danses indigènes dans la rue. Il nous racontait dans un français impossible que noirs, blancs, jaunes, c’était la même chose, tous des frères… sauf les boches, bien entendu qui sont une catégorie à part…

De là nous sommes allés au cinématographe militaire. Sous le préau d’une école, on a fait une installation épatante. Un projecteur automobile fournit l’électricité nécessaire et nos braves poilus, moi compris, s’en payent de bon cœur et à bon marché en voyant les facéties de l’écran. C’est absolument gratuit, pas même une quête.

Voilà pour ma journée de Pentecôte. Ce matin, il fait froid et le temps est couvert. Il tombe une pluie fine, par instants.

Bien entendu que je ne te raconte si longuement ces insignifiances de cinéma que je ne peux pas raconter ce qui n’est pas du cinéma, mais bien plus intéressant et plus réel.

Patience, ça va venir, ça se prépare bien.

2 heures du soir.
Il pleut cet après midi et le temps est revenu froid. Je t’envoie deux cartes ci-joint. J’espère que cette lettre trouvera tout le monde à la maison en bonne santé. La santé, c’est la seule chose qui me préoccupe pour vous tous. Tout se répare sauf ça. Pour ma part, je vais bien, je m’enrhume avec la plus grande facilité, cela vient du régime du bureau. On perd l’habitude du grand air et on est à la merci d’un rien. En dehors de ces dispositions au rhume, je me suis engraissé. Nous nous sommes payé à midi un morceau de veau avec des petits pois et des pommes de terre. C’est le boucher qui nous a cuisiné tout cela. Tu vois qu’on se soigne !

Au revoir, bien chère, espérons pour bientôt la fin de toutes nos misères. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.
Lucien
Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 11 juin 1916

Ma bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 35 dont je te remercie. Ce matin j’avais un peu de travail et je n’ai pas pu aller à la messe. Il pleuvait. C’est dommage, c’était la première communion. Les familles d’ici en ont été contrariées. Ce soir il fait beau, mais l’orage peut encore venir. Il tonne et grêle presque tous les jours.

Je ne puis m’empêcher de songer à vous tout le temps. La peine que tes chers parents et tes sœurs vont avoir m’inquiète. Je me demande comment vont-ils faire ? C’est dans de semblables circonstances que l’élevage en grand eut été pratique. Point de fanages ou presque point et un bénéfice au moins aussi grand. C’est la vue de ces pays où l’élevage se fait sur de grandes échelles qui me fait penser à tout cela et qui a ses avantages. Ton papa a certainement examiné la meilleure manière de tirer parti de la main d’œuvre restreinte dont il dispose. Tu me diras toujours bien comment vous faites, il me semblera que je suis un peu avec vous. Marcelle va un peu mieux. Elle avait attrapé vraiment une bonne dose pour être fatiguée si longtemps. Ce sera heureusement rien pour ce coup là encore.

Il faut surtout ne pas vous décourager. Je ne vous parle plus de la guerre, on est trop puni gravement quand on est pris. C’est déjà arrivé à plusieurs ici. Malgré cela, je peux te dire : les grands événements vont commencer incessamment et ils vont se dérouler avec tout ce qui est nécessaire pour réussir. C’est la fin rapide de la guerre.

Je termine vite, le courrier va partir. Au revoir, chère Alice, embrasse bien nos enfants et tes chers parents et sœurs et à bientôt de bonnes nouvelles.
Je t’embrasse encore

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 10 juin 1916
Bien chère Alice,
Reçu ce matin ton numéro 34 et une lettre de Portes de ma mère. Je te remercie bien de ta carte et encore davantage du paquet d’hier. Le fromage bleu est excellent. L’autre aussi, cela va sans dire. Je n’ai pas encore entamé la conserve. Je te dirai ce que cela sera. La nourriture ne s’est pas améliorée chez nous, on nous donne sous le nom de « Billancourt amélioré » une sorte de pâtée de viande et de riz mélangés que personne ne peut plus voir ni manger. C’est une espèce de singe. Je me demande un peu pourquoi on s’amuse à mettre ainsi de la viande en conserve au lieu de nous la donner fraîche. Le saucisson de cheval a remplacé les harengs salés. Du mouton étique, riche en os, du foie de bœuf ou de mouton traîné partout et sale à vous répugner d’avance, constituent souvent ce qu’on appelle la viande fraîche. Quand aux pommes de terre, il y a bien six semaines que nous n’en avons pas vu une seule !

On nous a par contre triplé le café et quadruplé le sucre. Or dans le 1er trimestre, nous n’avons pas même pris la moitié du sucre qui nous revenait. On voit qu’il est temps que la guerre finisse.

Ma chère Alice, il me serait bien difficile de vivre à l’hôtel, on ne peut pas entrer dans les débits avant 9 heures du soir. Je me débrouille assez pour la nourriture. On trouve des œufs à 4 sous pièce. C’est suffisant. Toutes ces petites misères ne sont pas grand chose à côté des peines énormes que vont vous donner les fanages qui commencent. Comment allez-vous faire ? Quelle misère, cette année. Si seulement j’avais pu aller vous donner un coup de main, mais rien à faire. Ce matin encore il est arrivé une demande d’explication au sujet d’un camarade parti quant moi en permission la dernière fois et dont le 3ème tour était présenté à la signature. Or il était parti quant moi pour le deuxième tour. On pourra le prouver sans cela il n’y retournerait pas. C’est tout un système de contrôle que j’ignorai et que le hasard m’a fait connaître. Mieux vaut encore que ce ne soit pas à mes dépens.

Cela me rend furieux quand même de vous savoir tant à faire et de ne pouvoir rien faire pour vous aider. Ça doit faire beaucoup de peine à tes parents de voir que la récolte va s’abimer. Et pourtant, il vaut encore bien mieux que ce soit la récolte, c’est à dire de l’argent, qui soit perdue que la santé d’un seul d’entre vous. Le devoir sur le front pour le combattant est de donner sa vie pour la France et pour le travailleur de l’intérieur il est de garder sa santé pour les travaux futurs qui la relèveront. Se tuer à la tâche cette année ne servirait bien ni vos intérêts à tous, ni la Patrie à qui il faut conserver des forces. Et puis espérons, un secours inattendu vient parfois quand on n’y compte plus. Ne t’inquiète pas pour moi qui vais bien, embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs ainsi que les enfants et bon courage. Ça ne peut pas durer. Ça va finir, vite et bien.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 9 juin 1916
Bien chère Alice,

Le courrier de ce matin m’a apporté ton paquet qui m’a fait le plus grand plaisir. Il contenait des fromages, une boite de bleus et une boite de jambon que je conserverai. Je te remercie bien mais ne crois pas que je souffre de la faim et ne m’envoie pas de vivres, sauf de ces bons fromages que j’aime comme une gourmandise. Nous sommes très mal nourris, c’est vrai, mais avec des œufs, je m’arrange toujours pour faire un menu suffisant. Quelques fois, on se paye un beefsteak de veau. Tu vois qu’on se fait vivre quand même. Ne m’achète donc rien en conserve pour le moment. Il ne faut pas gaspiller l’argent qui coûte tant à gagner.

Il y aura 17 mois demain que je suis au front. Me voilà presque un vétéran et dans un mois je porterai deux chevrons au bras gauche. Voilà qui ne sentira pas l’embusqué ! Ceux qui s’en vont maintenant en permission portent-ils déjà les chevrons ?

Tu me diras ça.

Sans rien dévoiler de ce qu’on voit, je pense néanmoins te dire que les préparatifs qu’on fait atteignent une envergure que l’on s’imaginerait difficilement. Tout se fait avec méthode et précision, ce qui n’exclue pas la rapidité. J’ai dans ces préparatifs la plus grande confiance et je suis convaincu que les boches prendront quelque chose pour leur rhume de pas ordinaire. Attendons encore un peu et ayons bon espoir. Ceux qui rêvent la fin de la guerre pour cette année auront à peu près sûr, raison de l’espérer.

Les boches souffrent de plus en plus de la faim, pas au front mais à l’intérieur du pays. Cela vient de différentes sources, un de mes amis a vu ces jours derniers, en Suisse, un de ses parents prisonnier de guerre et évacué comme malade en Suisse. Il lui a confirmé la misère noire qui sévit en Allemagne. Tenons bon encore un peu. Nous aurons bientôt la fin et la victoire.

Le major vient presque tous les soirs causer au bureau. Je vais lui demander ce soir ce qu’il pense du poids des enfants et de l’augmentation de 500 grammes en un mois de la petite. Je te dirai sa réponse.

J’espère que ces quelques lignes trouveront toute la maison en bonne santé, surtout Marcelle qui a été si éprouvée. Je vais bien, mon rhume est passé. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 8 juin 1916
Bien chère Alice,

C’est avec une bien grande joie que j’ai reçu ta longue lettre 33 ce matin, comme pour fêter l’anniversaire de notre mariage. Je te remercie et je suis heureux de savoir que Marcelle va enfin mieux.

J’aurais eu une joie très grande de venir vous aider à faner. Hélas, si ça ne dépendait que de moi, ce serait vite fait, mais il y a cet empêchement non prévu que je t’ai raconté l’autre jour et malheureusement il est trop haut placé pour que je puisse l’atteindre. Tu peux croire que j’ai été désappointé. Ça m’a mis le noir et mes lettres doivent te le faire voir. Je n’écris plus à personne tant j’ai le cafard. Vous allez sans doute commencer les foins bientôt, si pour comble de malheur vous n’avez personne pour vous aider, il faudra faire comme pour les moissons de petits paliers sur place avec un fossé tout autour pour les eaux. Ça vous sortira beaucoup de peine au lieu de l’amener à la maison. Faire comme dans ces régions, des paliers ronds ou carrés, guère hauts. Ils ne tournent pas, prennent moins de vent et sont moins pénibles à faire (pour tendre). Que j’aurais donc voulu vous aider. J’enrage par ici.

Rien de nouveau à te raconter qui puisse être dit. On en est sur la victoire des Russes avec 4000 prisonniers et la mort de Kitchener.

Je vais bien, nous avons la pluie et un temps plus froid.

Mes meilleurs sentiments d’affection à tes chers parents et à tes sœurs en attendant la fin de ce cauchemar de guerre qu’on dit proche. Je t’envoie mes meilleures caresses pour les enfants et je t’embrasse de tout mon cœur.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 7 juin 1916

Ma bien chère Alice,

Je suis encore seul au bureau, Planche est en permission et Cahuzac prend le planton 3 jours à sa place au bureau du capitaine. Cette paperasserie du bureau commence à me dégoûter sérieusement. C’est une avalanche incroyable de circulaires, se complétant ou s’annulant, se contre disant quelque fois, toujours très longues et très obscures. Il y a de quoi devenir fou dans ce fouillis de textes, d’ordres, instructions, etc... On nous a envoyé une circulaire pour les vivres. Nous ne mangerons plus de harengs salés, mais nous aurons à la place du jambon, une autre circulaire a remplacé le jambon par du saucisson de cheval et nous autres qui voyons passer ces malheureux chevaux d’abattoir, pelés, galeux, horribles, il est bien entendu que nous n’en mangerons pas. On aura beau nous dire que cette viande est inspectée par un vétérinaire, ça ne nous suffit pas. On sait comment est fait tout ce qui est militaire. Alors c’est comme avant, singe, viande gelée, et cheval. Si avec ça le moral ne tient pas, je me demande ce qu’il faudra.

Chez les boches, la population civile crève de faim, mais les soldats du front sont bien nourris et ils tiennent. Chez nous, c’est le contraire, à l’intérieur, les cafés, les théâtres la noce, tout marche à ravir, au front les soldats mangent des harengs et du cheval. Ça ira bien. Tu dois penser l’effet que produisent toutes ces mesures sur les hommes. Ceux qui arrivent de permission et qui apportent tous un récit de quelque scandale local : embusqué notoire, mésaventure conjugale d’un poilu, bénéfices inouï de quelque profiteur de la guerre. Tout cela répété, ressassé démoralise les meilleurs et il faut avoir le patriotisme chevillé au corps pour y résister. Je suis de l’avis que nous arrivons à un tournant et que si des événements importants ne viennent pas changer le cours des idées, ce sera très regrettable. J’aime à croire que l haut commandement se rend compte de tout cela et y veillera.

3 heures du soir
J’ai reçu ce matin ta lettre 32 (une carte). Je suis heureux de savoir que Marcelle va bien mieux. Pauvre Marcelle, elle en a une rude. Au moment où je t’écris ces lignes, j’apprends la grande victoire russe (25 000 prisonniers) et la mort de Kitchener. C’est peut-être l’attaque qui va se déclencher. Elle commence bien, puisse-t-elle finir de même. Je l’espère bien fermement. Quelle joie, si on pouvait enfoncer les lignes de notre côté et voir reculer les barbares jusqu’au Rhin.

Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien tes chers parents et tes sœurs et donne mes meilleurs baisers aux enfants. Je vais bien. Un peu mal à la tête, restant de grippe. Il pleut, temps froid.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 5 juin 1916


Bien chère Alice,
Reçu ce matin ta lettre 31. Je pense que Marcelle se relèvera bientôt de cette secousse. Trois topiques, c’est déjà quelque chose. Elle en avait vraiment assez, elle est courageuse et ne s’est arrêtée que quand elle n’en pouvait plus. Fais lui part de mes amitiés et dis lui que je compte bien la trouver complètement guérie pour ma prochaine permission (et même si je n’y vais pas).

Rien de nouveau à te raconter. On a enterré par ici les deux aviateurs qui avaient été carbonisés. Pendant qu’on les descendait dans la fosse, un grand aéroplane est venu décrire des cercles sur le cimetière et a jeté des fleurs. Un autre, monté par des amis des défunts, est venu aussi tournoyer très bas sur les tombes, une heure après l’enterrement. Ils font ces saluts en vol plané sans moteur et c’est impressionnant de les voir tourner lentement, sur place et sans bruit. Il y a ici les grands maîtres de l’air. Védrine, Navarre et d’autres. Presque tous sont venus dans l’après-midi saluer leurs camarades morts. Leurs virages savants étaient merveilleux à voir. On aurait dit que leurs appareils voulaient malgré eux retourner vers les tombes pour les saluer encore. C’est leur manière de s’honorer entre eux.

Je vais bien. Mon rhume-grippe s’en va. Temps chaud et pluvieux. Merci des détails sur les polissonneries du petit. Prends garde aux bennes d’eau, qu’il ne s’y noie pas. Fais part de mes bien vives affections à tous à la maison. Je fais les meilleurs vœux pour que tous y soient en bonne santé. Je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 4 juin 1916

Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin tes lettres 29 et 30 et je te remercie de tout mon cœur de bien m’écrire. Malgré le plaisir que j’éprouve à les lire, il ne faudrait cependant pas que le temps de les écrire soit pris au détriment du travail. Il y a bien à faire chez vous maintenant et il faut gaspiller le moins de temps possible, même pour m’écrire.

J’espère que Marcelle sera bientôt rétablie et qu’il ne lui restera de tout cela qu’un mauvais souvenir. Tu me dis que le fils Sibuet vous aide et que vous aurez des soldats. Peut-être tout ira-t-il mieux que nous ne le craignions tous.

Nous avons cet après midi une revue par le général commandant l’armée. Il doit y avoir aussi les funérailles de deux aviateurs, un lieutenant et un caporal qui se sont tués ici avant-hier. Leur appareil a pris feu en l’air et les deux aviateurs ont été brûlés vif. Je suis allé voir hier au soir avec Planche les débris d’un aéro qui s’est brisé sur la terre en tombant et dont les aviateurs heureusement n’ont pas eu de mal.

Tu me parles de la nourriture. Les journaux en ont beaucoup parlé cette semaine et le ministre a promis des améliorations. Réellement ce ne sera pas du luxe. Ce régime des harengs salés et de singe est en dessous de tout. Voilà plus d’un mois que nous n’avons pas eu une seule pomme de terre. Du riz et des fayots, voilà pour les légumes. Quelques fois on nous fait cuire de la salade ou de grandes feuilles de choux. Nous avons aussi un très mauvais cuisinier, il s’en f…, il voudrait se faire relever de son poste. On a essayé de lui en adjoindre un autre qui se saoule. Ça ne va pas du tout. Pour moi, je m’en tire, quand le menu est pas trop insuffisant. Je fais cuire des œufs, on en trouve à 4 sous pièce. Le travail du bureau n’est pas éreintant et donne peu d’appétit. Ne m’envoie rien pour cela, j’ai encore assez d’argent. La bière ne coûte que 6 sous le litre, mon prêt couvre les frais de boisson car nous touchons ¼ de vin par jour. Ne t’inquiète pas pour moi. Au point de vue moral, je vais bien aussi, mais il faut bien constater que cette période d’attente ne le remonte guère aux camarades. Et puis c’est l’éternelle manie : dès que nous sommes dans un travail à peu près régulier, on tracasse les hommes avec des revues, inspections, instructions, prescriptions, décisions, etc… Malheur de malheur. Je ne crois pas avoir entendu une seule fois un officier faire une allocution patriotique à ses hommes. Qui a tort ? Je ne veux pas discuter cela, mais je peux bien dire que vraiment, on ne fait jamais rien pour encourager les hommes et relever le moral. On s’amuse…

Je vais bien mieux de mon rhume. Demain, ce sera passé. Espérons que nous aurons bientôt des événements décisifs qui achèveront cette interminable guerre et qui remettront toutes choses au point.

Recommande bien à ton papa de se bien ménager lui-même afin de pouvoir résister à tous les assauts de cette année. Nous verrons tous des jours meilleurs. J’en ai la ferme conviction. Après le vent…

Embrasse bien tes chers parents, pour moi ainsi que tes sœurs à qui je souhaite un prompt rétablissement. Mes meilleures caresses pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 3 juin 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai rien eu de toi au courrier de ce matin mais comme le paquet de lettres était très petit, il est probable que la poste avait des retards. Il arrive d’ailleurs tant de monde par ici qu’il faut bien s’attendre à un peu de perturbations dans les lettres. En vérifiant les dates de mes lettres, tu dois bien voir si tu les reçois toutes car je mets toujours en tête ce que j’ai reçu de toi et je ne t’écris généralement rien de bien important en dehors des réponses à tes lettres. Temps de pluie orageuse. Il a grêlé tout à l’heure. Hier, j’étais bien enrhumé avec crise de bronchite. Ça me prend maintenant assez souvent. Aujourd’hui ça va mieux, l’infirmier Lugrin m’a donné du menthol a prendre en fumigations. Ça fait bien pour dégager le cerveau et le nez. Ça fait dormir aussi, à un tel point qu’un combat d’aéros qui a eu lieu cette nuit sur nos têtes n’a pas pu me réveiller complètement.

Rien de nouveau, du moins qu’on puisse dire. Planche part demain en permission. Donne moi toujours des nouvelles bien détaillées de tous. Mes affections bien sincères pour tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 31 mai 1916

Bien chère Alice,

Ta lettre 27 est arrivée ce matin avec la carte de ma chère petite Marcelle. Elle me donne beaucoup d’explications, ma Marcelette et à lui voir tant d’occupations diverses dans la journée, je comprends très bien qu’elle n’ait pas eu le temps de m’écrire et je retire tous mes reproches ! Son petit gribouillage m’a fait le plus grand plaisir. Tu m’annonces la venue probable de la petite cousine de Nivolas. Tant mieux, cela vous sera à la fois une aide et un plaisir. Je lui envoie mes amitiés pour elle et toute sa famille.

A propos de ma permission, dont je t’ai dit hier que je commençais à en douter, voici ce qui se passe : Bien que j’ai eu cette permission pour l’opération de la petite, elle m’avait été comptée, tu t’en souviens, pour mon troisième tour. Mercier cependant ne m’avais pas rayé, et étant donné ma situation au bureau, je savais bien que l’officier me l’accorderait. J’avais donc les meilleures raisons d’espérer pouvoir m’en aller fin juin. Cette semaine, il s’est produit un incident au Quartier Général à propos de la permission d’un camarade. J’ai appris par cette affaire que nous étions inscrits à la direction du service automobile de l’armée sur une liste de permissionnaires faite à l’avance et sur laquelle on nous rayait au fur et à mesure que nos permissions y allaient pour la signature. Or la mienne d’avril est déjà rayée sur cette liste (que j’ignorais). Comme j’ai tout lieu de le croire, il me sera impossible d’en demander une nouvelle pour juin. Elle ne serait pas signée à la DSA et reviendrait avec une demande d’explications. Dans ces conditions, je ne vois guère le moyen de m’en aller. Bien entendu que quand le 4ème tour recommencera, je partirai le premier, mais ce ne sera pas avant le 1er août. Je n’ai pas à me plaindre pour les permissions mais j’aurais bien voulu y aller pour les fanages. Je vais quand même en parler à l’officier. Peut-être trouvera-t-il un joint. Il est arrivé de permission malade, ce matin, j’ai dû aller le trouver dans sa chambre pour des signatures. Je te dirai à cette occasion que ma situation au bureau est toujours aussi solide. Je pourrai même dire de plus en plus solide. Si j’en crois quelques petits faits significatifs qui me prendraient trop de temps pour te les raconter. Un seulement : mon pauvre ami Coren qui rempli sans galons le rôle très lourd de chef d’atelier a vu tous ses ouvriers se plaindre de lui à la fois à l’officier. Il y avait des torts des deux côtés. Bref, le lieutenant les a fait appeler au bureau les uns après les autres pour les entendre et les sermonner d’importance ensuite. Or l’officier avait comme d’habitude pour ces sortes de choses fait partir tout le monde du bureau pour rester seul avec les gradés. Pour la première fois, il m’a fait rester avec eux. Je te cite un petit exemple. Tout cela pour te dire que tu peux te tranquilliser sur mon compte. On nous a fait faire hier des expériences pour mettre rapidement le masque. On va aussi nous faire passer dans une chambre remplie de gaz afin de voir si le masque est mis d’une manière efficace.
… Canonnade violente. Il y aura drame car les acteurs arrivent…
Que d’aéros, c’est incroyable ! On ne voit plus de boches, mais rappelons-nous l’écriteau fameux : Méfiez-vous… La ferme !

Jeudi soir 1 heures (ascension) J’ai eu ce matin ta lettre 28 avec une carte où tu me racontes les exploits de ce petit polisson. Les nouvelles que tu me donnes de ta chère maman me font le plus grand plaisir. Ce sera un grand bonheur pour tous de la voir guérir sans opération. Qu’elle suive bien les prescriptions de ce pharmacien. Surtout veille toi même à ce qu’elle se nourrisse bien, fais-lui des petits plats à part, les remèdes ne feront d’effet qu’autant que ta maman sera plus forte. Pour se suralimenter sans dégoût, il faut faire appel un petit peu à la gourmandise et faire des plats très appétissants et variés pour elle en suivant bien ses goûts. Tout ceci te regarde spécialement. Ce n’est guère que toi qui peut t’occuper d’elle à la maison. Il ne faut pas que ce soit elle qui se prépare à manger. Elle se négligerait trop. Embrasse bien tout le monde pour moi à la maison, bon courage et bon espoir.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 30 mai 1916

Bien chère Alice,

Je vais vite te faire quelques lignes avant de commencer le travail. C’est la fin du mois demain, et peut-être aurais-je moins le temps de t’écrire. Le canon a tonné furieusement, cette nuit et ce matin. Ça me rappelait la grande semaine avant l’attaque de septembre. On s’essaye ! ça finira par venir quand même.

L’officier est arrivé de permission hier au soir. Je l’ai vu cette nuit, mais je lui ai à peine causé. Il y avait marche de nuit, la section allait à un endroit assez dangereux. Bien entendu, je n’y suis pas allé. Le bureau me retient. Je t’ai dit hier que je n’espérais plus guère aller en permission. Les événements semblent vouloir prendre une certaine tournure bien que les journaux n’en parlent presque pas. Je ne puis encore rien dire. On verra mieux dans quelques jours. Ce me sera une grosse déception de ne pouvoir aller en permission. J’y comptais tellement ! Je te dirai dans une autre lettre ce qui me fait craindre de n’y pouvoir aller. Je n’ai encore rien dit à l’officier de mon intention.

Nous avons par ici des nègres d’un noir magnifique. Jamais je n’avais vu des peaux aussi noires et des cheveux aussi crépus. Je me demande d’où ils sortent, de vrais démons. Ils ont l’air emprunté dans leurs uniformes neufs. Je ne sais s’ils se conduiront bien devant l’ennemi, mais sûrement ils l’épouvanteront, la première fois !

J’espère que le courrier de demain m’apportera de bonnes nouvelles de tous. Rien ne me ferait tant plaisir que de savoir que tout le monde va bien à la maison et que vous aurez un peu d’aide cet été.

On dit de partout que la guerre finira cet automne. Espérons-le, quel soulagement ! Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants, le temps me dure tant d’eux. Toutes mes affections pour tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 29 mai 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta carte numéro 26 dont je te remercie bien. Je suis peiné d’apprendre que Marcelle est toujours bien fatiguée. Les topiques lui feront du bien, certainement, mais il a fallu qu’elle ait pris un bon froid pour en avoir besoin. Jeanne ne va pas bien non plus, c’est le surmenage qui est en cause. Elles ont toutes deux du cœur à l’ouvrage et souffrent certainement de voir tant de travail en retard. Peut-être avez-vous des soldats ? Les journaux d’hier parlaient d’une circulaire du ministre prescrivant d’aider autant que possible à la culture en lui donnant toute la main d’œuvre militaire possible.

Je serai muet sur les choses de la guerre. Je commence à douter de ma permission : certains événements qui semblent s’annoncer par ici pourraient fort bien la supprimer. Attendons et n’espérons pas trop. Par contre, on escompte fort de la fin de la guerre pour l’automne prochain.

On nous nourrit en ce moment comme des cochons, c’est absolument insuffisant. Tous les quatre jours, on nous remplace la viande par du hareng salé. Les premiers se mangeaient, maintenant personne ne peut plus les voir : on les enterre. Tous les quatre jours aussi, il y a du singe, c’est une nouvelle conserve avec du riz et de la viande. On en fait autant de cas que des harengs. On a diminué la ration de légumes secs de près de moitié et celle de pain de 100 grammes. Pour le pain, on a bien fait, c’est suffisant. Diminué aussi le sucre et le café. Ces mesures d’économie ont un effet déplorable sur le moral des hommes. On aurait pu nous nourrir tout aussi bien qu’avant et faire des économies sur les paperasses. On ne peut pas s’imaginer au point où nous en sommes venus pour cela. Hier, par exemple, on a envoyé un camion au parc pour réparations. J’ai remis au conducteur 7 pièces, oui, sept papiers différents avec sept fois la signature de l’officier. Et pour dire quoi ? Ceci : le conducteur X mènera le 29 mai à 7 heures son camion n° matricule Z pour faire changer un bandage à une roue au parc de … Les sept papiers avaient chacun un morceau de cette phrase et il fallait tous les lire pour toute la savoir. Il y en avait des jaunes et des blancs, des petits et des grands. Tout des imprimés, naturellement. Pauvre France ! J’ai compté que pour cette simple réparation, il fallait en tout au moins 16 papiers différents. La paperasserie a tué Gallieni, elle nous tuera tous si on ne la tue pas avant. Il est vraiment temps que la guerre finisse. J’espère que nous aurons bientôt une offensive qui permettra à tous de se venger sur les boches de tout ce qu’on a enduré. Si, comme je l’espère fermement, cette offensive réussit, ce sera prochainement la fin de la guerre. Si elle ne réussit pas, ce sera aussi la paix, moins brillante. Mais je compte sur une victoire complète et décisive.

Je vais toujours bien, je fais des vœux bien sincères pour que la santé soit à nouveau bonne pour tous à la maison. Embrasse bien tes chers parents et tes sœurs pour moi et bon courage en attendant de meilleurs jours. Reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 27 mai 1916


Bien chère Alice,

Je ne t’ai rien écrit, hier. Le courrier ne m’avait rien apporté non plus, de personne. Je voulais t’envoyer un mot, mais j’ai été un peu occupé et l’heure du courrier est passée avant que j’ai eu le temps de t’écrire.

Le temps est revenu beau, hier, j’ai fait une grosse lessive d’effets, de draps et de petit linge. Ça sèchera aujourd’hui. Avant hier au soir, nous sommes allés avant la nuit nous promener, Planche, Cahuzac et moi, à la ferme de la Couture. A défaut de nouvelles de la guerre dont il est interdit de parler, je vais te faire la description de cette propriété. Je pense qu’elle intéressera ton papa qui, comme moi, aime les choses de l’agriculture. La ferme de la Couture est à 500 mètres environ du village au milieu de la plaine, sur le bord de la grand-route. Elle a été construite toute entière en 1878, d’après un plan d’ensemble et avec une grandeur de vue rare à voir pour une ferme. Son propriétaire devait être à la fois poète et paysan. Cette ferme est un magnifique monument, à la fois architectural et pratique. Les murs, les portes, croisées et fenêtres aussi bien des écuries, des hangars, que de la maison du maître sont ornés de moulures en relief, tout du même style et cela aussi bien pour les murs de derrière que pour les façades. Les planchers très élevés sont tous en fer et voutés entre les poutrelles, avec cette différence qu’au lieu d’être en béton, comme chez nous, l’espace vouté entre les poutrelles est en briques. La ferme forme un vaste rectangle, disposé à peu près comme le plan ci dessous, que je rétablis de mémoire.



Les écuries et étables ne sont pas séparées entre elles par des murs, mais par de simples cloisons de 1m50 de hauteur, de sorte qu’on voit d’un bout à l’autre de ces immenses bâtiments. Pour entrer dans les écuries, on ne passe pas derrière, les bêtes, mais devant elles. En effet, on entre entre deux rangées de crèches à droite et à gauche et les bêtes vous regardent. On peut leur donner à manger sans crainte d’être blessé ou sali. Une autre porte donne accès derrière les bêtes pour empailler et fumasser. Toutes ces portes sont très hautes et très larges, au moins comme le grand portail de Bouchard. Les angles des murs sont garnis de rouleaux mobiles verticaux pour éviter les accidents. Sous les hangars, il y avait une batteuse à blé et une à trèfle. Puis des moulins comme le mien, des coupe-racines, hache paille, lave-racines, etc. Le tout actionné par moteur à vapeur. L’électricité est partout, dans tous les hangars, écuries et cours. Deux rangées d’arbres dans la cour donnent grand air à la maison d’habitation. Les bâtiments qui encadrent le portail sont à pans coupés avec pentes dans les pans. C’est très décoratif. Les deux fosses à fumier sont en dehors, de l’autre côté de la route. Elles sont à côté l’une de l’autre et couvertes. Les voitures pénètrent dedans par un plan incliné. Deux grandes halles, genre celle de Heyrieux servent de remises, ouvertes de tous les côtés. Un bain pour les chevaux avec deux entrées en pente douce et un pigeonnier en briques très élevé complètent la cour, qui malgré cela est très spacieuse et très bien entretenue. Une forge atelier complète le tout.

J’aurais du plaisir à régir une ferme semblable. Actuellement, il y loge une compagnie de tringlots avec leurs chevaux, ce qui y met quelque désordre. Les cours extérieures sont en outre encombrées de machines agricoles, lieuses, semoirs, etc. évacués des villages envahis et qui pourrissent là. C’est triste à voir, que d’argent se perd !

27 mai 10 heures du matin

Je viens de recevoir ta lettre 25 du 23 mai. Tu me dis que Marcelle est toujours fatiguée et qu’on lui a mis un topique ( ???) et que ton papa est bien las aussi. Hélas, je ne comprends que trop le surcroît de travail qui commence pour vous. Il faut absolument faire la part du feu et que ton papa ne travaille pas au dessus de ses forces. Ramasser 500 francs de foin et perdre ensuite 600 francs pour maladie est un mauvais calcul. La guerre finira bien un jour, que diable ! C’est alors que ceux qui auront conservé leur santé auront vite rattrapé ce qu’ils auront perdu pendant la guerre.

Dis le bien à ton papa, sa santé, celle de ta maman et de tes sœurs vaut bien plus que toute la récolte de fourrage de cette année. Il repoussera du foin l’année prochaine mais les santés détruites ne reviennent plus. Que ton papa prenne du repos, tant pis pour l’herbe qui poussera dans les champs, tant pis pour les vignes. Que deviendront-ils, les champs et les vignes, s’il se tue cette année ? Ce sera encore bien pire. C’est la guerre, c’est bien triste, mais il faut en prendre son parti. Mieux vaut perdre de l’argent que la santé et la vie. Deux ou trois bonnes années après la guerre rattraperont tout mais pour ceux-là seulement qui ne se seront pas éreintés à tout jamais. Vous ne pouvez pas tout faire, il vous en restera. Qu’il reste au moins en échange la santé sans laquelle tout le reste n’est rien. Dis le bien à tes parents de ma part.

Je plains bien ce pauvre Perrin. Son poste de bombardier n ‘est pas à envier, mais la guerre ne durera pas 10 ans. Tout ce qui enrage ne dure pas. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste. Et puis il faut avoir du courage, ne pas se laisser aller aux racontars de tout le monde. Il y a une triste situation, c’est celle des boches, non la nôtre. Tout ce que je vois par ici me donne grande confiance. Puisque nous aurons la victoire définitive, souhaitons que nous puissions tous nous revoir et pour cela, prenons chacun de notre côté les mesures nécessaires pour y arriver. A propos des galons, tu me dis « Pourquoi a-t-on nommé Guillet et non toi ? ». On n’a nommé personne depuis que je suis au bureau. Guillet était brigadier avant la guerre. M. Demas ne m’a pas écrit.

Au revoir, chère Alice, fais bien mes recommandations à tes chers parents pour qu’ils ne se fatiguent pas tant et se ménagent davantage. Insiste auprès d’eux. Tu vois bien qu’ils ne peuvent pas tout seuls faire tant d’ouvrage. Ce n’est pas en se tuant qu’ils en feront davantage. Embrasse-les bien pour moi ainsi que tes braves filles de sœurs et les enfants
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 25 mai 1916

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre n°24. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de ma mère du 11 mai me disant qu’elle avait porté chez ma sœur des fromages (1kg) que celle ci m’enverrait avec sa feuille d’allocation et que le paquet parti au nom de Mme Gardon viendrait d’elle. J’attendais toujours la venue de ce colis pour lui écrire et la remercier en même temps. Mais je commence à croire que ce fameux paquet est le même que celui que tu m’as envoyé toi même et que si j’attends toujours, ma mère peut attendre sa réponse longtemps.

Rien de nouveau par ici, on est toujours sur le même cheval.

A quand l’offensive, si jamais il y a une offensive ! En attendant, on se console avec la lecture des journaux. Je vais bien, il a plu tout l’après-midi d’hier, toute la nuit et ce matin. Merci de tes nouvelles, je suis bien content des récits des premiers pas du petit Joseph, ça doit te soulager. J’espère que Marcelle est bien remise, maintenant. Mes amitiés à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort
Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 24 mai 1916

Bien chère Alice,

C’est au courrier de ce matin que j’aurais dû recevoir de tes nouvelles, mais il est déjà dix heures. Il vient d’habitude à 7 heures et il est probable qu’il ne passera pas. Cahuzac est rentré hier au soir de permission. J’ai eu beaucoup de travail ces temps derniers. En plus des pièces habituelles, il y a tous les jours de nouvelles paperasses à fournir. Choses ineptes pour la plupart et qui iront faire des montagnes de papiers dans quelque coin de ministère. En ce moment on vient de s’apercevoir que quand on changeait un homme de section, on n‘avertissait pas l’escadron du train auquel il appartient. Cela dure depuis le début de la guerre. Alors il faut faire d’un coup à présent toutes ces mutations. Le plus drôle, c’est que pas un seul conducteur ne peut dire à quel escadron du train appartenait sa section. Les sections auto, en effet, appartiennent à toutes sortes de corps différents. C’est une vraie salade. Il aurait été beaucoup plus simple de faire un ou plusieurs régiments automobiles avec une organisation spéciale pour eux. Mais ce serait trop simple et pas assez compliqué. On est obligé de se servir de papiers imprimés à l’usage de l’Infanterie ou de l’artillerie dont les tentes et dimensions ne conviennent nullement à nos faibles effectifs et à notre matériel spécial. Alors il faut rayer l’imprimé pour mettre autre chose à la place, de sorte qu’un imprimé, au lieu de nous avancer, nous prend plus de temps que de prendre un papier tout blanc. Un seul exemple : pour payer l’officier, on se sert d’une immense feuille double grande comme un journal. Dans un régiment d’infanterie cette feuille est logique pour établir la longue liste des nombreux officiers. Mais chez nous il n’y en a qu’un seul. Une quittance longue comme la main suffirait, mais non, c’est le format réglementaire pour écrire un nom, une somme et une signature. Il faut alors un mètre carré de papier. Bien entendu, la même somme est reportée au moins dix fois avec des : total, des : ensemble, des : reste, des : report, des : à reporter et allez donc. La chose la plus simple devient un formidable travail de patience.

11 heures du matin : Le courrier vient d’arriver, il y avait ta lettre 23, une lettre de Pierre et une lettre du chef Maugis, toujours à Salonique. Je te l’enverrai.

Au sujet de ma permission, il ne faut malheureusement pas compter que je puisse y aller au commencement de juin. D’abord Planche y sera. Il va partir le 31 mai ou 1er juin. Ensuite il y a encore trop de permissionnaires à partir et je ne peux pas leur passer deux fois devant pendant qu’ils attendent encore leur tour. Je pense pouvoir y aller dans la deuxième quinzaine de juin en faisant valoir à l’officier qu’il est préférable que j’y aille avant la fin du trimestre. Mais enfin, ce n’est encore qu’un projet, qui peut fort bien ne pas se réaliser du tout. N’oublie pas que nous sommes en guerre et que je suis à la frontière. Tu peux être sûre que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour y aller le plus tôt possible.

Je voudrais tant pouvoir aider un peu à tes parents.
L’officier est toujours en permission, dès son retour, je lui demanderai la mienne. Il faut bien recommander à ton papa qu’il ne se surmène pas trop. Le surmenage épuise vite et amène toutes les maladies avec lui. Vous ne ferez cet été que ce que vous pourrez. Vous ne ferez pas tout, il en restera forcément, alors faites l’essentiel, l’indispensable, et tant pis pour le reste. Que ton papa et tes sœurs ne se tuent pas cet été, qu’ils prennent le repos indispensable à leur santé : c’est la guerre, il faut prendre son parti de tout, les gens d’ici qu’on chasse de chez eux à la porte des fanages perdront encore davantage. J’ai trop peur que cette saison qui vous trouve si dépourvus d’aide ne vous rende tous malades par les trop grandes peines qu’elle va vous causer. Comment feriez-vous, après, si ton papa tombait malade ? C’est pour cela que je te charge d’insister auprès de lui pour qu’il se repose suffisamment. Si l’été se passe et que vous soyez tous en bonne santé, alors vous aurez remporté une vraie victoire, quand bien même il sera resté beaucoup de travaux inexécutés.

Tu me parles de Beauchard et son découragement. Plaignez ce pauvre malheureux, et ceux qui comme lui verront tout en noir. La magnifique résistance de nos troupes à Verdun montre que notre armée n’est pas démoralisée puisque nous reprenons des points importants comme le fort de Douaumont. Si nous étions incapables de battre les boches, nous verrions les journaux nous prêcher une paix résignée. Bien au contraire, la lecture des grands journaux parisiens, d’opinions diverses laisse la ferme impression que nous voulons imposer par la force la paix à nos ennemis. Et le journal socialiste l’Humanité craint déjà que nous soyons trop durs pour les boches et nous engage à ne punir que la caste militaire, seule coupable selon lui. Si nous étions incertains de la victoire, nos grands journaux ne parleraient pas ainsi. D’un autre côté, moi qui suis au front bien placé pour voir et entendre, je sais fort bien que tout le monde crie contre la guerre. Parbleu, ça se comprend, on serait mieux avec sa femme et ses enfants que sur le front. Mais il n’y a pas de découragement ni d’affaiblissement de moral. Nos grands chefs feront l’offensive quand ils voudront, tout le monde marchera.

On grogne, c’est entendu, c’est le caractère du soldat français de toujours se plaindre, mais pour vaincre, il vaincra. Cela ne fait aucun doute. Nous aurons la victoire complète, le triomphe incontesté qui nous donnera la bonne paix. Je commence à croire que ce sera plus tôt qu’on ne le pense généralement et les furieux assauts des boches à Verdun et au Trentin semblent montrer que nos ennemis cherchent à retarder l’instant fatal.

Je suis très heureux de savoir que le petit Joseph marche seul. Je vais retrouver un vrai homme. Ma fillette ne m’écrit plus. Je vois bien qu’elle m’a oublié. Je pense qu’ils seront bien sages tous les deux afin que je puisse aider un peu à la maison.

Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et en attendant de vous revoir tous, reçois mes affectueux baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 21 mai 1916

Bien chère Alice,

Toujours rien de nouveau. Je suis seul au bureau cet après midi. Planche est parti ce matin se promener à la ville voisine et Cahuzac n’est pas encore rentré. Il fait très chaud, on étouffe dans les maisons. Je t’ai envoyé hier un paquet de linge, je te l’ai déjà mis sur la lettre d’hier. As-tu reçu le premier paquet ? J’ai reçu ce matin ta lettre du 18 sans numéro et une de ma sœur. Je souhaite une prompte guérison à Marcelle, il ne vous manquerait plus que ça. La guerre sera plus dure chez vous qu’ici.
Mes bien vives affections pour tous. Je t’embrasse de tout cœur.


Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 20 mai 1916

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui, ce n’est pas fête tous les jours ! Je n’ai rien de bien intéressant à te raconter. On est toujours dans l’attente des grands événements qui décideront de la fin de la guerre. Ceux qui dans cent ans reliront les lettres de soldats à leurs familles seront sans doute étonnés de n’y voir que rarement des récits mouvementés mais en revanche il y trouveront d’innombrables pages sur le même motif : rien de nouveau, toujours la même chose, c’est long, attendons, etc…Il y a là de quoi vous dégoûter de la guerre. Ce n’est vraiment pas aussi amusant que je le croyais ! Hier je suis allé au Trésor et Postes toucher la galette de la section. Ce sont de vastes bureaux où une nuée d’écrivassiers grattent des papiers sans relâche (non, avec relâche !). Croirais-tu que j’en ai entendu un et un gradé, encore, qui médisait des ronds de cuir. Je me demande pour quoi ils se prennent, eux. Un autre, un commandant, regardait passer les chevaux de l’escorte d’un Général et trouvait extraordinaire que les cavaliers de l’escorte en question eussent des chevaux alors que lui, officier d’administration à quatre galons n’en avait pas ! Qu’en aurait-il fait ? Grands dieux ! A quoi peut servir un cheval dans un bureau ? Si ça dure, la guerre fera devenir tout le monde fou.

Après le trésor, je suis allé aux douches, avec les camarades. Avec ces temps chauds, un lavage fait du bien. Le brigadier Sénart dont je t’avais, je crois, parlé, est parti ce matin pour Beauvais à l’école des élèves officiers de l’automobile. Ça fait une vacance de gradé à la section mais il n’y a pas à craindre qu’on me nomme. Il y a une vraie armée de vieux gradés qui pourrissent dans les dépôts. On va nous en envoyer sûrement un en remplacement de Sénart.

Aujourd’hui je t’envoie un paquet de linge comprenant une chemise, une flanelle, un tricot main, un cache-nez, 6 paires de chaussettes, 2 cravates, 4 paquets de tabac, 2 mouchoirs de poche. Il y a du sale et du propre. Tu ne me renverras rien de tout ça, je tiens à me débarrasser. J’ai encore trois chemises, 3 flanelles, 4 paires de chaussettes, 3 serviettes, 2 caleçons, 6 mouchoirs, etc… C’est au delà du suffisant. Les cravates que je te renvoie sont trop justes, il faudrait les allonger d’un centimètre en rapprochant les boutons qui d’ailleurs ne tiennent plus.

Temps toujours superbe. Je vais bien. Donne moi toujours des nouvelles des enfants. Le temps me dure bien d’eux. Embrasse-les bien pour moi ainsi que tes chers parents.
Meilleures pensées,


Jointe : lettre de Cahuzac du 14 avril 1916 sur papier à en-tête des cycles et automobiles Henry Coren à Jonquières Vaucluse ;
Me voilà arrivé à Jonquières. Assez bon voyage, soleil magnifique. Je ne néglige rien de mon devoir de permissionnaire et pense être de retour à la section le 23. J’espère que je vous trouverai tous en santé parfaite et pas de camions en pagaille.
Avec tous mes remerciements, amitié la plus sincère.
Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 19 mai 1916

Ma bien chère Alice,

A l’instant vient d’arriver ta 20ème lettre. Tu me gâtes et je t’en remercie. J’ai eu une lettre aussi de Cahuzac en permission en ce moment. Tu me dis que les foins commencent à la Grand’Borne vers le 6 ou le 8. Je ne sais pas si il me sera possible d’y être à cette époque. Planche n’est pas encore allé en permission et je ne pense pas y retourner avant lui. Je vais dans tous les cas faire tout mon possible pour qu’il parte au plus tôt. Comme l’officier est absent en ce moment, c’est le grand bureau (capitaine) qui régit la section et on fait moins ce qu’on veut. Enfin, espérons que ma bonne chance viendra encore à mon secours une fois. Je serai bien content d’aller vous aider au moment qui vous sera le plus utile.

Hier au soir, après la soupe je suis allé avec Planche faire une promenade à bicyclette chez les Anglais. Nous avons suivi un canal où les remorqueurs à vapeur traînaient de lourds chalands. Il y avait plus d’un an que je n’étais pas, je crois, monté en vélo.

Cette nuit à minuit, nous avons eu grand concert. Un taube est passé sur la ville pour aller bombarder à l’intérieur. C’est la 3ème nuit de suite qu’il en passe. Nos canons l’ont bombardé ferme, on ne pouvait pas le voir mais on l’entendait très bien sur nos têtes. Il faisait un clair de lune superbe. C’est curieux, malgré que le temps soit très clair et qu’un avion soit très peu haut, on ne peut jamais le voir la nuit.

Je t’envoie un article découpé dans l’Echo de Paris, le grand journal catholique, peu suspect de tendances révolutionnaires. Tu verras qu’on commence déjà à chercher à arranger les situations des mobilisés compromises par la guerre. Ce n’est que par la justice qu’on arrivera à éviter des désordres après la guerre et à rétablir l’activité du pays et la reprise des affaires.

Il fait toujours un temps superbe par ici. Trop chaud même. Je suis toujours en bonne santé et je serai très heureux de vous savoir tous de même à la maison.

En attendant le plaisir, prochain, peut-être, de te revoir avec les enfants et tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse de toute mon âme.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 18 mai 1916
`Bien chère Alice,

Hier je n’avais rien au courrier. Aujourd’hui, j’ai reçu la lettre de ton papa et la tienne. Tu le remercieras bien pour moi de cette bonne carte, qui m’a fait d’autant plus plaisir que je sais bien qu’il n’a guère le temps d ‘écrire en ce moment. La vue d’un château de Crémieu que cette carte représente m’a rappelé d’agréables souvenirs et à ce sujet je te dirais que j’ai ici un camarade appelé Drogoz qui est de Saint Romain. Il est parti ce matin en permission et je l’ai chargé de donner pour moi le bonjour à M. B. puisqu’il va dans son pays.

Le résultat de ton voyage à Lyon est plutôt alarmant. Il faudra que Jeanne fasse bien ses remèdes, pour le coup qu’elle a reçu. Elle a déjà trop attendu pour se soigner. J’espère néanmoins qu’en suivant son traitement bien régulièrement elle en sera vite guérie définitivement.

De même pour les enfants, cela te regarde particulièrement et puisque tu t’occupes d’eux, je pense que tu feras en même temps les remèdes de notre Jeannette.

Je vois l’avenir gros de fatigues pour vous cet été, à moins que quelque aide imprévue ne vous vienne ne serait-ce que sous la forme d’un beau temps continu. Par ici, le temps est bien chaud et si l’année s’annonçait comme étant un peu sèche, vous en auriez bien moins de peines pour vos travaux.

Notre officier est parti en permission tout à l’heure, il ne rentrera guère avant la fin du mois. Je lui demanderai la mienne à son retour. L’année semble être hâtive. J’aimerais bien aller vous aider entre le 15 et le 30 juin. J’espère que rien ne viendra y mettre empêchement. Nous avons reçu ce matin des ordres très sévères au sujet de la correspondance. Défense absolue de parler de la guerre et de ce que l’on voit. Les civils sont avertis qu’ils seront expulsés à la moindre indiscrétion de leur part. J’ai remarqué qu’à chaque fois qu’on nous a parlé de cette manière, il y a eu du nouveau. Qu’il vienne donc, ce nouveau, on l’attend avec impatience. Ce matin, un taube nous a encore survolés. Trois de nos aéros l’ont poursuivi et l’ont descendu à coup de mitrailleuses dans nos lignes, tout près de nous. Ce n’est pas une indiscrétion, je pense, de vous dire cela, le communiqué en parlera sûrement.

Ce temps magnifique est parfait pour faire sécher les lessives et j’en profite. Je vais te faire encore un paquet de linge. J’en ai trop, par ici. Je te dirai quand je te l’enverrai.

Je vais toujours bien. Bien que d’être toujours enfermé ne soit pas le rêve pour la santé. On se rattrapera de tout ça après la guerre. Quel changement le jour où je pourrai enfin travailler librement ! Il me semble que c’est si loin le temps d’avant cette guerre et on ne savait guère à ce moment goûter le bonheur d’être réunis tous ensemble et de partager les mêmes travaux, les mêmes peines et les mêmes joies. La guerre aura appris à apprécier bien des choses. Espérons que le secours de Dieu vous sera accordé. En attendant l’heure du retour, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 16 mai 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de Lyon (18). J’espère que tu auras fait bon voyage et que tu auras rapporté du soulagement pour tous. Comment allez vous pouvoir vous en tirer cet été ? Je me le demande avec anxiété. Il ne faut pas que tes parents et tes sœurs se fatiguent outre mesure dès à présent. Sans cela, résisteront-ils aux grands travaux. Il faut absolument se convaincre qu’il y aura des choses qui resteront à faire, par conséquent en prendre son parti dès maintenant et abandonner carrément ce qui ne pourra être fait et ne s’occuper que de ce qu’on est en mesure de faire avec le personnel restreint dont on dispose. Je sais bien que cela fait faire du mauvais sang de voir les vignes pleines d’herbes, par exemple, mais il faut se dire qu’il y a à cette époque de bien plus grands malheurs que cela. Il ne faudra faire que ce qu’ils pourront en gardant leur santé. Pour toi, je te recommande de leur aider de ton mieux dans tout ce que tu peux faire et de ne pas t’occuper outre mesure des enfants à qui un peu de liberté au grand air fera le plus grand bien.

J’avais envie d’écrire à Paris à la commission supérieure des allocations. J’y ai renoncé. Plusieurs de mes amis n’ont pu y arriver. Un de mes collègues qui est avocat et conseiller général à Montélimar m’a dit que c’était inutile. Il avait voulu user de son influence pour en faire obtenir plusieurs et il n’a pas pu y parvenir pour aucun. C’est déjà quelque chose que de les avoir maintenant. Faute de mieux, contentons-nous en.

Je t’envoie un article du journal relatif à notre région. Je pense qu’il vous intéressera tous. J’ai souligné en rouge les endroits où je suis allé. Toute cette région est aujourd’hui à peu près évacuée. Nos camions font tous les jours du déménagement. Les premiers noirs sont déjà arrivés. On installe des hôpitaux de campagne à côté des gares avec une voie de garage pour les trains sanitaires d’un côté et une route pour les autos ambulances de l’autre. On sent qu’il y aura du nouveau par ici. Le matériel qui a été amené ici est inimaginable. Des forêts entières y sont passées. Et je ne parle pas du fer, du ciment et de tous les autres accessoires. Que d’argent. Espérons que tout cela nous servira et que nos efforts seront cette fois couronnés du plus grand succès. Je ne sortirai pas sur les camions avant le retour de Cahuzac. J’aime bien faire un tour de temps en temps pour voir tous ces travaux. Si tu pouvais venir huit jours sur le front, tu passerais tout ce temps en exclamations tant tu verrais de choses nouvelles pour toi. Tout à l’heure, nos canons bombardaient un taube sur nos têtes. Je ne suis pas même allé voir. Vois-tu d’ici un taube passant sur Valencin au milieu des éclats floconneux des obus ! Sûrement qu’il aurait plus de succès qu’ici où tout le monde est blasé de ce spectacle. Les rapides ambulances américaines avec le drapeau étoilé revenant pleines de blessés vous feraient tous précipiter pour les voir. Ici, personne ne se dérange et c’est de même pour tout : troupes qui défilent, longs convois, télégraphie sans fil, canons lourds, installations diverses, on trouve tout cela naturel. Ça m’amuse quand j’y pense moi qui aurait suivi les soldats toute une journée quand il y avait les manœuvres à Valencin.
En attendant de recevoir le résultat de ton voyage, je t’envoie mes plus sincères affections pour tous à la maison. Je t’embrasse, chère Alice, de tout mon cœur avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 15 mai 1916


Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 16 et 17 ainsi qu’une lettre de ma mère m’annonçant un paquet de fromages. Je n’en manquerai pas. Je n’ai guère le temps de répondre à tes bonnes cartes, je suis tout seul en ce moment. Planche est toujours planton chez le capitaine et il faut encore que je m’occupe des courriers, le vaguemestre Lugrin étant aussi en permission avec Cahuzac. Je ne suis pas harcelé mais beaucoup dérangé ce qui ne vaut rien pour écrire. Rien de nouveau. Le temps est pluvieux et plutôt froid. Bon courage à tous à la maison. Je t’embrasse de bon cœur avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 13 mai 1916

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 15 ainsi que le paquet de fromages en très bon état. Merci du tout. Les fromages m’ont fait le plus grand plaisir. Depuis quelques jours je n’avais que du chocolat pour déjeuner le matin, je ne l’aime plus.
J’ai acheté un jour pour 24 sous de gruyère. Il n’y en avait point ou à peu près et il n’était pas fameux. Aussi ton paquet a-t-il été le bienvenu. Je n’en donne pas aux autres. Pour les suppléments, nous faisons chacun pour nous, à table. Aussi, ton paquet me fera bien un mois.

Cahuzac est parti en permission ce matin. Demain, Planche prendra le planton pour 3 jours. Je vais donc rester seul au bureau ces jours, ce qui ne m’effraye pas outre mesure.
Je ne puis rien t’annoncer de nouveau. On dit qu’il arrive par ici des troupes noires, mais je n’en ai encore point vu. On construit un hôpital volant de campagne. On a fait une route avec circuit pour le virage des autos et derrière une ligne de chemin de fer reliée à la gare. Les blessés, aussitôt débarqués de la voiture d’ambulance seront pansés, triés et embarqués dans le train sanitaire qui les emmènera à l’intérieur. On se prépare…

Le canon tonne presque toutes les nuits. Ça a bien changé du commencement où on n’entendait pas le canon ou presque.

On continue d’évacuer les populations civiles. Tous les jours nos camions emmènent des ménages. Aujourd’hui on enlevait les archives d’une mairie. C’est mon copain Rozières qui y est allé avec quelques autres.

On installe des fouilles de fil télégraphique ou téléphonique. Je commence à croire que cette région verra du nouveau mais pas encore, quand tout sera prêt.

J’ai écrit ce matin aux cousines D. Il pleut très fort depuis minuit, mais le temps reste chaud.

Je vais toujours bien. J’espère que cela continuera et que je pourrais être dans de bonnes conditions pour aller vous aider aux fanages. Il faudra bien me tenir au courant de votre travail, de l’avance ou du retard de la saison pour que je puisse combiner mon travail et être libre au moment le plus utile pour vous.

Le temps me dure toujours bien des enfants et je serai bien content si ma bonne chance me permettait de les voir et de vous aider un peu en même temps.

Fais part de mes bien sincères affections pour tes chers parents et tes sœurs et en attendant de vous tous revoir en bonne santé, je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 12 mai 1916


Bien chère Alice

Reçue ce matin ta carte 14. Merci beaucoup. Toujours rien de nouveau. On vit dans l’attente. Les permissions vont toujours assez vite. Cahuzac part ce soir ou demain matin. Santé toujours bonne. Temps chaud et orageux. Je fais le vaguemestre en plus en ce moment en remplacement du notre en permission. C’est te dire que je suis le premier servi pour les lettres. Je t’envoie celle de Mme Carra reçue ce matin.

Mes amitiés à tous, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 11 mai 1916

Chère Alice,

Reçu ce matin tes deux lettres 12 et 13. C’est la poste qui était en retard ! Je te remercie beaucoup de tes lettres qui sont toujours la meilleure source de patience et de courage puisqu’il en faut. Rien de nouveau. Le temps est orageux et lourd. Je me porte toujours très bien. Les permissions vont toujours très vite et j’irais sûrement vous aider à faner si ça continue à aller à ce train-là. Tous mes souhaits sont pour que votre santé à tous puisse résister à tant de travaux pénibles. Je vous embrasse tous de tout cœur.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 10 mai 1916

Chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Je pense que c’est la poste qui est en retard. Je t’ai envoyé hier un paquet de linge comprenant mes galoches et mes chaussons, une chemise, des calçons de laine, et une flanelle. Rien ne presse d’aller chercher ce paquet quand il arrivera en gare d’Heyrieux, car il n’y a rien à me renvoyer. Rien de nouveau à te raconter, je vais toujours bien. J’espère que tout continue d’aller bien à la maison et en attendant de tes nouvelles, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 9 mai 1916

Chère Alice,
Rien de nouveau. Je t’envoie une carte de Velle envoyée lors de sa permission à Paris. L’allusion à « l’art français » vise l’horrible église d’ici, qui a été construite par un architecte boche et qui n’est qu’un Kolossal tas de briques. Je vais toujours bien. Temps pluvieux et froid. Mes meilleures amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 6 mai 1916
Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre n°10 du 2 mai au soir. Les lettres vont vite, maintenant, en trois jours elles arrivent.

Tu remercieras pour moi M. Le Curé de l’intérêt qu’il me porte et dont tu me parles. Tu lui diras pourquoi je n’ai pas pu aller le voir lors de ma dernière permission.

A propos de permission, il faut que je te dise qu’on ne m’a pas rayé sur la liste des permissionnaires. Mercier m’a dit que je pourrais prendre 6 jours quand je voudrai. Celle du 3 avril ne comptant pas. Or Mercier est tout puissant pour les permissions. C’est lui qui règle tout pour ça. L’officier le laisse faire pour les permissions comme moi pour le bureau. Je ne tiens pas à retourner de suite en permission, mais j’irai, à moins d’événements imprévus, dans la deuxième quinzaine de juin pour vous aider aux foins. Je resterai neuf jours et j’aurai encore le temps d’en rentrer pour ma part au moins cent kilos.

Je sais bien que l’officier n’aime pas bien que je m’absente, mais je sais aussi qu’il ne me refusera pas cette permission. Le médecin major qui vient souvent me voir au bureau pour se distraire m’a dit il y a deux ou trois jours : « Ah, vous savez, votre lieutenant vous aime bien. Il fait de gros morceaux de vous au bureau du capitaine. » Je te cite textuellement ses paroles. Je le vois bien d’ailleurs. Il faut à propos de cela que je te fasse un peu rire. Je suis un peu le jurisconsulte du groupe. Chaque fois qu’il y a une circulaire nouvelle difficile à interpréter, l’adjudant du capitaine vient me consulter et mon avis fait généralement la loi. Si un fourrier d’une autre section vient au renseignement chez l’adjudant, on l’envoie généralement vers moi pour le tuyauter ! Le capitaine ne peut pas supporter ça. Aussi il ne manque jamais une occasion de l’eng… ça fait compensation et ça rétablit l’équilibre ! Mais le capitaine, ça ne compte pas. Il doit être jaloux, mon avis primant souvent les siens ! En fait de comptabilité seulement. Alors je pense comme tu le vois pouvoir vous donner un petit coup de main dans trois semaines. Reste maintenant la question de guerre qui pourrait y mettre un empêchement. Je ne crois pas que la grande offensive des alliés ait lieu avant juillet. C’est l’opinion de beaucoup. Les préparatifs actuels seraient plutôt dans un but défensif en cas de nouvelle attaque boche, genre Verdun. Les permissions peuvent donc n’être pas encore supprimées. Tout cela n’est bien entendu que suppositions et à la guerre, il faut quand même s’attendre à tout.

Tu continueras à peser très exactement les enfants tous les quinze jours, surtout la petite. Que ce soit bien avec les mêmes effets et avant le repas pour qu’on puisse avoir une indication exacte. Tu comprends que je pourrais faire voir ces chiffres au docteur d’ici et il me dirait son avis, notre major a l’air d’être calé pour les enfants.

Cahuzac est très fort dans les questions financières. Je lui ai parlé de l’obligation de ton papa qui est sortie au pair, mais je n’ai pas su lui dire quelle genre de valeur c’était. Dans tous les cas, il m’a dit que les vieilles valeurs à lots étaient intéressantes parce que les chances du gros lot étaient considérablement augmentées.

Nous avons toujours un temps lourd et chaud. Hier il est tombé quelques gouttes. Ce matin le vent soulève des tourbillons de poussière et il commence à passer des gros nuages noirs. Temps d’orage. Le canon tonne souvent et il en met. Les boches tâtent nos lignes. Une de leurs attaques a été repoussée hier ici. Ça faisait une jolie petite musique.
Nous avons reçu des effets ce matin. J’ai eu une chemise et un caleçon. J’ai pu échanger une paire de brodequins qui ne m’allaient pas contre une paire d’autres neufs aussi.

Rien d’autre de bien intéressant à te dire. Je vais toujours bien et je souhaite qu’il en soit ainsi pour tous à la maison.

Embrasse bien pour moi les enfants et tes chers parents et sœurs. En attendant le plaisir de vous tous revoir, je t’envoie, chère Alice, mes affectueuses pensées.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 5 mai 1916


Bien chère Alice,

Avant de me mettre au travail, je t’envoie quelques lignes. Le convoi vient d’arriver, mais ce n’est pas le jour que je reçois de toi. Ce sera demain. Rien de nouveau, on vit dans l’attente. On dit…on dit…enfin on dit tant de choses qu’il est bon d’attendre que tout se réalise. On fait évacuer les villages du front, les paysans déménagent et se retirent à l’intérieur. C’est un sale fourbi pour eux à cette époque. Il faut abandonner les maisons et les champs, aussi ils ne s’en vont que forcés et bien à contrecœur. Temps toujours très chaud et lourd. Je vais bien et n’ai besoin de rien pour l’instant. Fais part de toutes mes affections à tous à la maison. Embrasse bien les enfants pour moi. A toi mes meilleurs sentiments.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 4 mai 1916

Bien chère Alice,
Reçu ce matin avec beaucoup de plaisir ta 9ème lettre. Rien de nouveau à te raconter. Je ne suis pas encore allé à la ferme d’Auguste Faure, c’est un peu loin du village. J’irai la voir quand même un soir. Il fait toujours un temps lourd et chaud. Le canon tonne souvent et près. On commence à bombarder nos convois. Cette nuit, à l’endroit où nos camions déchargent habituellement, des obus boches ont tué quatre hommes et un cheval et ont blessé une vingtaine d’autres soldats. On sent de plus en plus qu’il va y avoir quelque chose par ici. Joffre est venu il y a deux jours. Les trains civils sont supprimés à partir de demain. Défense au maire de délivrer des laissez-passer aux gens du pays. On dit que des troupes vont arriver. Il y a ici deux divisions, soit régiments de troupes coloniales. On travaille fiévreusement aux retranchements. Est-ce nous qui attaquerons ou les boches ? Si c’est eux, ils ne nous prendront pas au dépourvu et ce sera pour eux un nouveau Verdun. Il paraît qu’à Verdun, tout est fini, maintenant. Hier au soir, il est arrivé des camions qui en venaient. Je vais toujours bien. Je souhaite que votre santé soit bonne. Mes bien vives affections pour tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 2 mai 1916


Bien chère Alice,

Si le courrier nous a fait attendre nos lettres la semaine dernière, en revanche il nous en apporte tous les jours, maintenant. Ce matin, j’ai reçu ta lettre n°8. Je les ai donc toutes. Tu me dis que ton papa est toujours fatigué et que les douleurs aux jambes le font beaucoup souffrir. Je comprends bien que l’excès de travail en est la cause principale et je comprends que trop aussi qu’il ne veut pas se reposer en voyant tant de travail devant lui. Comment allez-vous faire cet été ? Maudite guerre, quand finira-t-elle donc ? N’aurez vous pas de soldats ?

Je causais un de ces jours au bureau avec le major. Il vient assez fréquemment nous voir, il m’a même fait personnellement l’ajustage de mon masque. C’est très sérieux, non loin d’ici, plus de 500 soldats ont été tués d’un coup par les gaz. Aussi on ne sort plus sans avoir le masque pendu au côté dans une boîte en fer blanc qu’on nous a donné pour cela. Pour en revenir à notre conversation qui avait les microbes et l’hygiène pour sujet, notre médecin m’a donc dit qu’il était moins important de suivre les règles de l’hygiène que d’augmenter son coefficient de résistance. Il entend par là par exemple qu’un enfant qui sera toute la journée dehors en plein air et au soleil et qui pour cela même aura souvent froid ou chaud, se mouillera et pataugera dans la boue et la saleté sera bien plus résistant aux rhumes et à toutes les affections qu’un enfant élevé dans une boîte en coton. Selon lui, on protège trop les enfants contre la moindre intempérie. Leurs organes ne s’habituent pas à se défendre du froid et à la moindre imprudence, crac, ils sont malades. Je crois qu’il a un peu raison. Je pensais aux petits Couturiers quand il me disait cela. Voilà la belle saison, laisse donc bien vadrouiller les nôtres dans la cour, du matin au soir. Rien ne vaut l’exercice et le grand air comme remède à la constipation. Rien au contraire ne la favorise comme la vie de réclusion. Tu ne saurais te faire une idée comme je vais bien mieux ici quand je peux faire deux ou trois soirs de suite une promenade dans la forêt d’ici. Au contraire je ne digère ni ne dors quand le travail ou le mauvais temps me retiennent toute la journée au bureau.

Le front devient très actif. Canon toutes les nuits, le jour aussi, bien entendu. Certains indices laissent penser qu’il y aura peut-être bientôt du nouveau. Le temps est orageux et il est tombé 15 gouttes de pluie hier, il fait toujours très chaud.

Dis bien à tes chers parents que je prends bien part à toutes leurs peines et que je serais bien heureux si je pouvais leur aider. Mais le devoir est ici aussi plus grand et plus impérieux. Il faut d’abord chasser le boche. Quand ce sera fait, toutes nos misères disparaitront.

Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.


Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 1er mai 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n° 7. Désormais nous aurons tous les jours le courrier. Je ne vois rien de nouveau à te raconter. Le front prend de plus en plus d’animation, la poussière épouvantable des routes ne me donne guère l’envie d’aller y voir de près. Aussi je reste à l’abri au bureau où la fin du mois me donne de quoi m’occuper. Ce matin, un aéro boche se faisait bombarder au dessus de nos têtes. On ne sort même plus pour voir cela tant c’est devenu fréquent. Il faut dire aussi que les morceaux d’obus qui retombent rendent cette indifférence tout à fait prudente.

Que fait ma fillette, elle ne m’écrit plus ? Suis-je déjà oublié ? Je vais bien, temps très chaud et lourd. Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et bonne santé à tous. Je t’envoie tous mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 30 avril 1916

Bien chère Alice,

Aujourd’hui fin de mois. Je travaille un peu. Le temps est lourd et chaud. La section roule. Rien de nouveau. Ce matin, une de nos sections a été bombardée. Pas de mal. Je t’envoie la lettre et la carte de Mlle Dislaire. Je lui ai répondu ce matin et je lui ai mis en même temps un mot pour le curé d’Azincourt qui m’avait décrit la bataille.

Velle est rentré de permission hier au soir. Le courrier vient demain. La lettre est de Mlle Dislaire. La carte est de la petite Marguerite (12 ans), la fille de M. Monchy réfugié chez l’institutrice.

Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 29 avril 1916


Bien chère Alice,

J’ai enfin eu ce matin toutes mes lettres de retard. Tes n°2-3-4 et 6 ainsi qu’une lettre de Mme Dislaire l’institutrice d’Azincourt. J’ai été bien heureux d’avoir enfin des nouvelles de vous tous et je te remercie bien de toutes tes bonnes lettres.

J’ai vu que le retard des allocations t’était refusé. J’ai envie d’écrire à la commission du Palais Bourbon. Tu me diras ce que tu en penses dans ta prochaine lettre. Les impôts m’ont étonné aussi. Comment se fait-il qu’on paie des impôts pour le pétrin mécanique qui ne travaille pas !

Il fait ici un temps chaud et lourd avec cette saloperie d’autos qui passent constamment, il règne une poussière affreuse, impossible d’ouvrir la fenêtre et on étouffe à l’intérieur. Ces sales autos, je me demande à quoi ça sert !

On dirait que notre front devient plus actif. Les aéros surtout s’en payent. Ce matin à 4 heures et demi, un boche se faisait canarder ferme sur nos têtes. Bien entendu j’étais encore couché et je ne me suis pas levé pour ça. Ça devient commun.

Hier au soir à 9 heures, toute une escadrille évoluait sur nos têtes. Malgré qu’ils ne soient pas hauts, on ne les aperçoit pas la nuit. Sauf quand ils allument leurs phares électriques. Ils fabriquent eux-mêmes leur électricité au moyen d’une petite dynamo et d’une hélice toute mignonne que la vitesse de l’air fait fonctionner et qui, bien entendu, s’arrête aussitôt que l’aéro se pose. Il y a un parc à côté et j’y suis allé un soir avec Planche et Cahuzac. J’y ai vu lancer un petit ballon qu’on suivait ensuite avec un instrument spécial et qui donnait la vitesse du vent et sa direction aux différentes hauteurs. On les suit jusqu’à 7000 mètres de hauteur, en plus.

Tu me parles de la durée de la guerre, un de mes camarades revenu cette semaine de permission a vu un des officiers et commandant du généralissime avec qui il est bien. Cet officier lui aurait paraît-il affirmé que la décision définitive, c’est à dire la victoire aurait lieu cette année et que nous rentrerions chez nous dans le courant de l’hiver.

C’est peut-être vrai. Quoi qu’il ne soit, il ne me semble pas d’après ce que je vois que la grande offensive soit proche, à moins qu’elle n’ait pas lieu par ici, je ne suis pas dans le secret des Dieux ! D’ailleurs, il vaut mieux ne rien chercher à comprendre dans cette incompréhensible guerre où tout arrive sauf ce que l’on pensait. Le débarquement théâtral et tapageur de nos amis les Russes a presque l’air de cacher quelque chose. D’habitude, on est plus discret sur les mouvements de troupes. Qui vivra verra !

Ma permission ne m’a pas occasionné d’angine, comme l’autre. Mais elle m’a laissé plus triste que les autres. C’est d’ailleurs la note générale. Le temps dure que ça n’en finisse pas bientôt. Dire que cela fait seize mois que nous menons sur le même front cette vie errante de Bohémiens. A quand donc, la ruée définitive ? Ah, si j’étais seul, il y a longtemps que je serais dans l’infanterie. Ce sont les seuls qui se distraient un peu !

Je pense que Dieu vous donnera à tous la santé si indispensable pour cette année. Que de peines vous allez avoir cet été ! J’espère bien que tu aideras de tout ton pouvoir tes bons parents. Aurez-vous des soldats pour les foins ?

Je t’envoie ainsi qu’à tous à la maison mes plus affectueuses pensées en attendant le retour définitif. Embrasse bien les enfants pour moi. Le temps me dure beaucoup d’eux.


Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 28 avril 1916
Comme pour toutes les lettres de cette période, Lucien respecte la censure et ne mentionne pas le nom du lieu où il est cantonné. Il livre tout de même les indices nécessaires à la reconnaissance des villages traversés...
Bien chère Alice,

Comme tu l’as pu voir dans ma carte d’hier, je n’ai reçu que ta lettre 5 au courrier d’hier. Je ne doute pas que les lettres 2-3-4 m’arriveront aussi. Hier, je suis allé au front, j’avais besoin de me distraire. De ne rien recevoir de chez soi donne le noir et je réponds que nous serions vite vaincus par les boches si les lettres étaient supprimées à toute l’armée pour un mois seulement. Les lettres, c’est le grand ressort. Vivre comme nous vivons, loin de toute affection, mal nourris, mal logés, pliés sous une discipline impitoyable, aucun ne résisterait à ce régime si ce n’était l’espoir qui soutient et les chères lettres qui l’entretiennent.

Donc je suis allé au front comme volontaire. C’est très intéressant parce que dans ce pays très plat, les boches nous voient très bien arriver et que les obus ne manquent pas. Je suis obligé moralement de faire quelques voyages pour ne pas avoir l’air d’être peureux aux yeux de l’officier surtout, et des camarades aussi. Hier il faisait très beau aussi il y avait une poussière épouvantable. Malgré cela, mon voyage m’a plu. Comme la route habituelle était trop battue par les obus boches, nous avons fait un grand détour en traversant deux fois la ….(blanc volontaire de Lucien). Nous avons passé dans le secteur anglais et j’ai admiré en passant la magnifique organisation de nos alliés. Croirais-tu qu’ils amènent de la mer de gros bateaux presque sur les lignes suivant le canal latéral. Ils ont installé un vrai port dans un marécage : des quais sur pilotis avec des petites voies étroites avec rails et chemin de schluttage. Des hommes de corvée poussent de petits wagonnets à toute vitesse en les poussant (assis) avec un pied. Les rails longent de petits hangars sur le bord de la route, de sorte que dix minutes après la sortie du bateau, les vivres, fourrages ou munitions sont chargés sur les voitures du train des équipages.

Sur le même cours d’eau, trois canonnières blindées avec une énorme pièce de canon à l’avant étaient embusquées sous des peupliers. Je ne m’attendais pas à voir l’escadre anglaise au front ! Nous avons traversé ensuite un par un à 200 mètres de distance, le sommet et un coteau. Nous avons traversé … (blanc volontaire de lucien) où il ne reste que quelques rares habitants. Les caves des maisons sont abritées sous des sacs de terre empilés et sur chaque maison, un écriteau indique combien la cave sous terre peut contenir d’hommes en cas de bombardement. De là, toujours isolément, nous avons retraversé le fleuve pour rentrer dans le secteur français à … Le village où nous avons déchargé est bombardé tous les jours. Il est à 2km des lignes, à peu près comme de chez vous à chez Guillerme. Une bosse de terrain le sépare des boches (comme ce serait Bel-air). Beaucoup de maisons sont entièrement démolies. La plupart sont éventrées avec les toits crevés, les façades, portes et fenêtres sont béantes. J’ai vu une maison bourgeoise contre laquelle pour la garantir, on avait dressé des charrettes verticalement. Quelle belle garantie !

C’est le premier village que je parcours et que je vois dans cet état. Toutes les maisons sont à reconstruire. Beaucoup ont brûlé et dans les autres, les murs ébranlés par les explosions ne tiendront pas. Seule l’église, dont je n’ai vu qu’un côté paraît ne pas avoir souffert. Nos batteries dissimulées autour du village répondaient aux boches. Je n’ai pas pu voir une seule pièce, ni un seul artilleur, pourtant on tirait à moins de 100 mètres de moi. Tout le terrain est raviné de tranchées, de boyaux, de trous et tas de terre. Il est bien difficile de distinguer dans ce cahot où peuvent être les canons. En arrière, ce sont encore des tranchées, des fils barbelés, des batteries et tout cela soigneusement établi à l’abri du feu des ennemis à contre-pente des coteaux. En cas de rupture de notre front, les boches retomberont sur une seconde et une troisième ligne aussi solide que la première. Que d’argent !

Je ne parle pas des nombreux aéros qui se faisaient bombarder. On ne voit plus que cela, par ce beau temps. Les nôtres ont fait des bombardements de nuit dont parle le communiqué d’hier. Toute cette nuit encore, on en a entendu ronfler. Le front a repris de l’activité. Le canon gronde tout le temps. Les ambulances de la Croix Rouge américaine qui sont ici roulent continuellement, amenant des blessés. Ce ne sont pas de grandes attaques, mais il y a du remue-ménage quand même. Très crânes, ces Américains qui s’exposent à être démolis constamment pour chercher nos blessés. Ils portent bien le drapeau de Genève d’un côté et le pavillon étoilé des États-Unis de l’autre mais ce n’est pas une garantie suffisante pour les boches.

Je me suis enrhumé très fort en lavant un peu de linge dans la cour très chaude et en plein soleil. Le major à qui j’expliquais hier au soir cet inexplicable rhume m’a dit que le soleil ardent enrhumait aussi bien que le froid, l’un et l’autre provoquant la congestion. Avis donc pour les enfants, ne les expose pas trop au soleil trop chaud. Il est vrai que dans la cour de chez vous, il y a toujours assez d’air. Ce matin, on nous a distribué des pelles et des pioches pour doubler ce que nous avions déjà. Chaque homme aura maintenant une pelle ou une pioche. Ça commence à sentir la marche en avant. On nous a donné aussi des boîtes pour mettre les masques et les porter constamment avec nous. Donne le bonjour aux voisins et amis, surtout M. Saumme, les Bray et l’ami Cappy. J’espère que tout va bien à la maison, fais part de mes affections les plus sincères pour tes chers parents et tes sœurs courageuses et reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 27 avril 1916


Bien chère Alice,

Le courrier a enfin apporté quelques lettres ce matin. J’ai reçu ta n°5 de pâques. Il me manque 2-3-4. Ça finira bien par tout arriver quand même. Le temps est superbe. Ce soir, je vais au front avec un camion pour remplacer un permissionnaire. Un aéro boche a été descendu hier ici. On a amené les deux aviateurs prisonniers à côté de notre bureau. Les aéros s’en payent avec ce magnifique temps. Ils volent aussi bien la nuit que le jour.

Je vais toujours bien. Je t’écrirai ce soir un peu plus long.

Embrasse bien tes chers parents pour moi en attendant le plaisir de vous revoir tous, je t’envoie mes plus affectueuses pensées.

Un mimi pour les enfants



Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 25 avril 1916
Chère Alice

Toujours point de courrier. Je n’ai encore reçu qu’une lettre de toi depuis mon départ. Tu peux penser si le temps me dure et je ne suis pas le seul. Rien de bien extraordinaire par ici. Le communiqué d’hier mentionne un violent bombardement qui a eu lieu l’autre nuit ici et dont je t’ai parlé, je crois. Cette nuit encore les aéros ont fait un tapage sur nos têtes jusqu’au jour. Nous sommes ici beaucoup plus près du front que nous ne l’étions dans nos précédents cantonnements. On voit très bien éclater les gros obus boches non loin. Le paysage peu accidenté présente d’assez vastes horizons. On voit très bien d’ici la grosse masse d’une cathédrale célèbre et l’œil plonge sur le cours d’un fleuve dont la vallée se perd au loin. Somme toute, c’est assez agréable, vu par le beau temps que nous tenons en ce moment.

Je vais toujours bien.

En attendant que je reçoive enfin de vos chères nouvelles à tous, je t’embrasse bien fort, chère Alice, ainsi que les petits et tes chers parents et sœurs.


Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 avril 1916

Bien chère Alice,

Tu as su par ma carte d’hier que nous n’avons pas reçu de lettres. C’est à la poste centrale de Paris que le courrier s’égare paraît-il. Je n’ai encore reçu qu’une seule lettre de toi depuis mon départ. C’est long. Le capitaine a dû réclamer. Je pense que tout arrivera quand même. Ce qu’il y a de curieux, c’est que les lettres recommandées et les colis arrivent. Ainsi, j’ai reçu hier le paquet de mes cousines D. Il contenait une boite de sardines et une tablette de chocolat pour Tricotelle. Pour moi, il y avait une boite de sardines, une de thon, deux tablettes de chocolat, un gros gâteau de pain d’épice, une boite de raisins secs, du sucre, une boite de pastilles de gomme. Les raisins et le gâteau ont fait le dessert d’hier, jour de pâques. Nous n’étions que Cahuzac, Planche et moi. Velle et Sénart sont en permission depuis samedi.

Le temps très mauvais toute la semaine sainte est devenu tout d’un coup très beau. Il a fait une journée magnifique hier et ce matin, elle s’annonce toute aussi belle. La section a roulé hier toute la journée, malgré la fête. Je suis allé à la grand-messe de 10h. Elle était dite par l’aumônier des ambulances assisté de deux jeunes prêtres. L’archiprêtre de l’endroit a fait le sermon. Il est très vieux et il a dû être fort éloquent quand l’âge lui permettait plus de moyens. Malgré cela il a terminé son prêche par une prière improvisée pour notre patrie qui a été dite avec un tel élan sincère, une telle conviction que tout le monde en a été profondément ému. Jamais je n’avais entendu une supplication aussi ardente et aussi vraie. A quelques pas du front, elle avait une grandeur particulière. L’assistance était variée au possible et avait un aspect peu ordinaire que le front seul permet de voir. Il y avait un général, des officiers, des médecins, des ambulances, des aviateurs coquets et des fantassins de retour des tranchées, boueux et superbes à la fois, le barda sur le dos comme à une prise d’armes, des coloniaux, nombreux ici, des blessés, des vieux territoriaux, GVC ou cantonniers tout gris en veste de velours et casque. Un chœur militaire avec violon et violoncelle a chanté la messe. C’était très intéressant et très beau.

L’après midi, je suis allé au cimetière où sont enterrés de nombreux soldats de notre région. Les inscriptions n’ont que le nom et le régiment. J’ai reconnu beaucoup de noms connus mais les renseignements sont insuffisants. J’y ai vu un Chevalier et un Vogel, adjudant. Connais-tu ? La grande tombe est très bien entretenue. Dans un coin à part sont 4 boches, leurs tombes sont propres aussi et leurs noms y sont écrits sur des petites croix de bois.

Les aéroplanes ont profité du beau temps hier pour se promener en quantité. Des boches ont passé, un des nôtres est tombé par accident tout près de nos camions. Rien n’a bougé après la chute. Les deux malheureux aviateurs étaient morts. Toute la nuit nos aéros ont fait la patrouille dans le ciel très clair. Un grand trait de lumière immobile leur servait de point de repère pendant que d’autres projecteurs éclairaient le champ d’aviation pour les départs et les atterrissages.

Ce matin, Planche est au front en remplacement d’un permissionnaire. Ce soir ce sera Cahuzac. Demain repos. Après demain, j’irai à mon tour sur un camion faire une petite tournée vers les lignes.

Je vais très bien, toujours. Dieu veuille qu’il en soit de même pour tous à la maison. Vous aurez tous tant besoin de votre santé cet été !

En espérant que bientôt notre courrier nous apportera les nouvelles tant attendues, je t’embrasse, chère Alice, ainsi que tous.


Je te joins un article au sujet des loyers pendant la guerre. De part cette loi (art 14 ter) les mobilisés et attributeurs des allocations journalières en seront exonérés. Nous verrons ça ;
Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 avril 1916


Bien chère Alice,

Tu as su par ma carte d’hier que nous n’avons pas reçu de lettres. C’est à la poste centrale de Paris que le courrier s’égare paraît-il. Je n’ai encore reçu qu’une seule lettre de toi depuis mon départ. C’est long. Le capitaine a dû réclamer. Je pense que tout arrivera quand même. Ce qu’il y a de curieux, c’est que les lettres recommandées et les colis arrivent. Ainsi, j’ai reçu hier le paquet de mes cousines D. Il contenait une boite de sardines et une tablette de chocolat pour Tricotelle. Pour moi, il y avait une boite de sardines, une de thon, deux tablettes de chocolat, un gros gâteau de pain d’épice, une boite de raisins secs, du sucre, une boite de pastilles de gomme. Les raisins et le gâteau ont fait le dessert d’hier, jour de pâques. Nous n’étions que Cahuzac, Planche et moi. Velle et Sénart sont en permission depuis samedi.

Le temps très mauvais toute la semaine sainte est devenu tout d’un coup très beau. Il a fait une journée magnifique hier et ce matin, elle s’annonce toute aussi belle. La section a roulé hier toute la journée, malgré la fête. Je suis allé à la grand-messe de 10h. Elle était dite par l’aumônier des ambulances assisté de deux jeunes prêtres. L’archiprêtre de l’endroit a fait le sermon. Il est très vieux et il a dû être fort éloquent quand l’âge lui permettait plus de moyens. Malgré cela il a terminé son prêche par une prière improvisée pour notre patrie qui a été dite avec un tel élan sincère, une telle conviction que tout le monde en a été profondément ému. Jamais je n’avais entendu une supplication aussi ardente et aussi vraie. A quelques pas du front, elle avait une grandeur particulière. L’assistance était variée au possible et avait un aspect peu ordinaire que le front seul permet de voir. Il y avait un général, des officiers, des médecins, des ambulances, des aviateurs coquets et des fantassins de retour des tranchées, boueux et superbes à la fois, le barda sur le dos comme à une prise d’armes, des coloniaux, nombreux ici, des blessés, des vieux territoriaux, GVC ou cantonniers tout gris en veste de velours et casque. Un chœur militaire avec violon et violoncelle a chanté la messe. C’était très intéressant et très beau.

L’après midi, je suis allé au cimetière où sont enterrés de nombreux soldats de notre région. Les inscriptions n’ont que le nom et le régiment. J’ai reconnu beaucoup de noms connus mais les renseignements sont insuffisants. J’y ai vu un Chevalier et un Vogel, adjudant. Connais-tu ? La grande tombe est très bien entretenue. Dans un coin à part sont 4 boches, leurs tombes sont propres aussi et leurs noms y sont écrits sur des petites croix de bois.

Les aéroplanes ont profité du beau temps hier pour se promener en quantité. Des boches ont passé, un des nôtres est tombé par accident tout près de nos camions. Rien n’a bougé après la chute. Les deux malheureux aviateurs étaient morts. Toute la nuit nos aéros ont fait la patrouille dans le ciel très clair. Un grand trait de lumière immobile leur servait de point de repère pendant que d’autres projecteurs éclairaient le champ d’aviation pour les départs et les atterrissages.

Ce matin, Planche est au front en remplacement d’un permissionnaire. Ce soir ce sera Cahuzac. Demain repos. Après demain, j’irai à mon tour sur un camion faire une petite tournée vers les lignes.

Je vais très bien, toujours. Dieu veuille qu’il en soit de même pour tous à la maison. Vous aurez tous tant besoin de votre santé cet été !

En espérant que bientôt notre courrier nous apportera les nouvelles tant attendues, je t’embrasse, chère Alice, ainsi que tous.


Je te joins un article au sujet des loyers pendant la guerre. De part cette loi (art 14 ter) les mobilisés et attributeurs des allocations journalières en seront exonérés. Nous verrons ça ;
Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 22 avril 1916
Ma chère Alice,

Voilà quatre jours bientôt que nous n’avons pas reçu de lettre. Le courrier s’obstinant à perdre notre paquet de lettres. Je pense qu’elles finiront par arriver quand même mais avec quel retard !

Hier vendredi saint, notre caporal d’ordinaire, le fameux Lachenal a profité de l’absence de l’officier encore en permission pour faire une cuisine avec Vrande. Le capitaine l’avait bien fait appeler la veille au soir pour qu’on fasse maigre comme les autres sections mais il a dû probablement prétendre qu’il n’avait que de la viande, qu’il était trop tard, enfin, le fait est là. A notre petite table, nous avons fait maigre. Nous avons mangé des œufs. Les autres (Velle, etc…) avaient acheté de la langouste au lieu de sardines comme il était convenu. Je n’aime pas ça alors j’ai été obligé d’aller à la cuisine mais je pense que je ne serai qu’à demi damné car je n’ai pris à midi que des pommes de terre sans la viande. Le soir, je n’ai pris que du bouillon. Maintenant, la viande avait cuit dans le bouillon le soir et dans les pommes de terre le matin. Je n’en ai pas mangé, mais il y avait le goût ! Voilà un cas de conscience, aide moi à m’en tirer !

L’officier est rentré hier au soir. Toujours la même chose. Pendant ma permission, il était venu d’une autre section un autre brigadier, nommé Sénart, c’est un grand richard, il mange avec nous. Il voudrait être au bureau et pour y arriver, il fait le malade, pensant qu’en toussant et en faisant l’homme faible on l’embusquerait au lieu de courir les routes sur un camion.

Je ne pense pas que son plan réussisse. Il a déplu à Mercier et à Velle par son air hautain et sa manière de refuser tout le travail parce qu’il tousse. Hier au soir il a répondu de même à l’officier. Je crois qu’il s’est coulé et que l’on va le débarquer de la section à la première occasion. Ce n’est pas encore lui qui prendra ma place, du moins je ne le crois pas. J’ai repassé la caisse hier au soir à l’officier en ne gardant que 200 frs avec moi. J’avais fait pour près de 400 francs de dépenses en son absence. Il a mis les billets de banque que je lui repassais dans sa poche, sans même les compter (700frs) et il ne m’a même pas demandé d’explications. Sur les dépenses que j’avais faites (prêt, ordinaire, etc)

Je ne suis pas retourné au front depuis dimanche dernier. Il ne fait que pleuvoir tous les jours. Sauf le jeudi saint où il a fait assez beau, nous n’avons eu que du mauvais temps.

Demain c’est pâques. Il est probable que les camions marcheront comme d’habitude. Le travail est trop pressant. Je pense que le bureau pourra néanmoins aller à la messe, à moins qu’il n’y ait quelque gros travail imprévu. Demain tantôt, j’irai au cimetière, le 14ème corps est resté par ici de longs mois et comme il y a des ambulances fixes, beaucoup de soldats de notre région sont enterrés par ici. Peut-être retrouverai-je des noms connus.

Tu me diras bien dans ta prochaine lettre comment va la petite. Pèse la tous les quinze jours, toujours avec les mêmes effets et aux mêmes heures de la journée avant un repas. Autrement, tu n’aurais que des données inexactes. Tu m’enverras ces poids. Fais de même pour le gros. Tu verras si l’augmentation de poids de la petite est proportionnée à celle du petit, en tenant compte de leurs poids respectifs. En divisant leur poids par celui de l’augmentation de la quinzaine, tu auras tant de pour cents qui te servira de base de comparaison. Tu m’enverras tout cela.

Je te recommande de bien veiller à ce que ta chère maman ne porte jamais le petit et de lui aider autant que possible. Votre grand ennemi, les foins, approche. Il faut donc dès maintenant préparer votre offensive et pour cela veiller à la santé de tous. Vous n’aurez pas trop de toutes vos forces à tous. Que rien au moins ne vienne compliquer encore les choses. Et puis surtout, que ton papa laisse de côté tout ce qui n’est pas indispensable. Tant pis si les vignes ont de l’herbe, j’ai tant peur que cet été vous soit plus dur que vos forces ne le permettent.

Vous avez sans doute vu par les journaux que les Russes viennent nous aider. Un article de Charles Humbert d’hier laisse entendre que les Italiens vont en faire autant sous peu. Tant mieux.

Tout cela laisse bien entendre que le gros effort sera sur notre front et que ce sera bientôt. Espérons qu’il sera décisif et qu’avec l’aide de dieu, nous triompherons entièrement. Je n’en ai d’ailleurs jamais douté. Le revirement des Américains contre les boches semble bien indiquer qu’ils jugent la partie comme désespérée pour les coalisés. Alors, n’est ce pas, on entre en guerre quand c’est presque fini. On adhère au pacte de Londres, on ne fera la paix que tous ensemble et comme allié on aura bien une petite part du gâteau : Business is business…. !

Ce qui n’en démontre pas moins que les boches sont f…

Au revoir, chère Alice, embrasse bien et remercie pour moi tes chers parents de toutes leurs bontés. Conserve ta santé pour leur bien aider et en attendant le retour définitif, je t’envoie toute mon affection.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 19 avril 1916
Mercredi 19 avril 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ta bonne lettre du 15 avril n°1 et je t’en remercie beaucoup. J’espère que cette carte trouvera toute la maison en meilleure santé que ta lettre ne paraît l’avoir quittée. Il faut dire à ton papa qu’il faut qu’il fasse bien attention à lui, qu’il ne s’expose pas trop aux rosées du matin, ni aux fraîcheurs du soir. Qu’il se réserve pour les fourrages. Je me demande comment vous allez pouvoir vous en tirer cette année. Que Jeanne fasse aussi bien attention à elle pour cette même raison des grands travaux à venir. Il faut que notre chère mémé prenne bien soin d’elle. Surtout qu’elle ne porte jamais le petit. Il est très vigoureux, qu’on le gâte un peu moins, il ne s’en portera pas plus mal. Ne lisez pas cette carte au petit, il en conclurait qu’on ne l’aime plus. Je ne dis rien pour Marcelle, c’est le pilier de la maison, sa vaillance lui fera de la réclame pour trouver un mari. Rien de nouveau par ici. On travaille toujours beaucoup pour le front. Temps de giboulées. J’ai couché cette nuit dans mon bureau et j’y ai été très bien. Je vais bien, pas de rhume. L’officier est toujours en permission.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 18 avril 1916

Ma chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes pour ne pas te faire manquer le courrier d’aujourd’hui. Je n’ai encore rien reçu de toi. Ce matin, nous avons changé le bureau. Nous sommes très bien, dans une jolie chambre chez deux ouvriers seuls, le père et le fils, qui travaillent d’ailleurs toute la journée à la fabrique de tricots de laine. J’ai installé mon hamac dans un coin de la chambre. Je serais mieux que dans ce grenier où il ne faisait chaud que tout juste, la pluie cette nuit passait entre les tuiles plates et m’inondait.

Nos camions bardent ferme de nuit et de jour. On fait un nouveau front défensif formidable. Cahuzac de matin est allé voir. La nuit prochaine, d’autres camions iront à 1km des boches. J’ai envie d’y aller, c’est très intéressant. Je pense que dans quelques jours il y aura du nouveau par ici. Le temps est toujours pluvieux.

L’officier est toujours absent. Mon travail avance au bureau et me voilà presque à jour. Hier au soir, nous sommes allés au salut à 6 heures. On disait qu’il y aurait un prédicateur. Il n’y a eu que des prières. Je me suis amusé après : Cahuzac après la soupe nous avait quitté mystérieusement alors Velle m’a dit : « il court », laissons le. Nous sommes allés à l’église et nous y avons trouvé mon Cahuzac qui y était allé tout seul, de peur qu’on ne le chine, peut-être. Nous sommes revenus tous ensemble. Ce soir ou demain, j’irai au cimetière où sont enterrés beaucoup de soldats de l’Isère. Toutes mes affections et mes remerciements à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 17 avril 1916
Aux armées, le 17 avril 1916 lundi matin 8 heures

Bien chère Alice,

Je ne t’ai pas écrit hier, et je me rattrape vite ce matin avant de me mettre à l’ouvrage. J’ai encore un peu le cafard et ça m’aidera à avoir le courage de me replonger dans mes paperasses.

Je suis arrivé, comme tu sais, vendredi soir au bureau vers 6 h ½. Les amis soupaient. Je n’ai vu l’officier que le lendemain matin. Il partait avec sa section, il est entré au bureau en coup de vent et il m’a fait le meilleur accueil. Il m’a tendu la main, m’a vite demandé des nouvelles de la petite et m’a dit qu’il partait le jour même pour aller voir son frère qu’on opérait de l’appendicite. Il est revenu à midi, m’a redemandé des nouvelles de la petite et nous avons causé de mon voyage. Il m’a ensuite passé la caisse avant son départ. J’ai plus de 1200 fr en poche. Il est parti à deux heures après nous avoir fait de grands adieux bien amicaux. Quels changements avec les temps de noël. Pendant ma permission, il est arrivé plusieurs papiers de service qui embarrassaient Cahuzac. Alors l’officier lui disait « Mettez-ça de côté, Sertier fera ce qu’il faut à son retour. » Je te dis toutes ces choses pour te montrer que ma situation n’a pas changé au bureau pendant mon absence. Quand j’ai lu les nouvelles circulaires pour le 2ème trimestre, j’ai dit à l’officier, « je vois ce qu’il y a à faire ». Il s’est contenté de cette explication et ne m’en a pas demandé davantage.
Hier matin pour les Rameaux, j’ai fait ma toilette et je suis allé un moment à la messe de 10 h. La section a travaillé toute la journée. Nous sommes très près du front, ici. Alors entre deux voyages de matériel, les hommes reviennent manger la soupe. L’après midi hier était très beau. Les camions repartaient pour le front. Je suis monté sur l’un d’eux et nous sommes allés à 3km des tranchées boches. J’ai vu mon ami Rozières, il vous envoie le bonjour à tous. On fait dans cette région très plate un nouveau front en arrière. Nous avons mené des poutrelles de fer pour faire des batteries, des poutres, des plateaux, du fil de fer, etc. Jamais je n’avais vu encore des travaux de défense aussi importants. Il y avait un réseau de tranchées, de boyaux, de batteries cachées impossible à décrire. On y travaille fiévreusement. Que d’hommes, que d’autos ! Et des troupes !

La nuit de samedi à dimanche, il y a eu un combat d’aéroplanes au dessus de nos têtes. On entendait très bien les coups de mitraillette du grenier où j’étais couché, mêlés aux coups de canon plus lointains. Hier au soir une escadrille, française ou boche, je ne sais pas, a passé sur nos têtes. Le temps était nuageux, les projections ne pouvaient percer les nuages. Un grand trait de feu immobile barrait le ciel et servait de ligne de repère aux aviateurs. Qui l’envoyait, nous ou les boches ? On était trop près pour le savoir. La nuit, ça trompe.

J’ai vu hier un canon de 75 monté sur un pilier tournant et destiné au tir vertical contre les aéros.

On s’attend paraît-il à une prochaine attaque boche dans notre région, aussi les villages sont bondés de troupes. J’ai remarqué qu’il y avait surtout ici des troupes d’élite ou réputées comme telles. J’entends sous cette appellation les zouaves, chasseurs alpins, coloniaux, noirs etc…(je ne veux pas dire qu’il y a ici de tout cela)

Les vastes plaines où nous sommes seraient propices, il me semble, à des opérations de large envergure.

Je commence à m’acclimater dans mon grenier. J’ai doublé mes couvertures et je suis très bien. Voilà deux nuits que je dors comme il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé, l’air froid est bien meilleur pour la santé. Je suis dérhumé entièrement. Je vais donc très bien. Tu me diras bien dans tes lettres comment vont les enfants et tes chers parents et sœurs. Embrasse-les bien tous pour moi et en attendant le retour définitif, je t’envoie mes meilleurs baisers.

Planche me charge de t’envoyer un bonjour amical.
Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 15 avril 1916
Bien chère Alice,

Je suis arrivé hier à 6 heures du soir et j’ai retrouvé toute ma section qui ne m’attendait pas encore étant donné le retard qu’avaient tous les permissionnaires avant moi et qui était dû aux lenteurs du voyage. On m’a remis ici trois lettres, une de toi (je ne m’étonne plus si je ne comprenais pas bien tout ce que tu me disais au sujet de tes lettres), une de Pierre, et une de ma mère. Ton paquet était arrivé aussi, bien intact sauf les pommes, entièrement pourries. Je n’ai pas encore reçu celui de Mme Carra. Je t’envoie les photos. Je n’y suis pas bien, comme tu verras, nous étions sur un terrain en pente. Enfin tant pis. Nous sommes dans un pays plein de troupes. Nous sommes très mal, comme bureau, dans une petite cuisine. Je couche dans un grenier sous les tuiles avec Cahuzac et un autre. J’ai reçu une veste canadienne neuve en échange de ma peau de bique et une couverture neuve ainsi que des souliers et une culotte de velours. Cahuzac m’avait tout mis ça de côté. Tricotelle a passé à une autre section du groupe. Je l’ai vu ce matin. Le pays où nous sommes est important : plus de 4500 (habitants ?)

Il pleut, le temps est froid. Je vais très bien, je ne suis pas trop fatigué du voyage. J’avais encore des provisions pas perdues du reste pour voyager au moins huit jours. Remercie bien la mémé. En attendant de tes nouvelles, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Amiens, vendredi 14 avril 1916
Croix Rouge de la Gare

Ma bien chère Alice,

J’ai bien le temps de t’écrire. J’ai encore cinq heures à attendre à la gare avant le départ du train pour mon nouveau cantonnement situé à 17 kilomètres d’ici en allant au front. Je t’ai déjà dit qu’Auguste Faure était resté longtemps dans cet endroit. Tu demanderas à Fanny Faure l’adresse des gens où était son fils à Villers-Bretonneux. Je vais te raconter mon voyage. Je suis parti de Perrache par le train express de 10 heures du soir. Ce train est interdit aux militaires. Je n’ai pu le prendre que grâce à ma grande habitude de la gare. J’étais dans un des wagons nouveaux, très confortable. J’ai pu dormir un peu et je suis arrivé à la gare de Lyon, à Paris, à 7 heures du matin. Pas trop de fatigue. De là, j’ai traversé Paris en métro pour aller à la gare du Nord. Je ne connais que ce moyen pour circuler dans Paris. J’aurais mieux aimé prendre le tram, mais je ne les connais pas assez et tant pis, j’ai parcouru Paris dans une cave, ce qui n’est guère intéressant, mais très rapide. A la gare du nord, j’avais trois heures à attendre. Il pleuvait, sortir en ville ne me tentait guère. Je suis allé lire à la salle de la Croix-Rouge et avant de prendre mon train, j’y ai très bien dîné gratis. Soupe, pommes de terre au jus, rôti, confitures, café pain et cidre. J’avais l’intention d’aller droit à Aumale. Pour cela, je devais quitter le train de permissionnaires à Saint-Just-en-Chaussée et par une petite ligne rejoindre Aumale. J’étais parti de Paris à 11h30.

En route, j’ai vu de nombreux trains chargés de troupes que je connaissais bien. Cela m’a donné à réfléchir que ma section pourrait fort bien être partie aussi. J’ai donc continué sur Abbeville où je suis arrivé le 13 à 6 heures du soir. En allant au dépôt automobile me renseigner, je rencontre Besson qui y est depuis longtemps.

C’est lui qui m’a appris que le groupe est parti d’Aumale pour V.B. Au bureau, je retrouve deux camarades qui étaient autrefois au groupe et qui ont été changés depuis. Tous les trois, nous sommes allés nous renseigner à la gare pour nos trains respectifs. Le mien partait à minuit et me posait à Amiens à 2 heures du matin pour ne repartir qu’à 6 heures pour V.B. Grand merci ! Encore une nuit blanche. Je me souvenais de ma dernière angine ! Nous sommes allés tous les trois à l’hôtel où nous avons soupé et couché. Les deux autres sont partis à 6 heures. Moi j’avais le temps. Le train pour Amiens ne partait qu’à dix heures. Je suis allé à l’église. Splendide monument (carte). J’ai visité le monument de Courbet et je suis allé à la gare où j’ai trouvé un bon petit camarade de ma section parti trois jours avant moi en permission. Il arrivait d’Aumale où il n’avait trouvé personne et revenait à Abbeville pour la deuxième fois. C’était le quatrième jour qu’il errait ainsi de gare en gare. Il se nomme Thouvenel, c’est lui qui conduit mon ancien camion, le 8. Nous sommes arrivés en gare d’Amiens d’où je t’écris à 11h30 et le train ne repart qu’à 5 heures 8 ce soir pour arriver à V.B. à 6 heures. Je suis à la Croix-Rouge. En y arrivant avec Thouvenel, on nous a fait dîner tout de suite (toujours gratis) maintenant nous sommes dans un petit salon. Lui lit et moi j’écris. La dame de la Croix-Rouge, une jeune femme, essaye de causer avec un blessé irlandais qui se chauffe près du poêle, elle ne connaît que le mot : yes pour tout et je doute que leur conversation soit très intéressante, l’anglais ne connaissant pour tout français que le seul mot : souvenir. Voilà donc où j’en suis de mon voyage.

En route, j’ai vu les fameux canons nouveaux de 400, du moins je crois que c’est cela. L’affut, énorme porte à cheval sur deux wagons à boggie. La pièce a au moins 20 mètres de long. La culasse et les servants sont abrités sous une coupole blindée. La locomotive et les wagons à munitions étaient blindés aussi. Le tout était peint en faux marbre jaunâtre, couleur d’argile. Quels monstres ! Je n’avais encore jamais rien vu de pareil.

Je ne finirais pas cette lettre sans te dire le bien que l’on ressent dans les Croix-Rouge où l’on est accueillis en enfants gâtés. C’est un spectacle vraiment impressionnant que de voir tous ces poilus barbus et jeunes bleus aux figures fraîches entrer timidement dans la salle et y rester bien sage, soit à table, soit à la lecture. On entendrait voler une mouche. Pourtant il n’y a aucune contrainte, aucun chef ou gradé quelconque.

Rien que des femmes jeunes ou âgées, empressées et souriantes, attentives à vous servir à boire et à manger ou à vous offrir un lit pour vous reposer, de l’eau, des linges pour se laver. Rien n’y fait. Tous ces poilus qui font trembler les boches restent là, dociles et silencieux et s’en vont ensuite sans bruit en remerciant doucement. Tous ces petits soins qu’on reçoit rappellent trop la famille qu’on vient de quitter. Une fois loin, on n’a plus besoin de faire l’homme fort qui quitte les siens sans faiblir et je crois que dans les Croix Rouges, tous ces hommes qui ne disent rien ont peut-être le cœur trop gros pour pouvoir parler.

Je te charge, bien chère Alice, de bien remercier tes chers parents et leur bonté pour moi. Ton papa m’a encore gâté à la gare, plus que d’habitude. J’en suis tout confus. Fais bien ce que tu pourras pour leur aider et embrasse les bien pour moi. Mille baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Paris, jeudi 13 avril 1916
Chère Alice

Je viens d’arriver à la gare du Nord. Le voyage a été rapide. Je suis parti de Lyon à 10h hier au soir et à 7 heures ce matin, j’étais à Paris. Il pleut, je t’écris de la Croix-Rouge (salle de repos). Mon train ne repart qu’à 11h25. J’étais dans un wagon et j’ai dormi une partie de la nuit. Bon courage, chère Alice, espérons en des jours meilleurs. Continue à avoir bien soin des enfants. Embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et en attendant l’heure du retour définitif, reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, jeudi 30 mars 1916
Chère Alice,

Je viens de recevoir une lettre de Mme Carra et les tiennes 24 et 25. Merci bien des détails sur les enfants qui m’ont fait le plus grand plaisir. Ton virtuose surtout m’amuse. C’est peut-être un Gounod en herbe ? Pèse bien la petite chaque semaine et note le poids soigneusement, car je veux voir si l’augmentation de poids est progressive ou non. Nous avons eu revue d’habillement ce matin et comme je suis dans mon beau linge, je vais me faire photographier cet après midi avec Velle, Mercier, Planque et quelques amis. C’est pour faire des cartes postales. Je t’enverrai ça aussitôt fait et en casque, svp ! Je vais toujours très bien.

Embrasse bien tes chers parents pour moi. Je t’envoie mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.
J’ai touché les 50 frs du mandat le jour même de l’arrivée. Merci. Tu peux jeter le talon du mandat.



Lucien
Sertier Lucien
Aumale, mardi 28 mars 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta carte 23 de vendredi dernier avec un contenu dont je te remercie bien. J’ai donné le mandat au vaguemestre qui le touchera aujourd’hui ou demain. Laisse moi te dire au sujet du paquet de 1kg que tu m’annonces que tu as droit à un paquet par mois à la poste à port gratuit. Tu n’as qu’à faire présenter au guichet ta feuille d’allocations. Renseigne toi d’ailleurs à ce sujet.

En réponse à ta lettre, j’allais oublier de te dire que le mandat est largement suffisant. Je t’envoie une photo faite par un camarade. Elle représente des gros camions anglais qui passaient à Buneville. Tu remarqueras la hauteur de la pièce par rapport au cheval ainsi que sa longueur. Cette photo a été prise de notre bureau, situé en face. Il y avait de la neige mais le vent l’a soufflée des toits. Je vais toujours très bien. Merci beaucoup de ton envoi, je pense que nous resterons au moins encore une semaine ici. Le vent a été grand, cette nuit et le temps est toujours pluvieux. Mes meilleurs sentiments d’affection pour tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Valencin, mardi 28 mars 1916
Lettre de Marcelle à Lucien

Mon cher papa,

Je ne t’écri pas mais je panse toujour à toi. Tu pans bien que je toublie je ne toublie pas parce que je n’ai pas le temps de t’écrire. Le matin je vai en champ au vaches toute sole la tante (à la cure) il faut que je surveille mon petit joseph sa faiq je né pas le temps de t’écrire.
Le parin a acheté une vache a la foire d’Herieux, les tatans l’ont batisé mignone parce qu’elle était un peu maigre. Mon petit frère n ;l. v. saule. Je suis bien enrhumé peutaitre que sa ne sera rien. Il ne fai pas bien botan. Mon parin et ma mémé son talé a lyon ujour dui. La tatan Marcelle est bien enrhumé on lui a mi un … à lé pole goche.
Ta fille qui taime de tou soncorqps.

Marcelle Sertier
Sertier Lucien
Aumale, lundi 27 mars 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai toujours pas le temps de t’écrire plus longuement, il en sera un peu aussi pendant ces quelques jours correspondant à la fin du mois et du trimestre. Je vais très bien, malgré le temps de pluie et de neige que nous avons depuis quelques jours ici. Rien de bien saillant à te raconter. Nous sommes si loin du front qu’on n’en entend pas même le canon, ou si peu qu’on doute que ce soit bien lui. J’ai fini aujourd’hui mes fameux inventaires, ce sera le tour des comptes, maintenant. Tu remercieras bien ma fillette pour sa lettre, son écriture va de mieux en mieux. Je comprends très bien que la venue de la couturière constituait un cas de force majeure. Je doute même que le petit Joseph qui aurait paraît-il pris sa part de temps ait eu pendant la conception de ces fameuses affaires de poupée, des soins trop prolongés de sa sœur. Dans tous les cas, j’admets l’excuse invoquée. Je ferai ce soir le certificat que tu m’as demandé. Nous n’avons plus le courrier que tous les deux jours. Ce sera pour demain, tes prochaines nouvelles que j’espère bonnes, pour toi et tous.
En attendant la venue de la prochaine permission qui me permettra de vous tous bientôt revoir, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, samedi 25 mars 1916
Bien chère Alice,

Je commence ces quelques lignes pendant que je suis un peu tranquille. J’ai travaillé jusqu’à maintenant, je suis toujours en train sur ces fameux inventaires que j’espère bien finir demain car il faut que je les envoie lundi matin. Planche a été malade à son retour de permission, il n’est pas encore bien rétabli et il ne nous seconde guère. Cahuzac ne se foule pas trop non plus, il voit maintenant que ce n’est pas lui qui me supplantera au bureau et ma foi, ce n’est pas la peine qu’il fasse autant de zèle qu’au commencement. Alors pour que rien ne cloche, je m’appuie les heures supplémentaires. L’officier me rend responsable de tout, même des gaffes de Planche ou de Cahuzac alors il faut que je surveille tout. Pour certaines pièces, j’ai plus vite fait de les faire que de les regarder. Je ne leur laisse guère que le travail de copie. Ce que je m’appuie en plus en travail, je le gagne en autorité. L’officier me soutient à fond, surtout devant mes camarades, il affecte de me traiter comme un gradé. Comme de juste, cela a suscité un peu de jalousie dans les rangs et je m’aperçois bien de ces rancunes en dessous que rien ne justifie. Je n’ai pourtant jamais fait punir personne, directement ou indirectement. Je suis aimable avec tous et j’adoucis autant que je peux tout ce que mes fonctions ont de sévère pour eux. Ce qui les fait marronner le plus, c’est que les faux cols, c’est à dire les camarades riches qui ont reçu une bonne éducation en général me recherchent. Je ne me laisse pas rincer la bouche à personne, mais je ne peux pas être impoli non plus avec des camarades aimables parce qu’ils sont riches. Dieu sait pourtant que je favorise autant que je peux pour les effets ou pour la nourriture, ceux qui sont comme moi peu fortunés.

C’est à eux aussi que va toute ma sympathie mais cela ne les désarme pas. En tout cas, cela m’est fort égal. Je ne crains pas leurs criailleries. Si on me remettait brusquement dans le rang, ils seraient bien embarrassés pour me citer un seul abus de mes fonctions envers eux.

Tout cela vient de ce que je n’ai pas les galons correspondant à mon emploi. Pas de galons, pas de prestige !

Nous avons reçu aujourd’hui l’avis officiel du 3ème tour de permission, il commencera au 1er avril. Je pense y aller au début de mai, cette période correspond à une accalmie au bureau, comme la dernière fois.

Dimanche soir 4 heures.

J’ai reçu ce matin ta lettre 22 avec celle de ma fillette. Merci beaucoup. J’ai travaillé cet après-midi. Ce soir peut-être aurais-je mieux le temps de t’écrire un peu plus. Il a gelé très fort, l’autre nuit. La neige est restée deux jours. Ce matin il en tombait encore, mais ce tantôt, il fait un beau soleil de printemps.
Je vais très bien et j’espère que cette lettre trouvera toute la maison en bonne santé. Tu me diras bien comment va ta chère maman maintenant ainsi que tous.
Je suis obligé de finir, en attendant le plaisir de bientôt te revoir, je t’embrasse bien fort, chère Alice, avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, vendredi 24 mars 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 20 et 21. Deux à la fois, cela m’a compensé du dernier courrier sans nouvelles. C’est la poste qui avait tort. Ce matin, en me levant, j’ai été tout étonné de voir dix centimètres de neige. Elle tombe toujours mais elle fond à mesure. Le temps n’est pas froid, ce climat est bien meilleur que celui que nous avons quitté. Il n’y a pas à dire, malgré la neige, le temps reste doux. Ce matin, il y a eu revue des camions, des outils et pièces de rechange. Tout cela ne me dérange guère au bureau. Ce qu’il y a de bon, c’est que presque tous les officiers de l’automobile ne sont guère compétents en fait de paperasserie. Aussi ils évitent de s’y trop frotter de près pour ne pas faire preuve de leur ignorance à ce sujet et je suis assez tranquille en somme dans mon poste, c’est à dire que je trace à peu près mon travail comme je le veux. Mais par exemple, pour tout ce qui concerne les commandes de pièces de rechange, rapports au sujet des voitures, etc…l’officier est très fort et là, il nous trouve de l’occupation.

Rien de nouveau à te raconter. Je vais très bien et je voudrais qu’il en fût de même pour tous à la maison.

En attendant que j’aie le temps de t’écrire plus longuement, je t’embrasse, chère Alice, bien fort, ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les petits.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, jeudi 23 mars 1916

Chère Alice,
Le courrier n’étant pas venu ce matin, force est d’attendre à demain pour avoir de tes nouvelles. Rien de nouveau à te dire. Le temps est pluvieux sans être trop froid. La fin du trimestre approche et je me hâte de tout mettre en ordre pour ne pas traîner avec moi la comptabilité du trimestre écoulé. J’envoie en effet après les avoir arrêtées toutes les pièces au dépôt à Dijon. Tu n’oublies pas que j’appartiens au 8ème escadron du train à Dijon et que c’est là qu’il faudrait s’adresser pour avoir des renseignements sur mon compte le cas échéant en mentionnant bien la section, 404.

Je vais toujours très bien. J’espère que la santé de tous est bonne. En attendant le plaisir de vous tous revoir, je t’embrasse bien chère Alice, de tout mon cœur ainsi que tes chers parents, les sœurs et les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, jeudi 16 mars 1916
Jeudi 16 mars 1916. 3 heures du soir

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes deux lettres. La grande n°16 et la plus petite 17. Je t’en remercie beaucoup. Cela m’a fait bien plaisir de savoir des nouvelles de tous. Je trouve que ta maman tarde bien pour aller à Lyon. Joséphine leur donnerait bien l’adresse chez elle. Et puis les travaux vont recommencer et ça restera encore. Pourtant, la santé avant tout.

Quoi qu’il en soit et quel que soit le traitement qu’on ordonne, il faudrait que dès à présent, elle prenne des fortifiants et qu’elle choisissent ceux qui lui plaisent le plus, parce que ce sont généralement ceux qui font le plus de bien : pepto-fer, biphosphates, pilules ..etc…
Le petit met des dents. Il s’y prend tard, mais il se dépêche pour se rattraper. N’oublie pas de graisser souvent son chariot.

Les permissions continuent chez nous. Mais je ne sais pas si un troisième tour aura lieu. Les opérations à grande envergure vont peut-être bientôt commencer et il y aura autre chose à faire qu’à organiser des trains de permissionnaires.

Nous sommes partis hier de notre ancien cantonnement pour venir ici où nous sommes très loin du front. Nous y sommes pour ainsi dire au repos. On va en profiter pour nettoyer et réparer les camions à fond. Je te dirai que j’ai remarqué souvent que chaque fois que des troupes s’en allaient au repos, bien en arrière des lignes, c’était pour les réorganiser en vue d’une prochaine entrée en campagne sérieuse. J’ai aussi remarqué, et je l’ai dit souvent, que tous les régiments qui étaient venus en renfort dans notre région étaient tous en parfait état d’épuisement, ce qui prouve qu’ils avaient du passer avant de venir par cet état de repos et de préparation. J’en conclu que nous allons probablement bientôt voir du nouveau. Il paraitrait qu’il y aurait eu un grand nombre d’automobilistes tués ou blessés vers Verdun et il faudra bien les remplacer. Attendons.

Nous sommes partis hier matin à 7 heures. Tous les fourriers sont partis une heure avant pour aller préparer leur cantonnement. J’aurais dû faire le voyage avec eux dans un vieil autobus mais notre lieutenant qui allait aussi devant m’a emmené dans sa voiture. Je suis arrivé plusieurs heures avant les autres fourriers et j’ai pu choisir à loisir nos logements. Cuisine, bureau, atelier, chambre des officiers, etc…C’était la première fois que des troupes arrivaient dans cette petite ville de 3000 habitants aussi nous avons été bien vus et le cantonnement a été vite fait. Nous sommes environ 350 camions dans cette ville avec l’état major. Elle est située dans une vallée où coule une rivière qui va directement de là à la mer, au Tréport. Il passe également une ligne de chemin de fer. Les maisons sont très élégantes et toutes couvertes en ardoise. C’est un pays riche et qui aime à le montrer mais nous n’y resterons guère. Ce tantôt, on a convoqué tous les fourriers au bureau du grand état major où nous avons reçu des instructions très compliquées pour le ravitaillement de guerre. Je ne serai pas sans travail, mais il y en aura de plus malheureux que moi, même chez nous. Heureusement que l’officier me soutient bien, sans cela, j’aurais bien plus de misère encore.

Je vois des fourriers pour qui leur officier n’est pas gentil et qui les font poiroter des heures pour signer une malheureuse pièce, par exemple attendre qu’ils aient fini une partie de cartes. Le mien ne m’a jamais fait ça. Parfois, le matin il me fait appeler dans sa chambre et me demande ce qu’il y a de nouveau, me donne quelques ordres s’il y a lieu et on cause un peu. Il devient plus familier et commence à plaisanter un peu. Je lui ai fait avoir quelques petites victoires dans ses discussions avec d’autres officiers en lui montrant l’article précis du règlement pour quelques petites affaires. Alors il fait l’homme savant et enfonce les autres. Aussi, tu penses s’il a confiance en moi.

Tu me dis dans ta lettre que je remplace maintenant le chef Maugis mais je le remplace depuis qu’il est parti. Je te dis que je fais fonction de fourrier, mais en réalité, c’est de sergent major. Comme le titre est un peu prétentieux, pour n’être que ce que je suis, j’aime mieux ne pas m’en servir. La nuit, quand les ordres arrivent, vers 11 heures ou minuit, généralement, c’est l’officier qui vient me les communiquer. Je ne me lève pas de suite mais j’appelle ensuite au matin tout le monde à l’heure fixée. Si au contraire, l’officier était couché, ce qui est rare, au moment de l’arrivée des ordres, c’est moi alors qui vais le lui dire et qui fait ensuite le nécessaire. En somme, je suis l’intermédiaire entre la section et l’officier. Par exemple, Velle vient me dire : vous direz ceci à l’officier et moi je lui dis, vous ferez faire ceci par les hommes. Puis quand ils sont tous partis, je suis alors chef de cantonnement et je m’occupe de tout ce qui reste, cuisine, atelier, camion, garde, corvée, etc. Enfin, malgré tout cela je vais bien et je me rengraisse, c’est bien l’essentiel.

Je me suis bien mis au moins dix fois, pour faire cette lettre. Tu excuseras son décousu. Il est dix heures du soir. Je vais aller me coucher. Mon lit hamac est installé dans un coin de la pièce qui me sert de bureau.

Demain, si j’ai le temps, je t’écrirai encore un peu.
Je n’ai rien reçu de ma petite Marcelle. Je pense que le prochain courrier m’apportera quelque chose ?
Fais bien part de toutes mes affections à tes chers parents et sœurs et en attendant le plaisir de vous tous revoir, je t’envoie, bien chère Alice, mes meilleurs embrassements pour les enfants et toi.


Vendredi matin

Malgré que j’ai encore autant d’argent que j’en ai emporté à mon retour, je crois bien que ce serait le coup maintenant de m’en envoyer quand même en vue d’une entrée en campagne, plus que probable. Tu me l’enverras par mandat poste dans une lettre ordinaire (pas de lettre chargée ou recommandée).

Les ordres pour la discrétion sont de plus en plus sévères. Il y a eu de fortes punitions (30 jours de prison). Je pense que tu as compris mes précédentes lettres ou cartes. Je me servirai du même procédé.






Lucien
Sertier Lucien
Aumale, mercredi 15 mars 1916
Chère Alice,

Grosse journée, aujourd’hui. Nous avons quitté notre cantonnement. Je t’écrirai plus longuement demain. L’adresse du copain que tu me demandais hier est : chez M. Le Duc d’Aumale (Seine Inférieure). Je vais très bien, temps très beau, nous sommes dans une jolie petite ville, propre et gaie.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Note
Cette lettre n'est pas formellement localisée dans son en-tête par Lucien, mais la destination d'Aumale paraît assez claire.
Buneville, mardi 14 mars 1916
Chère Alice

Nous faisons nos adieux ce soir. Demain, j’irai voir mon ami Seine. Je t’écris vite, c’est pourquoi mon écriture est inférieure. Je vais très bien. Probablement parce que tes lettres ne me parviennent pas tout de suite.
Mes sincères affections à tous à la maison.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Abbeville, mardi 14 mars 1916

Bien chère Alice,

Je t’envoie seulement quelques lignes. Si je pars en permission, je partirai le 17 ou le 18 de façon à être rentrée pour la fin du mois au bureau. Si on ne veut pas m’y laisser aller à ce moment, il est probable que j’irai beaucoup plus tard car je suis bien décidé à quitter le bureau immédiatement si je ne pars pas le 18. Je me suis aperçu d’une affaire qui m’a bien édifié et on m’a montré comment on exploitait mes bons services au bureau. Si je vais de suite en permission, je veux quitter le bureau dès mon retour. Si je n’y vais pas, je le quitte de suite. Dans ce dernier cas, je t’écrirai mes motifs. Dans le premier, j’aime mieux te les raconter.

Au reçu de cette lettre, cesse de m’écrire à tout hasard. Je t’écrirai bien si je ne pars pas. Tu comprends facilement que je suis en colère. Je n’ai rien laissé voir à personne de ce que j’avais surpris, je leur fais à tous bon visage comme avant.

Le temps est brumeux et plutôt froid, ce matin. Je vais assez bien, sauf que le traitement Pivot me fatigue un peu, sans avoir donné encore de résultat. Mais enfin, je n’en ai pas fait encore la moitié.

Pour la boulangerie, si on veut la réquisitionner, laisse faire. Emporte d’abord les pièces démontées, soupape, courroies, etc. Puis si on te demande les clés, réponds que tu ne fais rien sans autorisation de ton mari. Ne signe rien et n’accepte rien, ni papier, ni rien. Laisse les faire sans rien leur dire ni les empêcher. J’ai consulté à ce sujet. Je ne les manquerai pas après, sois en sûre. Surtout ne parle pas de faire un inventaire ni un état des lieux, refuse d’y assister, ton papa aussi. Tu verras.

En espérant le bonheur de bientôt te revoir, ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur.

Lucien
Abbeville, mardi 14 mars 1916


Chère Alice,
Je ne suis pas encore rentré. La section a changé. Je vais où était Auguste Faure pendant si longtemps. J’y arriverai ce soir à 6 ou 7 heures. J’ai retrouvé ici un camarade de la section qui la cherche depuis 3 jours. Nous rentrerons ensemble. J’ai couché cette nuit à l’hôtel. Je vais bien ce matin. Je t’écrirai aussitôt arrivé. Donne le bonjour à M. l’Abbé Ville. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Buneville, lundi 13 mars 1916
Bien chère Alice,

Quelques mots seulement. J’ai reçu ce matin ta lettre 15 et je t’en remercie bien. Nous sommes toujours dans l’attente de ce fameux départ ce sera pour après demain, ou demain. On ne sait toujours rien. J’ai toujours à paperasser toute la journée. Heureusement que le ministre a supprimé la paperasse, sans cela, qu’est ce que ce serait !

Il a fait un temps superbe, aujourd’hui. Il n’y a presque plus de neige. Un régiment qui passait ce matin avec clairons, tambours, musique et drapeau déployé faisait bien meilleure impression que ceux qui défilaient ces jours passés dans la neige. Les hommes chantaient. Ce que produit pourtant un peu de soleil ! Jusqu’aux canons qui leur ont succédé et qui semblaient aussi avoir meilleure mine.

J’ai appris par ta lettre que quelques Valencinois n’écrivaient plus. Il est certain qu’il y aura encore bien des manquants. La guerre est une cruelle chose et nul n’est complètement à l’abri. Je vois toujours mon ami Bune et son frère Ville mais je vais bientôt les quitter.

Tu me demandes des nouvelles de Tricotelle. Il a repris son poste de mécanicien comme avant, mais je n’en fais pas plus cas que d’un autre. Il s’est réveillé sous un jour sous lequel je ne le connaissais pas avant. Tant pis pour lui.

D’ailleurs, cette guerre aigrit tout le monde. Ça dure trop. Espérons que les grands événements de l’heure présente amèneront enfin la décision tant attendue. Une guerre de mouvement serait cent fois préférable à cette stagnation sur place. J’attends toujours la prochaine lettre de ma petite Marcelette. J’aime à croire qu’elle sera plus prompte à venir que la paix ! Au cas où ce gros joseph aurait déjà usé son chariot, écris moi le. C’est peut-être un motif suffisant pour obtenir une nouvelle permission afin d’aller le réparer !

Toutes mes amitiés à tous en attendant le bonheur de te revoir. Je t’embrasse bien fort ainsi que toute la maisonnée.

Lucien
Buneville, dimanche 12 mars 1916
Bien chère Alice,

L’ami Planche est arrivé hier au soir à 11 heures. Je lui avais monté son lit de sorte qu’il n’a eu qu’à se coucher en arrivant. C’était une bonne précaution pour qu’il ne me tienne pas réveillé trop longtemps quand il arriverait. Charité bien ordonnée…

Donc le canard national, comme nous l’appelons, a apporté mon paquet, un bon rhume et différentes autres choses que nous dégusterons à la soupe. Mon paquet était bien intact.

Laisse moi te remercier de tout son contenu. J’ai rangé le fromage. J’avais fini le dernier des autres ce matin. J’aime bien ça pour déjeuner. Les cravates que tu m’as faites vont très bien, c’est très commode. Rien ne me manque pour le moment. Hier nous avons reçu des effets neufs en échange de vieux effets. J’ai pris une chemise neuve en échange de la guenille que tu m’avais donnée (avis pour une autre), une paire de gants, une cravate encore, un mouchoir, une serviette et une paire de culottes bleu-vert en velours avec le filet bleu clair en remplacement d’une paire de rouges. J’ai lavé tout mon linge, nous pourrons partir quand on voudra.

Pour alléger mes bagages, j’ai vendu à des camarades deux ou trois sacs que tu m’avais envoyés et le tablier de tonnelier. Le moulin que j’ai emporté ne va pas aussi bien que celui que tu as à la maison, il a plusieurs dents d’abimées. On me l’a payé douze francs. J’ai touché aussi 9 f. 05 de frais de voyage de ma permission et 2f 50 de prêt. Avec mes ventes, j’arrive à avoir plus d’argent qu’à mon retour.

J’ai eu beaucoup de travail ces jours. On a mis tout en ordre pour le départ. Puis le 11 il y a eu le prêt compliqué ce coup là de tous les frais de voyage des permissionnaires, calculé pour chacun selon son itinéraire et la durée de sa permission. Puis il y a eu des inventaires de camions, des distributions d’effets, des recrues à immatriculer, des renvois d’armes en surnombre, etc. J’ai revu tous les livrets militaires, on ne reste pas sans rien faire.

Il y a des départs tous les jours et il me faut me lever à quatre ou cinq heures tous les matins pour copier les ordres au papier copie au carbone.

J’en fait trois copies d’un seul coup, assez pour chaque gradé. J’ai pensé me servir de ce procédé pour te faire un double des lettres que j’écris aux cousines D. Si nous avions connu ce procédé plus tôt, nous nous serions épargné bien des peines pour le relevage de nos comptes de pain. Toutes nos commandes, tous nos bons, nos feuilles d’ordres sont faites ainsi, nous avons de cette manière le double exact. Nous avions vu cela chez M. Hours, tu te souviens ?

En ce moment, on aménage une plateforme à l’arrière du camion cuisine pour faire la soupe en route. La chaudière y est installée sur un emplacement blindé. Ça sent la guerre !

Les Anglais ce matin avant le jour se sont pris de chicane avec les boches en face de nous. On sent qu’ils veulent montrer leurs richesses. Pendant plusieurs heures ils ont tenu un train d’enfer de grosse artillerie. Les boches ont dû être satisfaits de tant d’explications… ça cognait bien, quelle différence avec les tirs de l’année dernière.

Nous n’aurons courrier que demain. Je pense recevoir bientôt une lettre de ma fillette chérie. Tu me tiendras au courant des progrès de ton élève musicien et de ses prouesses. Soigne toi bien pour reprendre des forces, prends bien ton pepto-fer. Aussitôt la guerre finie, il faudra se remettre avec courage au travail et la santé ne sera pas de trop. Donne moi toujours bien des nouvelles de tes chers parents et tes sœurs que tu embrasseras pour moi.

En attendant l’heure prochaine du retour, je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Buneville, jeudi 9 mars 1916
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 12 que j’ai lue deux fois. C’est celle où tu me racontes ton voyage à Lyon quand tu as porté mon paquet à ce brave Planche. Je te remercie bien de ton dérangement. Planche doit arriver le 10 ici. J’aurai donc bientôt mes effets. Je n’en ai pas encore eu besoin d’ailleurs.

Nous avons eu de la neige encore, hier. Cette nuit il a gelé très fort et malgré que le soleil brille un peu à ces heures, il gèle encore assez fort. Bien entendu, en étant au bureau, ces températures ne me gênent guère.

Ce matin il a passé des ambulances. Elles se sont arrêtées un moment et j’ai vu pour la première fois ces chiens sanitaires. C’étaient ou des bergers allemands ou des griffons à longs poils. Ils portaient tous une petite couverture avec la croix rouge dessus ainsi qu’un petit drapeau français. Je ne saurais te dire si ces chiens faisaient partie du personnel ou du matériel de l’ambulance, mais pour des non combattants, ils étaient plutôt belliqueux. Un malheureux chien du pays qu’ils ont pris pour un embusqué, sans doute, en a fait la douloureuse épreuve. La bataille fut rude et toute à l’arme blanche. Bouton les a photographiés.

Après la guerre, nous irons voir mon ami Bouton, il a pris de nombreuses photos de la guerre. Il a un appareil à agrandissement pour les voir. Je pourrai en allant le voir te montrer les endroits intéressants par où j’ai passé.

Tu me reparles encore des galons dans ta lettre. Evite de parler de cela. C’est très difficile de les obtenir car il y a un tas de vieux sous-officiers embusqués dans les dépôts à caser. Les officiers de secteur sur le front ne veulent pas demander aux dépôts de ces gradés qu’ils ne connaissent pas. D’un autre côté, la haute direction ne veut pas faire de nouvelles nominations. C’est ce qui explique que nos officiers confient des emplois assez élevés à de simples soldats comme moi. Je sais, par mon lieutenant, que si ça n’eut dépendu que de lui, je les aurai déjà ces galons. Attendons.

Les permissions ont repris ce matin. Nous ne savons encore rien quant à notre départ. Nous sommes prêts. On va nous payer (on c’est moi !) le prêt et nos dépenses de voyage de nos permissions. Voilà qui est chic, au moins. Ça va me faire presque cent sous ! La France est riche ! Je ne te parle toujours pas de la guerre, cela nous est formellement défendu, maintenant plus que jamais.

A propos, je t’enverrai après notre départ d’ici des nouvelles de quelques amis. Quelques uns d’entre nous ont de drôles de noms. Tu les ajouteras ensemble suivant l’ordre de ma lettre et tu auras un résultat intéressant pour toi qui t’amuseras.

Je vais très bien pour le moment. J’espère que le mieux dont tu me parles se maintiendra pour vous tous à la maison. Embrasse bien pour moi tes parents et tes sœurs ainsi que les petits en attendant de tous vous revoir, je t’envoie mes meilleurs baisers.


Lucien
Note
Les "drôles de noms" de ces camarades inventés permettront à Lucien de localiser ses déplacements et ainsi de contourner la censure.
Buneville, mardi 7 mars 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui par courrier avancé ta lettre de Lyon. Pauvre petite, tu as eu la peine d’aller à Lyon pour mon paquet. Heureusement que tu as trouvé ce brave Planche. Il n’est pas encore rentré de permission mais ça ne tardera guère. J’ai reçu une lettre de lui aussi aujourd’hui, il me parlait de ta visite.

J’ai écrit hier aux cousines D. Je n’ai guère de temps à moi. On s’attend au départ d’un moment à l’autre et je me débarrasse de tout le travail en retard pour ne pas être ennuyé en voyage. Où allons-nous ? Nul ne le sait. Peut-être pas loin. Dans tous les cas, nous quittons la région et notre déplacement sera au moins de 100 kilomètres. Mais enfin on ne sait rien du tout.

La neige tombe toujours, mais nous avons beaucoup d’Anglais avec nous. Les gens du pays sont ennuyés de les avoir car ils ne savent pas parler français et c’est plutôt gênant. En ce moment, il en passe dehors une bande qui chante leur tipjerrary ( ???) Je ne te cache pas que je quitterai ce pays avec plaisir, je ne m’y suis jamais plu. J’aime mieux voir d’autres horizons.

J’ai écrit à Mme Carra que j’allais finir par croire qu’il y avait la guerre entre les automobilistes aussi car jusqu’à maintenant, elle n’avait eu lieu qu’entre les fantassins français et boches. Je lui ais dit que ça m’étonnerait car on n’avait jamais vu les automobilistes se combattre même dans les temps les plus reculés, au temps de Napoléon, on n’en voyait jamais aller au feu.

Merci beaucoup pour ta lettre et du voyage que tu as du faire et qui ne t’a pas seulement fatiguée, mais qui a encore obligé ta chère maman et tes sœurs à s’occuper de ce petit diable qui a bien dû leur en faire comme à l’habitude. Dis à ma petite Marcelle que j’attends avec impatience sa prochaine lettre et que je lui écrirai bientôt.

Mes meilleurs remerciements à tous pour le découragement que je cause à tous à la maison et en attendant la prochaine victoire, je t’embrasse bien fort avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Buneville, lundi 6 mars 1916
Bien chère Alice,

J’ai eu ce matin la lettre n°10. Ainsi que celle de ma chère petite Marcelle. Tu lui diras que j’ai très bien lu sa lettre, elle a soin de ma mauvaise vue, elle espace bien les lignes, sans doute pour que je ne les confonde pas. Ses lettres me font grand plaisir, qu’elle continue, cela me fait une vraie joie. Je verrai ainsi ses progrès. La neige est tombée une partie de la journée aujourd’hui. Il y en a au moins vingt centimètres. Le vent l’a un peu rassemblée en tas. Ce tantôt elle fondait, mais à cette heure, il gèle très fort. Nous vivons dans la fièvre, on se prépare fébrilement. On essaye les casques, les masques, on touche les vivres de réserve, on fait des rapports sur l’état des camions, etc. Ce serait drôle, si on restait là. Aujourd’hui nous avons été assaillis par des Anglais demandant leur chemin. Heureusement qu’il y a chez nous des hommes parlant l’anglais couramment.

Nous n’avons été privés de journaux que pendant deux ou trois jours. Nous les recevons assez régulièrement maintenant. Je suis de ton avis, les boches ont manqué leur coup, sur Verdun. Ils sont f….

Il faut que je te répète un bon mot des officiers qui avaient couché sur mon lit il y a huit jours. L’un d’eux me disait qu’un autre allait mettre des poux à mon lit et à ce sujet, les anecdotes sur les poux roulaient. L’un me disait qu’il ne les tuait plus parce que quand on en tue un, il en vient cinquante à son enterrement !!! Un autre racontait qu’il avait vu deux poilus faisant dans leurs chemises la chasse aux poux. Le premier poilu trouve un poux qui avait l’air bon garçon et voulait l’épargner, mais le deuxième répond férocement « non, non, pas de prisonnier, tout capout ! » Tu peux croire qu’ils m’ont amusé, ce soir-là.

Je veux écrire ce soir à Mme Carra et je vais pour ce motif abréger ma lettre. J’espère que tout est en bonne santé à la maison et que notre chère Mémé se décidera bientôt à aller consulter le pharmacien qu’a désigné Joséphine.

Je vais très bien, j’ai fait la lessive hier et ce matin. Je peux partir, tout mon linge est sec et rangé. Ne termine pas si tu n’as pas pu me faire mon paquet. J’ai trois chemises, cinq paires de chaussettes, quatre flanelles : alors je peux faire la guerre un an, avec ça !

Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, lundi 6 mars 1916
Chère Alice,

Grosse journée, aujourd’hui. Nous avons quitté notre cantonnement. Je t’écrirai plus longuement demain. L’adresse du copain que tu me demandais hier est : chez M. Le Duc d’Aumale (Seine Inférieure). Je vais très bien, temps très beau, nous sommes dans une jolie petite ville, propre et gaie.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Buneville, dimanche 5 mars 1916
Dimanche soir 5 mars 2016 7h30

Bien chère Alice,

Je voulais t’écrire cet après-midi mais ou une chose ou une autre, tout le tantôt y est passé. D’abord, il a fallu envoyer Gauthier, mon ancien cuisinier, en 2’ à l’hôpital, puis les casques sont arrivés et il a fallu en faire la distribution. Cela et quelques autres bricoles (un brigadier qui part au parc faire un essai de mécanicien). Ce soir je suis un peu tranquille et j’en profite pour causer avec toi. Donc nous avons des casques et des masques contre les gaz asphyxiants. Tout cela a l’air bien belliqueux et si cela continue, je finirai par croire que nous allons avoir la guerre !

Je t’ai déjà dit, je crois, que nous allons bientôt partir. Pour où, nous n’en savons rien. On dit bien quelque chose, par ici, mais il vaut mieux ne pas en parler. Trop parler nuit, parfois !

Avant-hier, nous avons réglé avec l’officier. Il a étalé sa caisse sur la table, moi j’ai arrêté mes registres et nous sommes tombé juste, avec seulement 350 francs d’écart. Tu vois d’ici la tête du lieutenant ! Ça n’a pas duré. Il avait compris des billets de 100 francs dans une liasse de 50. Alors, tout s’est expliqué. Nous avons bouclé nos comptes et j’ai récolté quelques compliments, les premiers, je crois, du lieutenant depuis que je suis au bureau. C’était aussi, il est vrai, le premier arrêté de caisse que nous faisions à propos des pièces qu’il me signe souvent en blanc ou sans les regarder. Il m’a dit que s’il le faisait, c’est qu’il avait toute confiance en moi. C’était la première fois qu’il me disait ainsi sa façon de penser. Enfin, tout va bien, et je commence à croire que je suis bien assis au bureau, ce qui ne me fâche pas, car il fait bien mauvais temps pour rouler. Hier la neige est tombée sans interruption aussi il a passé des troupes. Il y avait je ne sais quoi de poignant à voir passer ces hommes tout blancs qui luttaient contre un vent violent du nord qui lançait la neige en pleine figure.

Puis c’étaient les longues lignes de mulets de bâts chargés de mitrailleuses, puis encore des fantassins, puis c’étaient des canons, des caissons, des files interminables de voitures à bagages. Et tout cela défilait sans bruit dans la neige qui tombait toujours. La bonne femme chez qui je loge a regardé toute la journée en pleurant à la fenêtre. Elle a trois ou quatre fils sur le front, ça se comprend. Quels spectacles grandioses donne cette guerre ! Un de ces jours, dans une semaine ou plus, ce sera notre tour, mais nos puissantes machines nous emmèneront rapidement. Nous serons encore des heureux !

Ce soir il gèle. Mais je suis bien au chaud dans mon bureau où le poêle ne s’arrête jamais. Mon travail ne s’arrête guère non plus, mais on ne peut tout avoir. Je t’ai dit que les permissions étaient suspendues. Ça sent le nouveau, tout cela !
Je suis bien heureux de savoir que la petite va toujours de mieux en mieux et que le petit n’est pas trop fatigué par ses dents.

Tu me diras si ta maman va bientôt aller consulter à Lyon. Il ne faudrait pas trop qu’elle tarde. Espérant que ma lettre va vous trouver tous en très bonne santé, je finis, bien chère Alice, en t’embrassant bien affectueusement ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Bon baisers à tous
Lucien
Buneville, vendredi 3 mars 1916


Bien chère Alice,

J’attends le courrier de demain pour avoir de tes chères nouvelles et de celles de tous. Je t’écrirai plus longuement demain. Toujours très occupé. On dit que les permissions sont supprimées. Nous allons paraît-il changer de région. Ça me va assez, je commence à en avoir assez de ces pays. Je vais très bien maintenant. Ce tantôt, il a tombé de la neige, mais elle fond à mesure.

J’envoie mes sentiments les plus affectueux à tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse, chère Alice, bien tendrement ainsi que les enfants.

Lucien
Buneville, jeudi 2 mars 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 8 avec beaucoup de plaisir car j’ai vu que la petite allait bien mieux et que tous à la maison étaient en meilleure santé. Je ne t’écrirai guère long, aujourd’hui, non que je sois fatigué, mais j’ai beaucoup à faire. Et puis il y a quelque chose qui n’est pas ordinaire, tout le monde s’en va ici et je crois comprendre à certaines mesures préparatoires que nous allons partir pour une autre région. Alors je me prépare pour ne pas être surpris par une longue période de voyage si cela arrive…

Le temps est meilleur, la neige est fondue et il tombait une pluie fine cet après midi. Il y a une boue, je ne te dis que ça.

Tu m’amuses beaucoup avec l’histoire de ce gros Joseph qui essaye de transformer tous ses jouets en instruments de musique, quel virtuose en herbe ! Tu me tiendras au courant de ce que tu as fait avec ces allocations, pour le retard.

J’ai reçu une lettre et ma mère aussi. Je lui répondrai demain si je peux. Je n’ai pas encore écrit à mes cousines, ni à Mme Gambs et à la cousine Berthier.

Je ne puis rien te raconter, tu comprends pourquoi, alors je finis.

Bon courage, ce sera bientôt la fin.

Embrasse bien tes bons parents pour moi et tes sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Dis à ma petite Marcelle que j’attends avec impatience sa prochaine lettre. Surtout pas de trahison ! Pas de secours ! Que ce soit bien elle seule qui la fasse, même si je devais n’en comprendre que la moitié.
Lucien
Buneville, mercredi 1er mars 1916

Bien chère Alice,

La section vient de partir et je te fais ces quelques lignes en attendant de me remettre au travail. Je t’ai un peu négligée hier et avant-hier. C’est la fin du mois et il y a toujours un peu plus à faire à ces moments-là.

Je vois par tes lettres que vous avez tous eu mal au gosier. Ici, plusieurs cas d’angine se sont déclarés. C’est sans doute une épidémie. La mienne avait cette forme (inflammation seulement) car je n’ai pas eu d’abcès. Je n’ai été bien fatigué que trois jours seulement et c’est pourquoi je me suis si vite relevé. J’espère qu’il en sera de même pour vous tous.

Au bureau, je n’ai pas en somme beaucoup de peine, moins que Planche ou Cahuzac. C’est surtout Cahuzac qui fait tout le gros travail. Pour moi, je ne peux presque rien faire de sérieux le jour, je suis trop dérangé, je fais mes comptes la nuit. Je trace le travail à faire dans la journée puis tout le temps je suis occupé à recevoir les ordres de tous les côtés : du général du Parc de réserve, du capitaine, etc… Il faut que je les copie sur un cahier spécial, puis que je les transmette et que j’en prépare l’exécution. L’officier ne s’occupe de rien. Un ordre arrive, il vous dit : « faites le nécessaire ». Les deux sous-officiers Velle et Mercier se chauffent sans cesse au bureau, je les ai toujours sous la main et comme nous nous entendons tous bien, ça m’est très facile, car chose bizarre, c’est presque tout le temps à moi à les commander. J’ai bien soin, pour ne pas les froisser, de les consulter souvent sur les décisions à prendre et ça va tout seul. Aujourd’hui, par exemple, tout est parti, je reste chef du cantonnement et des quelques hommes qui restent et ces cochons-là ne se privent pas de se donner le malin plaisir de m’obliger à remplir mon rôle jusqu’au bout. Heureusement que je m’en f… D’ailleurs, ils m’aiment bien. Depuis que Maugis est parti, l’officier ne punit plus personne comme il le faisait avant. Le chef l’aigrissait en se plaignant tout le temps des hommes. Moi, au contraire, j’apaise et j’atténue. Ça va mieux.

Voilà bien des explications. Je t’écrirai ce soir, si je peux.

Au revoir, bien chère Alice. Je ne te parle pas de la guerre. Tout va bien, ça finira bientôt.

Embrasse bien affectueusement tes bons parents pour moi ainsi que tes sœurs et reçois, bien chère femme, mes meilleurs baisers pour tes enfants et toi.

Lucien
Buneville, mardi 29 février 1916

Chère Alice,

J’aurai voulu répondre plus longuement à ta lettre d’aujourd’hui, mais comme c’est la fin du mois, j’ai eu un peu à faire et je ne t’écris que cette carte. Je vais très bien. J’ai fait pour mes paperasses 60 kilomètres, hier. Le temps est moins mauvais, ça dégèle lentement. Planche est parti en permission hier. Comme les colis postaux sont arrêtés, si tu ne m’as pas envoyé mon paquet, tu peux donner pour moi quelques linges (chemises, surtout et chaussettes) à Planche, à l’adresse suivante : Marius Planche, 19 chemin de Montauban, Lyon. C’est à Fourvière ou à la Croix-Rousse. Nous recevons les journaux et sommes au courant des événements de ces jours. Les boches vont recevoir une frottée de plus.

Toutes mes amitiés les plus vives à tous à la maison. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants.
Lucien
Buneville, dimanche 27 février 1916


Bien chère Alice,

J’ai reçu ta 6ème lettre ce matin ainsi que la page de ma petite Marcelle. J’ai été bien heureux de pouvoir lire ces pages. J’ai eu aussi des lettres de Mme Carra, de Mme Gambs et de ma cousine Berthier. Je t’enverrai tout cela.

Dans ma dernière lettre d’avant hier (je ne t’ai envoyé hier qu’une carte) je te disais que la neige tombait toujours et que les troupes passaient sans discontinuer. Cette nuit du 25 au 26 a été mouvementée pour nous, au bureau. A dix heures du soir, j’allais me coucher après avoir fini ma lettre quand un capitaine est venu me demander d’entrer au bureau pour écrire des ordres. Un bataillon stationnait dans la rue, la colonne qui défilait depuis le matin avait un temps d’arrêt. D’autres officiers sont rentrés se chauffer, il y avait un capitaine, un lieutenant avec le drapeau, le chef de musique, deux autres lieutenants, des soldats s’étaient mis à l’abri dans des coins, il y en avait partout. Tout un régiment a stationné là depuis 10 heures du soir jusqu’à 4h1/2 du matin. Il y avait deux officiers couchés tout habillés et harnachés sur mon lit et celui de Planche. Les chevaux ont passé la nuit dehors dans la rue, harnachés et attelés. Nous avons déplié le drapeau pour le faire sécher devant le poêle. Nous avons bu du café, de la bière et du vin, nous avons tout donné aux officiers. Je ne me suis couché qu’à 4h1/2 du matin et j’ai été réveillé tout le temps jusqu’au jour par d’autres soldats qui passaient toujours et qui demandaient à manger ou à boire. Nous n’avons plus rien. La neige tombait, tombait toujours, notre bureau ressemblait à un lac. Nous avons bien causé toute la nuit avec ces officiers. Nous avons parlé de Verdun, ils jugent nos positions imprenables. Nous verrons bien.

Nos camions qui étaient partis à 9 heures du matin ne sont rentrés qu’à six heures du matin. Ils avaient roulé toute la nuit avec la plus grande peine dans la neige, les hommes étaient moulus. Tu as remarqué que la neige a commencé le 22, le même jour que chez vous. Ce jour-là, je sortais pour la première fois depuis mon angine. Je suis venu faire le cantonnement, car on a changé d’endroit l’après-midi. Depuis, il a toujours fait mauvais. Ce tantôt, ça commence à fondre. Je devais aller avec la voiture de l’officier porter mes comptes à la sous-intendance, un contretemps m’a arrêté. J’irai demain, probablement. Mes comptes sont à jour, maintenant, ma situation au bureau me semble de plus en plus solide. L’officier me montre beaucoup de confiance. J’ai fait aujourd’hui le grand arrêté de caisse pour porter à la sous-intendance. Il a tout signé sans même regarder et pourtant cet arrêté est très important et engage sa responsabilité. Nous avons reçu les journaux, je les lirai une fois ma lettre achevée.

Tu embrasseras bien ma petite Marcelle pour la remercier de sa gentille lettre, qu’elle m’écrive souvent, je lui répondrai quelques fois. Surtout ne corrige rien à ses lettres ni ne lui fait pas de brouillon non plus. J’espère que ce gros Joseph ne cassera pas trop vite son chariot. Graisse un peu les roues. Je ne m’étonne pas que vous soyez tous grippés avec ce mauvais temps. Soignez-vous bien tous, pour que ça passe vite. Pour moi, je vais très bien, maintenant. J’ai un appétit d’enfer. Nous avons un petit poêle neuf et notre bureau (où je couche) est très chaud. Merci de tes bonnes lettres. Toutes mes affections pour tes parents et tes sœurs et en attendant la très prochaine victoire, je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants et tous à la maison.


Lucien
Note
Lucien dit avoir changé de cantonnement, mais on ne sait pas où il est exactement. Sans doute à proximité de Buneville.
Buneville, vendredi 25 février 1916

Bien chère femme,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre, j’étais un peu inquiet, ça faisait quatre jours sans nouvelles. Enfin, heureusement que personne n’est gravement malade. Ces grippes passeront en vous tenant tous bien au chaud. Pour ma part, je vais bien, maintenant. Mon angine a entièrement disparu. Je n’ai plus souffert non plus du mal de dent et j’en suis heureux.

Nous avons toujours beaucoup de mauvais temps, la neige a tombé encore toute la journée avec un vent qui l’envoyait dans la figure. Il gèle fort, nos camions roulent sans cesse ; à cette heure, ils ne sont pas encore rentrés depuis ce matin. Mes camarades s’en voient beaucoup en ce moment et pourtant ce n’est encore rien comparé aux fantassins. Toute la journée il en a passé sans cesse en longues colonnes sur la route, la tête courbée sous la neige qui les aveuglait. Puis la nuit venue, c’étaient les chevaux des convois et les mulets des mitrailleuses qui glissaient dans cette neige sans cesse accrue ; et tout cela passait et passe encore. Quelle misère pour ces hommes ! Deux malheureux fantassins, tout à l’heure nous ont demandé à boire. Nous venions de toucher notre vin, nous leur avons donné deux litres. Mais les autres, l’immense foule qui défilait sans cesse, où se ravitailleront-ils ? Quelques camarades qui viennent de rentrer avec le maréchal des logis Mercier racontent la misère qu’ils ont eue en route où de loin en loin on voit des camions dans les fossés ou des charrettes versées dans la neige. Le gros de la section est encore dehors. Je peux m’estimer heureux d’être au bureau, comme tu le vois. C’est encore de la veine. Tu as vu sans doute, par les journaux, que les boches ont attaqué notre front de l’est. Il faut voir ici quel remue ménage ! C’est le grand branle-bas. Tant mieux, que la guerre finisse bientôt.

Je suis bien heureux que tu touches enfin ces allocations. Pour le retard, tu suivras bien mes explications. Tu iras chez Mme Faucou et tu lui demanderas qu’elle te mette sur la voie à suivre. Ensuite tu m’écriras le résultat. Encore un gros coup de collier, le plus gros pour cela est fait.

Tu étais un peu en colère contre moi que je ne t’ai pas écrit quand j’avais mon angine. Tu sais bien, quand on est fatigué, on n’a guère le courage d’écrire. J’avais 39° de fièvre et j’étais couché en haut, il ne m’était guère facile d’écrire.

Le maréchal des logis Mercier dont tu me parles n’a jamais été au bureau. Il aide Velle. Nous sommes bien ensemble. Cahuzac est rentré ce matin. Dans tous les cas, c’est toujours moi qui suis chef de bureau et rien ne me fait prévoir que ça cessera bientôt.

Je suis bien content d’apprendre que la petite n’est pas trop fatiguée, au dire de M. Roux. J’avais beaucoup d’appréhension à son sujet. Je sais bien que tes chers parents la soignent très bien et c’est surtout cela qui m’inquiétait puisque malgré ces soins, elle ne profite pas mieux. Enfin, attendons les beaux jours qui ne tarderont plus, maintenant.

Tu comprendras que je te taise volontairement tout ce que je sais sur la guerre. Voilà que ça va devenir intéressant. Attendons un peu. La victoire approche enfin, elle sera la bienvenue !

J’ai n’ai besoin de rien pour le moment, ni argent ni autre chose, sauf les quelques effets que je t’ai déjà demandés (chemises, chaussettes, etc…) Enfin, rien ne presse.
Au revoir, bien chère Alice, fais bien part de mes plus affectueux sentiments à tes bons parents et garde tout ton courage. Je t’embrasse bien tendrement avec les enfants.


Lucien
Buneville, jeudi 24 février 1916

Bien chère Alice,

J’attends avec impatience le courrier de demain qui m’apportera des nouvelles de tous. Ça fera quatre jours que je n’ai rien reçu de toi.

Me voilà guéri complètement. Cette angine m’a laissé un appétit formidable et je digère très bien. Je pense aussi que c’est peut être les bons effets de la purgation que j’ai prise en permission. Je suis très bien avec le major. Nous causons souvent ensemble et il s’est bien dérangé pendant mon angine comme je te l’ai déjà dit.

Il fait très froid en ce moment. Il y a de la neige et il gèle très fort. Les hommes sont rentrés la nuit dernière à deux heures du matin. Je m’estime heureux de ne plus être sur un camion. Cahuzac n’est pas encore rentré de permission. Je suis toujours avec ce brave Planche qui va partir en permission dans deux ou trois jours. Velle mange toujours avec nous, quand il n’est pas en route.

Je songe toujours bien souvent à vous tous à la maison. La santé de la petite m’inquiète beaucoup. Tu me renseigneras bien à ce sujet. Je ne suis pas ennuyé pour ce gros Joseph. Il a bien plus de vie encore que son pauvre frère qui était pourtant déjà bien fort.

Tu me diras bien aussi comment va ta chère maman que je voudrais tant voir vite guérie.

Je te charge de dire à tous mille choses aimables pour moi. J’espère bien que cette lettre trouvera toute la maison en bonne santé et en attendant le bon retour, je t’embrasse, chère Alice, de tout mon cœur avec les enfants et tes chers parents et sœurs.



Je pense t’avoir déjà dit que j’ai assez de faux-cols bleus. Tu me renverras les autres cravates.
Lucien
Buneville, mercredi 23 février 1916

Bien chère Alice,

Contrairement à mon attente, je n’ai rien reçu de toi, aujourd’hui, ce sera sans doute pour le prochain courrier. Je n’ai reçu qu’une lettre de Maugis et une de Mlle Dislaire, l’institutrice, que je t’enverrai. Je vais bien maintenant, me voilà remis de mon angine en plein. Il fait depuis hier un affreux temps de neige et il gèle très fort. Je suis venu hier matin avec les autres fourriers (*) du groupe préparer les cantonnements. Les autres sont venus dans l’après-midi dans une vraie tempête de neige et malgré cela ils ont dû marcher et ne sont rentrés que dans la nuit. Cette nuit encore, ils ne rentreront pas avant minuit.

Il fait un froid ! Je suis seul au bureau avec Planche qui t’envoie bien le bonjour. Je travaille tant que je peux pour rattraper le retard. J’y arrive. Comment vont les enfants ? La santé de la petite est toujours ma très grande préoccupation ici et j’y pense cent fois dans la journée. Puisse-tu bientôt m’en donner de bonnes nouvelles. Tu me diras aussi comment va ta chère maman. J’ai le même bureau que j’avais avant. Je couche dans mon hamac dans le bureau, ça va, il y a plus mal. Je t’écrirai demain si je suis un peu libre. Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien pour moi nos chers enfants et tes bons parents en attendant la victoire prochaine. Reçois mes meilleurs baisers.

Un gros bonjour à tes sœurs, à la mienne. Dis à Antoine que je lui écrirai bientôt.


Lucien
Note
* Fourrier : autrefois officier ou sous officier chargé de distribuer les vivres et de pourvoir au logement des militaires ou aux officier marinier ou marin chargé des écritures et es appels. in Larousse
Buneville, lundi 21 février 1916
Ma bien chère Alice,

Tu as dû être bien étonnée de ne pas avoir reçu plus tôt de mes nouvelles. Laisse-moi te dire la vérité maintenant que tout est passé. J’ai eu une bonne angine résultat de cette mauvaise nuit passée dans cette grange ouverte en arrivant de permission. Aujourd’hui jeudi, j’ai mangé un œuf, du bouillon et du fromage à souper. C’est te dire que je suis presque guéri. Je n’ai pas voulu aller à l’hôpital, mais tout le monde s’est bien gêné pour moi. D’abord, l’officier a vite envoyé chercher Planche avec sa voiture. Il était planton à la poste dans une ville voisine.

Le major est venu me voir deux fois par jour et les infirmiers très souvent. Lundi soir, me voyant si fatigué (à 8 heures) le médecin a envoyé un mot au capitaine qui a de suite requis un lit où j’étais mieux que dans mon malheureux hamac. Planche, qui était tout seul au bureau m’a très bien soigné, m’apportant lait chaud, bouillon d’herbes avec œuf cassé dedans, etc… Enfin, me voilà guéri. L’officier est venu me voir aussi. Il était très sujet à ces angines, il n’en a été débarrassé qu’en se faisant opérer des amygdales.

Il a fait ces jours un temps épouvantable, grand vent et pluie incessante. Les camions ont roulé tout le temps malgré cela.

D’ici deux ou trois jours, je reprendrai mes fonctions. Planche assure bien le courant, mais le fond de l’affaire lui échappe. Cahuzac ne rentrera que vers la fin du mois. J’aurais beaucoup à faire au bureau, me voilà avec vingt jours de retard. Mais je vais guérir bien en plein avant.

J’ai reçu ta première lettre ce matin avec quel grand plaisir, tu le comprends !
Merci bien, ma chérie.

Embrasse pour moi tes bons parents ainsi que mes chers petits dont le temps me dure bien.

Je t’embrasse de tout mon cœur.
Lucien
Buneville, lundi 21 février 1916

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui avec un immense plaisir ta lettre 4. Le temps me dure tant depuis la permission qu’une lettre est un grand soulagement pour un moment. Je suis cependant ennuyé de savoir que vous avez tous la grippe et que la petite tousse à nouveau. Mon Dieu, que faut-il donc y faire ? Si M. Roux n’y fait rien, consulte un autre docteur. M. Quentin ou un autre, à ton choix. Vois s’il ne faudrait pas la mener à Lyon chez un spécialiste pour voir si ces végétations sont bien finies ou s’il y en a encore. Quoi qu’il en soit, ne la laisse pas traîner comme cela. J’ai comme un pressentiment qu’il va encore nous arriver un malheur.

As-tu su quelque chose des allocations ? Je vais de mieux en mieux chaque jour. Le major est venu me voir en passant cet après-midi. J’étais en train de manger la soupe avec Velle et Planche, il a été très gentil, il veut revenir me voir pour une petite grosseur que j’ai au cou et que l’angine avait irritée. Ce n’est rien. J’ai bon appétit. Ma dent arrachée ne m’a plus jamais fait mal, même pendant la nuit où j’ai eu si froid. Demain, nous retournons voir notre ami Buneville. Il y a un fourbi peu ordinaire, attendons encore un tout petit peu, il y aura encore du nouveau. La guerre touche à sa fin, ou tout au moins on escompte pour bientôt la marche en avant. Tu me pardonneras de ne pas te parler des mille petites choses qui me le prouvent à chaque instant.

Aujourd’hui, j’ai travaillé toute la journée, je me sentais bien et j’ai bien avancé mon travail de bureau. Mon camarade Cahuzac, en ce moment absent, n’a pas su se faire aimer pendant ma permission. Il a voulu parler un peu dur aux hommes alors que moi je les traite toujours en camarades, sans air de supériorité. Cela ne l’aidera guère à me passer par devant, en admettant même que ce soit à envisager. L’officier a toujours la même confiance en moi, il me donne de l’argent et signe les pièces sans aucune difficulté. Bien entendu que je m’assure bien par deux fois que tout soit bien exact.

Ce matin, il a bien gelé et il a fait assez beau dans la journée. Peut-être cela continuera-t-il, le mauvais temps me gêne moins, maintenant.

Donne moi toujours bien des nouvelles de tes chers parents et surtout de ta bonne maman.

En attendant le prochain plaisir d’être encore réunis (je ne me décourage pas !) Je t’embrasse, bien chère Alice de toutes mes forces avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Je remercie bien ma petite Marcelle de la copie qu’elle m’a faite du journal. C’est une grande fille bien savante et je l’embrasserai bien fort à mon prochain retour. Tu m’enverras quand tu voudras des chemises, chaussettes, etc. La cravate bleue longue est à m’envoyer entière car j’ai assez de quatre faux cols bleus comme tu m’as fait. Merci, rien ne presse.


Lucien
Buneville, dimanche 20 février 1916
Dimanche tantôt 2h (20 février 1916)

Bien chère Alice,


Je suis tout seul, ce soir, au bureau, Planche est sorti faire des visites dans un pays voisin. La section est repartie ce matin, moi je me chauffe.

Je songe qu’il y a aujourd’hui 15 jours, nous nous promenions par un bel après-midi sur la route de Chaleyssin avec les enfants et que nous étions bien heureux de goûter la paix et le bonheur d’être tous réunis. Hélas, c’est bien changé !

Il fait encore assez beau aujourd’hui mais 800 kilomètres nous séparent. Triste guerre, que c’est long !

Mon gosier est bien guéri, mais je n’ai pas encore repris toutes mes forces. Il faudra bien au moins encore huit jours. Heureusement que je suis au bureau et que je peux me soigner. J’ai gardé le lit en haut, nous sommes chez de riches cultivateurs qui me paraîssent être de braves gens. Mais je crois que nous partons après demain pour retourner à notre ancien cantonnement. Je reverrai donc mon ami Buneville. Tous ces changements sur place vous fatiguent. Quand donc viendra le bon changement de cantonnement ? Le jour où chaque soir on couchera dans le camp qui était à l’ennemi la veille. Ah oui, la grande avancée pour la victoire et enfin la paix et le retour chez soi.

Tu n’as pas besoin de te tourmenter pour moi. Je vais mieux de jour en jour. Je reste levé toute la journée et je travaille comme à l’habitude.

D’ailleurs je n’ai que moi à soigner et je m’en occupe. Reporte tous tes soins et toute ta vigilance autour de toi. Veille bien sur ta maman qui a besoin de toi mieux que personne autre pour la bien soigner. Ton papa n’a pas le temps, ni tes sœurs. Rappelle toi que ce n’est pas au malade de préparer ses remèdes ou sa nourriture, il a vite fait de tout abandonner.
Veille bien aussi sur la petite, rappelle toi bien mes instructions là dessus. Maintenant ne t’occupe pas trop du petit, ni ta maman non plus. Cet enfant est fort, laissez-le progressivement s’habituer à s’amuser seul, il s’y fera. Ne le gâtez pas trop, tu verras qu’il y viendra vite.

Je te recommande de ne pas te laisser aller non plus aux idées noires qui usent. Que diable, cette guerre aura bien une fin. Ça ne peut pas durer éternellement, cette histoire-là. Une fois réunis pour toujours, toutes ces souffrances seront effacées. Du courage, donc, chère Alice, le calme vient toujours après la tempête.

J’ai écrit hier aux C. Desrayaud et à cousine Berthe… Ce soir j’écrirai à Mme Gambs et un mot en Portes.

Au revoir, chère Alice, embrasse bien tes bons parents pour moi ainsi que tes sœurs et nos chers enfants et reçois mes plus tendres baisers.

Lucien
Buneville, samedi 19 février 1916
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta deuxième lettre ainsi que celle de ma petite Marcelle avec tout le bonheur que tu peux supposer. Je m’étonne que tu n’aies encore rien reçu de moi. Je t’avais fait dimanche soir une lettre que Cahuzac a dû mettre à la poste à Lyon en passant mardi matin. Puis avec mon angine, je suis resté deux jours sans t’écrire. Ne m’en veux pas, j’étais tellement fatigué. Je t’ai écrit hier au soir et cette lettre doit être la 5ème (carte ou lettre).

Ma bien chère Alice, j’ai commencé à me remettre au travail ce matin, mais comme je ne vais pas encore comme je le voudrais, j’ai suspendu pour ce soir et je trouve plus agréable et bien moins fatiguant de t’écrire. La section est encore partie ce matin avant le jour. Ils étaient rentrés hier à la grand’nuit, heureusement que le temps est beau, il pleut sans s’arrêter.

Les permissions ne font vraiment pas le plaisir qu’on en espère. L’idée qu’il faudra bientôt repartir enlève toute joie, sort toute envie d’être heureux. Je suis certain qu’une fois libéré définitivement, je n’aurai plus cet air de lassitude dont on ne peut se défaire en permission. Et puis pendant ces quelques jours pendant lesquels on change d’habitude, de climat, de genre de vie après un voyage extra pénible on n’est pas dans son aplomb habituel. On est las, très las.

Je t’ai quittée à la gare du tram bien triste, comme tu penses. J’ai eu un tram de suite qui m’a ramené place du Pont. Je suis rentré aussitôt chez M. Carra car il pleuvait fort. On m’attendait pour souper. Il y avait tout le monde de midi et en plus M. Jean Carra en uniforme de sous-officier d’artillerie, et Mme Gambs mère, cousine Berthier y était aussi. Le repas avait été très gentil, mais cet imbécile de Tricotelle était saoul comme une bête. Il interpellait tout le monde à tort et à travers. Nous sommes partis à 9 heures. Il pleuvait toujours dans le tram. Tricotelle a traité d’embusqués d’autres soldats qui y étaient et il a failli se faire cogner. A Perrache, il ne voulait pas faire viser sa permission au bon endroit. Enfin dans le wagon, je lui ai passé une ramonée des plus sévères et il m’a enfin fichu la paix. Quelle brute, je ne le connaissais pas sous ce jour-là. Sans ça, je l’aurais bien laissé où il était sans m’en embarrasser. Pendant cette semaine, je l’ai à peine entrevu deux fois.

J’ai été très bien soigné par Planche pendant ma maladie qui n’a pas duré, heureusement. Le major est venu me voir presque deux fois par jour. Tu me demandes si Cahuzac va passer 1er. Rien ne me le fait supposer encore. D’ailleurs, il n’est pas assez ferré pour les arrêtés de comptes, choses que j’avais déjà faites chez le capitaine trésorier. Pour le moment l’officier semble me maintenir toute sa confiance, je l’ai vu à plusieurs indices depuis ce matin. D’ailleurs j’ai repris en arrivant la caisse et la direction du bureau et je ne les ai pas lâchées même pendant mon angine.

Parlons guerre. On dit par ici que la première armée de Salonique va marcher sur Constantinople de concert avec l’armée russe du Caucase et les armées anglaises de Bagdad et d’Egypte. Pendant ce temps, l’armée russe de Bukovine tiendra en respect l’armée ennemie des Balkans pendant qu’une offensive générale aura lieu à la fois sur tous les fronts, oriental et occidental. Attendons pour juger, mais quoi qu’il en soit, je crois que ce printemps verra de grandes choses. Tout se prépare pour la marche en avant. Que Dieu veuille enfin que cela réussisse une fois pour toutes.
Tu feras part de mes meilleurs remerciements à tes bons parents pour tous les embarras que je leur ai causés pendant ma permission, je ne leur ai rien aidé du tout ce coup-là mais je t’avais bien dit qu’il ne fallait guère compter sur moi. Ces permissions sont trop pénibles. On voudrait pouvoir vivre plusieurs mois en six jours.
N’oublie pas de faire descendre l’huile à moteur chez vous (dans la bonbonne du haut). Parle de la farine de riz à la boulangère d’Heyrieux comme je t’ai dit. Remets devant l’auto les sacs que le vent avait arrachés. Graisse fréquemment avec de l’huile à moteur les roulettes du chariot du petit.
Je vais de mieux en mieux, tout mal de gosier a disparu mais il me reste encore des forces à reprendre. Ça viendra bien. Cette nuit passée, pour la première fois depuis mon retour, j’ai reposé un peu. Je couche dans une chambre bien en dessus du bureau, j’ai un lit avec des draps et une baloufière.

Ma dent arrachée ne m’a jamais fait mal, pas plus que si je ne l’avais jamais eue. Et toi, en souffres-tu toujours, des dents ?

Tu embrasseras pour moi ma petite Marcelle qui continuera je pense à être bien sage et prendra bien ses remèdes pour vite guérir. Quant à ton gros, j’espère que l’approche des beaux jours permettra de l’abandonner dehors, ce qui vous soulagera tous.

Au revoir, bien chère Alice, merci bien de tes bonnes lettres. Prends courage, l’heure du retour définitif approche enfin. Embrasse bien pour moi tes chers parents si bons pour nous tous et en attendant le retour des jours meilleurs, je te donne mes plus affectueux baisers.


Ne m’envoie pas encore mon paquet dont je n’ai pas besoin.
Lucien
Note
Une baloufière est une sorte de matelas, sans piqûres, fait comme un sac et garni de baloufes. Les baloufes sont des balles, c’est à dire les enveloppes de grains d’avoine ou de seigle employées dans la literie. in : http://forezhistoire.free.fr/images/Boisset-les-M-2000.pdf)
Buneville, samedi 19 février 1916
Ma bien chère petite fille,

J’ai reçu ta lettre aujourd’hui avec un très grand plaisir, car j’ai vu que tu ne m’oublies pas. Tu es bien gentille d’être ainsi et tu peux être sûre que je pense aussi bien souvent à toi. Tu continueras à être bien sage et à bien prendre tes remèdes pour vite guérir, afin que quand je vais retourner en permission bientôt, tu puisses bien venir te promener avec moi dehors et à Lyon. Tu feras aussi bien attention à ton petit frère et tu ne fatigueras jamais ta mémé qui est malade et qui t’aime bien. Il te faudra être bien gentille avec ton parrain qui travaille pour gagner ton pain. Tu l’aimeras bien en place, ainsi que tes tatans.
Ma chère petite Marcelle, je t’embrasse bien tendrement.
Ton papa qui t’aime bien

Lucien
Buneville, vendredi 18 février 1916
Bien chère Alice,

Si demain je ne suis pas trop occupé, je t’écrirai longuement. Aujourd’hui, j’ai voulu écrire aux cousines D. Je vais de mieux en mieux. Je mange, mais ce n’est pas encore ça quand même. Il fait un temps affreux, tempête et pluie. Je n’ai rien fait aujourd’hui encore. Je pense que tu n’oublies pas de dire à ta chère maman d’aller consulter à Lyon le plus tôt possible. Peut-être est-il encore temps d’éviter l’opération en prenant un traitement. Fais bien prendre régulièrement ses remèdes à la petite. Parles-en moi bien.

Au revoir, chère Alice, toutes mes affections les plus sincères à tes bons parents et à tes sœurs. Je t’embrasse bien affectueusement en attendant le plaisir du retour.

A bientôt la victoire finale.

Planche, mon dévoué infirmier t’envoie le bonjour en attendant qu’il fasse la connaissance de tous.

Lucien
Buneville, dimanche 13 février 1916
Ma bien chère femme,

Malgré le sommeil dont j’ai peine à me défendre, je ne veux pas te laisser sans nouvelles. Cahuzac part ce soir en permission et il va emporter cette lettre qui te parviendra ensuite plus vite. Ceci dit, parlons un peu de mon voyage qui a été assez mouvementé. Tout d’abord, en revenant chez les cousines, j’y ai trouvé tout le monde du diner et en plus Mme Gambs mère et Jean Carra en tenue de sous officier. Tricotelle était saoul comme une bête. Je ne lui parle plus, c’est une brute. Nous sommes au retour passés par Paris et j’ai pu admirer en passant, du train, la basilique de Montmartre. Nous avons mis exactement 24 heures pour arriver à la même gare de départ, tout près de chez mon ami Buneville que tu connais. Il était dix heures du soir. Il pleuvait. Nous avons franchi les deux kilomètres et arrivés à notre cantonnement, nous avons eu la surprise de voir notre groupe parti je ne sais où. Il était onze heures du soir. Où aller ? Nous sommes allés coucher dans une grange ouverte, sans couverture. Jamais je n’ai eu si froid. Je n’ai presque rien dormi.

Ce matin, nous avons pris un camion américain qui allait à l’essence et qui nous a déposés chez mon ami Nunq, où nous avons rejoint les camarades. Bon dîner avec Velle, Cahuzac et Planche grâce à notre bonne mine. Très apprécié le poulet et le beurre ! L’officier est venu cet après midi. Grand accueil, poignée de main, situation consolidée, en somme, tout va bien de ce côté pour le moment. Le travail ne me manquera pas pour quelques jours. Il y a un tas d’affaires en retard. Mais tout se fera quand même. Planche part au planton demain pour trois jours. Je vais donc rester seul au bureau où je suis toujours chef pour le moment. Ma dent ne m’a pas fait souffrir un seul instant. Tout va bien de ce côté là. On nous a distribué des masques contre les gaz asphyxiants et des lunettes ad hoc. Tu en penseras ce que tu voudras. Grands mouvements

Je te recommande de bien embrasser ma chère petite Marcelle dont le temps va bien me durer. Dis-lui que la guerre finira bientôt et que je pourrai bientôt être de retour pour lui apprendre à lire et lui faire faire des additions. Pauvre mignonne, la séparation m’a été bien sensible, je l’ai trouvée bien affectueuse. Tu me diras comment va ton gros diable. Tu remercieras bien pour moi tes bons parents. Tu n’oublieras pas d’insister auprès de notre chère Mémé pour qu’elle consulte un spécialiste afin de savoir si un traitement suivi ne pourrait pas la guérir sans opération.

Tous mes remerciements à tous à la maison pour les bons soins dont j’ai été entouré et en attendant la fin de ce cauchemar, je t’embrasse, bien chère Alice, de toutes mes forces, ainsi que tous à la maison.

Tu me diras si tu as fait bon retour.


Lucien
Note
Cette lettre a été écrite au retour d'une permission, ce qui explique le délai qui s'est écoulé depuis le courrier précédent. Il ne cite pas, en tête de lettre, le lieu du cantonnement qu'il rejoint, mais le glisse habilement dans le courrier pour contourner la censure. Son ami "Buneville" lui permet ainsi d'informer Alice de son lieu de cantonnement. Il évoque aussi son ami "Nunq". Il s'agit sans aucun doute de Nuncq-Hautecôte, situé à six kilomètres de Buneville.
INDEFINI, mardi 1er février 1916

Ma chère petite fille,

Je te remercie bien de tes gentilles lettres qui me font un très grand plaisir. Continue à être bien sage et bien obéissante. Je t’embrasse bien fort
Ton papa qui t’aime bien
Lucien Sertier
Buneville, mercredi 26 janvier 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 62 et 63 avec leurs contenus, ce qui fait en tout vingt francs. Je t’en remercie bien, mais c’est suffisant. Seulement rien ne sert de te l’écrire, car cette lettre arrivera bien après le départ de tes prochaines qui sont déjà en route. J’ai reçu aussi une lettre de Mme Carra que je t’envoie.

Cette nuit a été encore mouvementée. Je t’ai raconté que l’autre nuit, nous avions eu alerte à 2 heures du matin mais sans autre ordre de départ. Toute la journée s’était passée dans l’attente, quand à 9 heures du soir, l’ordre est arrivé de partir immédiatement. Je venais de me coucher. Il a fallu aller vite réveiller tout le monde, chefs et soldats et copier les ordres en trois exemplaires ! Quel fourbi ! Je me suis recouché après le départ des camions mais on m’a encore dérangé trois fois dans la nuit pour des raisons diverses. Malgré tout j’étais encore mieux dans mon lit qu’à courir les routes.

Aujourd’hui, nous avons mis tout notre bureau en ordre, nous avons installé un rayon pour mettre les registres avec des pancartes sur les murs. La place n’est pas trop pénible. Nous mangeons à quatre : Velle, Planche, Cahuzac (mon second) et moi. Je commence à entrevoir le moment de m’en aller et à me faire à l’idée du plaisir de vous revoir tous. Je me demande toujours comment je vais retrouver le petit. Et ma fillette ? Je regarde souvent les photos. Ma petite Marcelle y est grassouillette et je l’avais trouvée au contraire menue lors de ma dernière permission. Comment vais-je la revoir, ce coup-là ? Changée encore ? Ça va faire presque 5 mois.

Je te renouvelle le bien reçu de tes deux dernières lettres 62 et 63 avec leur contenu qui portait le total à 20 francs. Encore une fois, merci à tous.

Tricotelle travaille comme un nègre. Il fait des encriers avec des obus et des presse-papiers artistiques. Il y en aura au moins un quintal en ferraille à emporter !

Je vais très bien, chère Alice, j’abrège ma lettre, car je veux répondre ce soir à Mme Carra et j’ai encore une commande de pièces à faire et enregistrer ce soir.

Fais bien part de mes affections à tous à la maison. Dieu veuille que je vous retrouve tous en bonne santé et en attendant ce jour heureux, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous.
Lucien
Buneville, mardi 25 janvier 1916
Bien chère Alice,

Depuis dimanche, je voulais t ‘écrire, mais j’ai été assez dérangé. Dimanche j’ai reçu ta lettre 61 avec un billet de cinq francs, ce qui fait 5+5=10 francs. Merci beaucoup mais c’est assez pour l’instant.

Dimanche les camions sont rentrés à deux heures du matin. Je les avais attendus jusqu’à onze heures en travaillant puis je me suis couché tout habillé jusqu’au retour de l’officier à qui j’avais à faire signer des pièces. Cette nuit à deux heures, nous avons eu encore alerte. Tout le monde s’est tenu prêt à partir, mais nous ne sommes pas sortis. C’est la conséquence des attaques de l’Artois que tu peux voir sur les journaux. A midi aujourd’hui, une escadrille boche de huit aéros a passé sur nos têtes, les obus les encadrant de leurs flocons blancs, mais hélas sans succès. Je suis toujours au bureau. Depuis hier je suis officiellement chef du bureau avec les fonctions de brigadier fourrier mais toujours sans galons ! J’ai la signature pour beaucoup de pièces. Le plus ennuyeux c’est la caisse. Mais enfin, je n’ai plus de peines matérielles. Je couche et je mange dans le bureau avec Planche, Velle et mon second, un nouveau arrivé venu de l’Infanterie dimanche. C’est un sergent fourrier qui a rendu ses galons pour entrer dans les autos. C’est un charmant garçon. Malgré l’ancienne qualité de mon second, le lieutenant m’a maintenu dans la direction du bureau. J’irai en permission comme je te l’ai dit vers le 2 ou le 3. Cela ne dépend plus que de moi, mais je ne puis pas partir avant d’avoir assuré la fin de mois. Tu peux croire que je vais me dépêcher !

Je vais bien, j’ai toujours une dent qui me chicane un peu, mais peu de choses. On verra ça à Lyon. Je n’ai rien reçu de toi au courrier de ce matin. Ça m’a étonné un peu. Mes bons souhaits de santé à tous. A bientôt. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous. Un gros mimi aux enfants.
Lucien
Buneville, dimanche 23 janvier 1916
(Pas de localisation en tête de lettre, mais un indice qui ne laisse aucun doute dans le courrier ...)

Bien chère Alice,

Quelques mots avant le départ du courrier. Nous avons changé de cantonnement hier. Nous sommes revenus près du front où nous étions à mi avril l’année dernière.

J’ai regretté les braves gens d’Azincourt où nous étions si bien. Notre départ leur a fait de la peine, ça se voyait bien. Je ne serai pas trop mal ici quand même. Le bureau est dans une chambre chez des paysans âgés. La disposition est la même que chez vous : le bureau au salon, la cuisine sort dehors de même. Je couche au bureau sur mon hamac et je mange dans cette cuisine à côté avec Velle. Je pense que bientôt Planche nous rejoindra. Pour le moment, je reste chef du bureau. Je suis allé avant-hier avec l’officier dans sa voiture pour toucher l’argent chez le payeur. J’ai la caisse et c’est bien là la plus grosse responsabilité. D’abord pour ne pas la perdre et ensuite pour ne pas se tromper/ Mme Monchy m’a fait cadeau d’une grande bourse en toile avec fermoir en métal pour mettre les billets de banque de la caisse de la section.

Je pense que le courrier viendra ce matin malgré le changement de cantonnement (Comment va Buneville ? donne lui bien le bonjour)

Je t’écrirai ce soir puisque c’est dimanche. Au revoir, bien chère Alice, dans quelques jours, je serai vers toi.

Ma permission part ce matin à la signature mais je ne puis partir avant d’avoir arrêté le mois de janvier, vers le 2 ou le 3. Il faut encore que les autres permissionnaires soient rentrés.

Embrasse bien pour moi tes bons parents et sœurs ainsi que les enfants et à toi mes meilleurs baisers.

Lucien
Azincourt, vendredi 21 janvier 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 60 et une carte du 13 janvier. Tu m’apprends que ta chère maman commence à se lever. Je suis bien heureux de cette amélioration qui continuera, je l’espère.

Tu me fais bien plaisir avec ce que tu me dis des enfants. Surtout du petit qui commence à parler un peu. Ça viendra vite, maintenant. Marcelle va-t-elle à l’école ? Tu te rappelles que je n’y tenais pas pour cet hiver.

Dès ma permission, je m’occuperai des allocations. J’irai voir à Heyrieux les membres de la commission et si je n’ai pas le résultat espéré, j’écrirai à la commission supérieure des allocations au Palais Bourbon qui décide en haut-lieu et dernier appel. Je trouve scandaleux que des gens comme Louis B. touchent et nous rien. J’ai le temps de m’en occuper à présent et je t’assure que je le ferai avec toute l’énergie nécessaire.

A moins d’événements imprévus, je compte toujours aller en permission vers le 2 ou le 3 février avec Tricotelle. Nous voyagerons gratis et comme nous avons des conserves, nous ne dépenserons pas grand chose en route.


J’ai bien reçu dans ta lettre le billet de cinq francs et je t’en remercie du fond du cœur. J’en ai assez comme ça. J’ai touché le prêt 250, ce matin (c’est moi qui me le paye !)

Ne colporte pas le bruit que je vais passer brigadier, rien n’est plus faux, je ne t’en ai jamais parlé. Je fais fonction de sergent-major avec les pouvoirs d’un brigadier mais personne ne m’a jamais dit que je serai galonné. La même main qui fait peut défaire.

A bientôt, chère Alice, embrasse bien pour moi tes bons parents et tes chères sœurs ainsi que les enfants et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Azincourt, jeudi 20 janvier 1916
Bien chère Alice,

Je n’ai pas pu faire partir ma lettre, ce matin. Et j’y ajoute ces quelques lignes. Notre officier est rentré ce matin. Il est venu au bureau et m’a tendu la main pour la première fois. Il m’a dit : « Alors, vous voilà dans les fonctions de chef, vous vous en êtes paraît-il très bien tiré. » Le reste s’est confondu dans un accueil très cordial. Alors je l’ai mis au courant du service en présence de l’adjudant du groupe qui avait la charge de la section en son absence.

L’adjudant a remis à l’officier ce qui lui restait de la caisse et l’officier me l’a remis (il y a trois caisses différentes et j’en avais déjà une). Puis il m’a dit au sujet de ma nouvelle comptabilité des camions qu’il savait bien que je n’avais pas eu le temps de la faire. Mais il a été épaté quand je lui ai montré les 13 registres finis à ce jour, l’inventaire au premier janvier tout achevé et arrêté auquel il ne manquait que sa signature. Alors il m’a bombardé chef de bureau et l’ordinaire par dessus le marché. Demain je vais avec lui dans sa voiture chez l’intendant et chez le payeur pour toucher la galette. Et voilà. Je pense aller en permission vers le 2 ou 3 février. Je vais très bien. Fais part de toutes mes affections à tes chers parents et à tes sœurs. J’espère que notre bonne mémé va de mieux en mieux. Embrasse bien les enfants pour moi et reçois chère Alice, mes meilleurs baisers.
Lucien
Azincourt, mercredi 19 janvier 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ta lettre 59 avec beaucoup de plaisir car je n’avais rien eu au dernier courrier. Ta lettre m’a bien amusé. Où as-tu vu qu’on me donnerait des galons ? Je ne t’ai jamais parlé de cela. Certes, j’ai un bon poste, ma situation s’est bien améliorée. J’ai pris au pied levé toute une comptabilité en désordre et la façon dont je m’en suis tiré jusqu’à ce jour m’a valu quelques bonnes notes. Je ne veux pas te cacher cela. Le capitaine est venu deux fois au bureau à l’improviste avec le lieutenant qui lui est adjoint. Je suis allé moi-même au bureau du capitaine hier au soir et à la façon dont ces messieurs m’ont reçu, j’ai bien vu qu’ils avaient très bonne opinion de moi. Mais de là à conclure que je serai gradé, il y a loin. J’ai rang de brigadier pour le service, mais c’est tout.

Ne parlons donc plus de cela. Je suis dans un bon poste au point de vue de ma santé. Remercions Dieu de cela et ne demandons pas autre chose. Notre officier doit arriver ce soir, je saurai bientôt quand ce sera mon tour de m’en aller. Tu peux croire que le temps commence à me durer sérieusement. On a fait partir un tour aujourd’hui. Ceux-ci rentreront vers la fin du mois. Je pense pouvoir partir à leur arrivée vers le 2 ou le 3 février. Soyons patients !

Ta lettre aux cousines D. va très bien. Tu m’annonces que ta chère maman va un peu mieux. Cela me fait bien plaisir. Veille bien qu’elle ne se fatigue pas à porter le petit.

Ce petit monsieur se porte bien, tant mieux, mais il ne faut pas que ce soit au détriment de personne.

Rien de nouveau à te dire. Maugis a écrit aujourd’hui. Il faut que je lui réponde au sujet de ses comptes.

Fais bien part de mes affections à tous à la maison et en attendant de te revoir, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.
Lucien
Azincourt, lundi 17 janvier 1916

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi au courrier de ce jour. J’espère quand même qu’il n’y a rien eu d’extraordinaire et que ce sera pour la prochaine fois. Rien de nouveau à te dire. Je vais toujours bien. Aujourd’hui est l’anniversaire de ma petite Marcelle. A moins que ce ne soit de notre pauvre Ernest. Je confonds toujours le 17 et le 21.

Toutes mes affections pour tous et mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.
Lucien
Azincourt, dimanche 16 janvier 1916
Bien chère Alice,

Je profite de ce repos du dimanche pour t’écrire un peu. Je suis allé à la messe ce matin à 8 heures puis au bureau ensuite jusqu’à la soupe. Ce tantôt, j’ai fait ma toilette et je suis revenu au bureau pour faire une petite correspondance. Demain soir, la section passera la nuit dehors, en route ; c’est un bon moment de repos pour moi qui resterai au chaud pendant ce temps-là. L’officier va bientôt rentrer et je vais lui demander ma permission tout de suite. Comme mon travail est assez avancé, je peux espérer y aller de près. Tout cela n’est encore que suppositions mais je te demanderai en prévision, de m’envoyer quelques sous si tu peux, pour m’en aller. J’ai ma poche bourrée de billets de banque mais hélas ils ne sont pas à moi. C’est à la caisse de la section, je n’y toucherai pas pour rien au monde. Je vais être obligé de me séparer de Velle pour manger. Il ne veut boire que du vin et il coûte 18 sous le litre. Moi j’aimerais autant de la bière ou le cidre qui ne coûtent que 6 sous et ça me ferait 12 sous par jours d’économie, ce qui est appréciable. Comme je suis au bureau, j’ai bien moins de peine. Le quart de vin que je touche par jour ferait pour déjeuner et la bière suffirait pour le restant du temps. D’ailleurs, si je reste à l’ordinaire, j’irai manger à la cuisine. J’y aurai droit et là ça ne me coûtera plus rien. Reste à savoir si l’officier m’y laissera.

Le temps ne s’est pas maintenu longtemps au beau, de nouveau c’est la brume et la pluie. Triste climat ! Nous sommes tellement loin du front qu’on ne sait plus grand chose de la guerre en dehors de ce qu’en disent les journaux. Toujours de nouveaux départs pour l’Orient. Six hommes sont encore partis ce matin. Je te remercie du fond du cœur de tes bonnes lettres. Ecris moi tant que tu peux mais seulement après que tout sera fait à la maison et que ta chère Maman et les enfants ne souffrent pas du temps que tu passes à m’écrire. L’autre nuit, j’ai rêvé que ma fillette était venue me rejoindre et qu’elle restait avec moi. Tu penses si j’étais heureux ! Le temps me dure de voir ce gros Joseph. Parlera-t-il bientôt ?

Je vais très bien, maintenant, maux de dents et névralgie ont disparu totalement. Je voudrais bien que chez vous ce fut pour tous de même et en attendant de se revoir, je t’embrasse bien affectueusement ainsi que tous.

Lucien
Azincourt, samedi 15 janvier 1916
Bien chère Alice

Je viens de recevoir ta lettre 58 et je te rejoints vite. Je t’écris du bureau avant de commencer mon travail. Tu me dis que ta chère maman est toujours au lit. Espérons que les remèdes de M. Peillon la remettront vite afin que je puisse la revoir ainsi que tous en bonne santé. Je compte bien que tu feras bien régulièrement ses remèdes.

Tu me demandes des explications sur mes nouvelles fonctions. Voici l’historique de la chose puisque tu me dis que cela t’intéresse. Au début, il y a un an, le bureau avait pour personnel Planche qui faisait presque tout, le brigadier Patras qui ne faisait pas grand chose et le chef Maugis qui ne faisait rien.

Mais par la suite, Planche a du remplir ses fonctions de Planton cycliste et n’est plus venu au bureau que deux jours sur six et encore est-il fort dérangé pendant ces deux jours. Le brigadier Patras, très négligeant, n’a pas travaillé davantage et alors le bureau a souffert. Comme on a chassé Patras dans une autre section sans le remplacer, alors ça a marché encore plus mal car il n’y avait plus que le chef et son ordonnance qui est à peu près nul en comptabilité et qui est mon ancien second Astrue. Les choses en étaient là quand il est arrivé des ordres pour tenir une comptabilité très détaillée de toutes les réparations, pièces de rechange, affection de ces pièces à chaque voiture, etc..

C’est à ce moment-là que je suis entré au bureau pour tenir uniquement cette comptabilité spéciale et comme il fallait que j’eusse de l’autorité pour cette fonction nouvelle, on m’a donné tous les pouvoirs d’un brigadier et quelques uns des avantages, entre autre la suppression de la garde de nuit, etc…

Les choses en étaient là quand est arrivée une demande de volontaires pour la Serbie. Le chef demande et le lendemain on l’embarque. Averti à 6 heures du soir, il a du partir le lendemain à 6 heures du matin. Juste une nuit pour se préparer et rendre tous ses comptes ! L’officier était en permission alors c’est moi qui aie pris tous les comptes en charge et la caisse. La situation en est là. Je reste au bureau provisoirement pour la comptabilité générale en attendant le retour de l’officier qui prendra des mesures définitives. Mais j’ai tout lieu de croire que je garderai toujours mes premières fonctions de chef d’atelier (partie comptes). En plus de tout cela, notre brigadier d’ordinaire, dont je t’avais parlé, déjà, a pris deux mois de prison. C’est encore sur moi que ses fonctions sont provisoirement retombées.

J’ai donc les comptes du bureau, de l’atelier et de la cuisine. Entre nous, je pourrais faire tout cela et pas même maigrir. Quant aux fameux galons dont tu me parles, il n’en est pas question du tout. On donne les emplois à ceux qui peuvent les remplir et les honneurs à ceux qui ont de belles relations. Ça a toujours été comme ça.

Maintenant, le bureau, l’école et la cuisine forment trois maisons à côté les unes des autres. Mon travail et mon repos sont donc voisins. Je compte toujours emmener Tricotelle. Inutile de lui écrire, je lui dis ce qu’il faut. Je ne saurai la date de ma permission qu’au retour du lieutenant qui rentre vers le 20 janvier.

Le temps est revenu pluvieux, mais cela m’est fort égal maintenant que je suis au sec. Je prie Dieu qu’il rende vite la santé à notre chère Mémé et qu’il vous la conserve à tous. Merci des nouvelles des enfants qui me font bien plaisir. Je t’embrasse ainsi que tous de tout cœur.

Lucien
Azincourt, mardi 11 janvier 1916
Bien chère Alice,

Le courrier m’a apporté à midi ta lettre n°56 ainsi que la carte de ma chère fillette et une lettre de cousine Berthier.

Je te dirais tout de suite la grande joie que m’a causé la carte de bonne fête de ma petite Marcelle et aussi le joli petit bouquet de violettes qui sentait encore bien bon et était bien intact.

Tu la remercieras bien pour moi et tu lui diras que je l’embrasserai bien fort en place à mon prochain retour.

Tu m’apprends que ta bonne maman est fatiguée. J’espère bien que ce ne sera rien et que j’aurais bientôt le plaisir de la revoir bien rétablie. Il ne faut pas que ce petit moutard lui en fasse trop. Veille un peu à cela, il ne faut pas que la Maman le porte, il est trop lourd, maintenant.

Je vois que vous avez tous bien reçu mes lettres et que par conséquent tu ne m’en veux plus de ne pas t’avoir souhaité la bonne année : Âmes à s’aigrir promptes…

Nous avons eu beaucoup de changements dans la section et cela m’a causé assez de turpitudes. D’abord, notre officier est en ce moment en permission. Le brigadier Patras est passé à une autre section. Le brigadier ordinaire Lachenal qui était en prévention de Conseil de Guerre a eu deux mois de prison et est parti de la section. Notre chef Maugis qui avait demandé à aller en Serbie est parti ce matin à 6h1/2. On ne l’avait averti qu’hier au soir 9h. Le résultat de tout ce fourbi c’est que tout le bureau et l’ordinaire me sont tombés sur le dos et qu’en attendant le retour de l’officier, je fais fonctions de chef et de brigadier d’ordinaire. J’ai la caisse dans mes poches et tout un tas de registres. Je signe les pièces peu importantes ; un joli fourbi, comme je te le disais.

Espérons que ça ne durera pas.

La section est partie ce matin avec Velle car il y a encore un brigadier en permission. Enfin, cela ne m’empêche pas de rester bien au chaud quand même quand les autres roulent au mauvais temps.

Voilà comment je pense que cela va aller pour ma permission. Il y a en ce moment un brigadier en permission qui rentre le 17. Le brigadier chef d’atelier va le remplacer et ne rentrera qu’à la fin du mois. Quand il sera revenu, je partirai à mon tour alors puisque j’ai rang de brigadier. Maintenant, tout cela n’est qu’une probabilité. Quand l’officier sera revenu, je lui demanderai de me renseigner.

Je vais bien, maintenant, chère Alice. Je serais très heureux d’apprendre que tout le monde est en bonne santé autour de toi.

En attendant le plaisir de vous revoir tous, je t’embrasse bien, chère Alice, de tout mon cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les petits.


La cousine Desrayaud est fatiguée en ce moment d’une bronchite. C’est Mme Carra qui me l’a annoncé.

Lucien
Azincourt, dimanche 9 janvier 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu à midi ta lettre 55 ainsi qu’une lettre de ma mère et une carte de Camille Gardon. Tu me dis que tu as reçu ma carte du 1er et que ma fillette est toute désappointée parce que je ne vous ai pas souhaité la bonne année. Vraiment je suis impardonnable ! Je croyais pourtant bien l’avoir fait ! Je l’ai si peu vu aussi, ce jour de l’an. Nous avons voyagé ce jour-là comme les autres. Un poète disait que le mois de mai sans la France n’était pas le mois de mai. Moi je peux dire aussi qu’un jour de l’an sans famille n’est pas un jour de l’an. Nous nous rattraperons l’année prochaine car il faut bien croire que toutes nos misères finiront cette année. En attendant, dis bien à ma fillette que je ne l’oublie pas, que je l’aime toujours bien et que je parle souvent d’elle chez ces braves gens où je mange. Hier encore je leur ai montré votre photo où vous êtes tous et ils ont trouvé ma petite Marcelle bien mignonne.

Je pense que mon gros Joseph s’occupe plus de son clown que de son papa, pour le moment, il a bien raison. Je comprends qu’il te fait toujours bien des misères, mais console toi, dans quelques jours il marchera tout seul et il t’en fera encore plus ! Il faut voir dans la peine qu’il te donne la cause de la mauvaise humeur qui se trouve dans ta lettre, mais je suis devenu tellement patient que je t’autorise à m’engu… tant que tu voudras.

Ma future permission est toujours ton principal souci. Prends patience ! Si je n’étais pas entré au bureau, je serais parti avant-hier. Mon poste d’embusqué me retarde un peu parce que j’ai tout un tas de registres neufs à mettre à jour. Je ne remplace pas Planche, mais le brigadier Patras qu’on a envoyé dans une autre section. Planche est planton cycliste. Il ne travaille au bureau que deux jours sur six. Les autres jours, il porte des ordres (agent de liaison).

Je ne roule plus, maintenant. Je fais cinq ou six heures de bureau par jour et c’est tout.

J’ai déménagé mon camion qui a passé à un autre. Je n’en ai plus. Bon débarras.

Je vais pouvoir me réorganiser comme me dit l’institutrice, car j’en ai besoin.
J’ai bien cru cette semaine que j’allais attraper une angine mais ça a heureusement avorté. Grâce, peut-être à un badigeonnage intérieur, à l’iode. Enfin encore un coup d’échappé ! Je pense que mon travail sera assez avancé d’ici une dizaine de jours et je demanderai à partir à la fin du mois. Les jours seront plus longs et puis j’aime encore mieux être de ceux qui vont partir que de ceux qui sont revenus.

Depuis ce matin, le temps est clair et a l’air de devenir froid. Le canon tonne furieusement et pourtant on ne peut entendre d’ici que les très grosses pièces.

J’emploie mes premiers loisirs à ranger mes effets que le travail forcé de ces temps derniers m’avait forcé à négliger. J’ai lavé et fait sécher tout mon linge. C’est un gros souci de moins. Tu remercieras bien encore tes chers parents de leur envoi. Je suis bien heureux le matin d’avoir quelque chose de bon pour déjeuner. Ça change du chocolat, celui que j’ai encore (4 ou 5 tablettes) est tout moisi dessus. Juge un peu de l’humidité de ces pays ! ça ne l’empêche pas d’être aussi bon en le raclant.

Je vais bien. Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois pour toi, chère Alice et pour ma fillette mes meilleurs souhaits de bonne année ! (Voilà qui est fait) Je t’embrasse bien fort avec les deux enfants.


Lucien
Azincourt, vendredi 7 janvier 1916
Bien chère Alice,

Le courrier a apporté ce matin ta lettre 54 et le paquet de tes chers parents. Tout était en bon état, sauf bien entendu la mandarine ! Tu remercieras tes parents de leur gentille attention qui m’a fait un très grand plaisir, seulement ils ont payé le port qui aurait dû être gratuit pendant ces fêtes.

Je t’écris ces lignes en attendant l’institutrice qui est allée au salut avec la femme du réfugié de Monchy et la fillette. Nous mangeons tous ensemble. Mme Monchy fait à manger pour tous. Elle arrange notre ordinaire, l’augmente au besoin et tous en prennent. Jamais nous n’avions été aussi bien. Ces jours passés, quand nous arrivions, elle nous servait du bouillon chaud. Ce sont de bien braves gens tous. En ce moment, comme il pleut depuis huit jours, je fais sécher ma lessive au dessus des fourneaux.

J’ai trois chemises, flanelles, pantalons, etc. C’est Mme Monchy qui s’en occupe. Ces gens-là étaient épiciers dans un village autour d’Arras.

L’institutrice est ici depuis trois ans. Elle est bien bonne et bien dévouée. Elle s’occupe des deux églises, Azincourt et Tramecourt ; l’école est sur la route entre les deux pays. Tous les matins elle va à la messe. Je couche dans une salle de l’école avec plusieurs camarades. Après la soupe le soir, on cause un moment puis je vais me coucher sans passer dehors.

J’ai commencé hier mon travail au bureau. Cela m’a évité une rude corvée car les camions sont partis avant jour et ne sont rentrés qu’à 7 heures du soir avec la pluie et la brume tout le temps. Il y a un brouillard épais malgré la pluie. Quel pays ! Ce qui me va le mieux, c’est de ne plus prendre de gardes. C’était dur ces deux heures dans la nuit, sous la pluie, surtout quand il fallait repartir avant le jour. Et le tour de garde revient tous les trois jours ! Mon travail au bureau ne sera pas trop difficile mais l’officier le croit compliqué. Ça m’amuse. C’est lui qui le juge ainsi !
Samedi matin 8 heures
Je te finis ma lettre avant d’aller au bureau. Tricotelle a du t’écrire. Ce n’est pas la peine de lui répondre, je lui dis que tu as reçu sa lettre, c’est suffisant.

Je vais bien pour l’instant. Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous en bonne santé.
Remercie bien encore une fois tes bons parents pour leur paquet et en attendant l’heure du retour, reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.


Lucien
Azincourt, vendredi 7 janvier 1916
Bien chère Alice,

Je n’ai pas pu t’écrire hier. Avant-hier, nous sommes partis à 2 heures du matin par une pluie battante et avons fait 120 kilomètres.

Hier matin il y a eu encore un départ et réveil à 5 heures. Il pleuvait toujours, ça a duré toute la journée mais je ne suis pas sorti ; j’entrais dans mes nouvelles fonctions. J’ai surveillé le départ puis je suis allé au bureau où je suis resté toute la journée bien au chaud. Les camions ne sont rentrés qu’à 7 heures du soir, les hommes étaient trempés.

Me voilà donc installé au bureau avec les fonctions de brigadier mais sans le grade, ce qui me vaut l’appellation d’embusqué que les camarades me prodiguent avec un ensemble touchant et qui d’ailleurs ne me soucie guère.

Si mon bien-être a augmenté, en revanche, cela retardera peut-être un peu ma permission car il y a un nouveau service d’écritures et il faut que je mette tous les registres neufs à jour.

Je vais bien.

Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et à tes sœurs et reçois en attendant de te voir mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Je t’embrasse de tout cœur.

Lucien
Valencin, vendredi 7 janvier 1916
Toute petite lettre d'enfant écrite par Marcelle, la fille aînée de Lucien, âgée de 7 ans.

Cher Papa,

Bonne et heureuse fête

Marcelle Sertier
Azincourt, lundi 3 janvier 1916
Lettre de Lucien à sa fille Marcelle

Ma bien chère petite fille,

Tu as eu certainement beaucoup de plaisir en écrivant ta carte de nouvel an. J’en ai eu autant que toi en la lisant, peut-être même un peu plus. Je ne pourrai pas, chère petite, te donner cette année les étrennes que ta gentillesse mérite, mais si tu es toujours bien sage et si tu pries bien l’enfant Jésus chaque soir, le bon dieu t’en donneras quand même de bien belles un jour.

Je sais que tu aimes bien ton petit frère, que tu aides bien ta maman et puisque tu es si sage, je t’aime bien en place et je te raconterai de belles histoires quand je reviendrai de la guerre. Je te remercie bien de tes vœux de bonne année et je te charge de bien embrasser pour moi ton bon parrain et ta chère mémé ainsi que tes tatans.
Je t’embrasse, fillette chérie, bien tendrement.
Ton papa, Lucien Sertier
Azincourt, lundi 3 janvier 1916

Nous ne marcherons pas ce matin. Grand vent et pluie.

Embrasse bien ma petite Marcelle pour moi pour la remercier de sa gentille carte.

Embrasse aussi tes bons parents et tes sœurs et en attendant de tous vous revoir, reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Lucien
Azincourt, dimanche 2 janvier 1916


Bien Chère Alice,

Nous avons roulé toute la journée hier, quel jour de l’an ! Je ne m’en plains pas, on a relevé toutes les troupes des tranchées afin que tous puissent passer quelques jours au repos pendant ces fêtes de Noël et Jour de l’an. Hier, en arrivant, j’ai été content, j’avais quatre lettres : deux de toi 31 et 32, la carte de ma fillette chérie et une de ma mère. Puis nous avons eu un bon souper à la cuisine. Il y avait hors d’œuvre, jambon, sardine, saucisson et cornichon, puis petits pois, lapin de garenne, rôti, salade, pommes et oranges. Comme boisson, vermouth en apéritif, un litre de vin rouge par tête et une bouteille de Bordeaux pour quatre. Enfin, un cigare.

Avec Velle, nous avons porté notre part chez l’institutrice qui y a ajouté une tarte et le café et nous avons fait un petit souper tous ensemble.

Ce matin, nous n’avons pas marché. J’ai astiqué mon camion jusqu’à la soupe de 11 heures et comme il a plu toute la journée, j’en ai profité pour écrire : à mes parents, ma sœur, Mme Carra, cousines Berthier, Allemand, à Pierre et à M. Bouveyron. J’ai encore écrit à M. Bigan, où nous étions à Equirre (le régisseur).

Velle vient de m’annoncer que je vais peut-être entrer au bureau de la section. Planche, qui est cycliste est tout le temps en route pour les ordres et on a enlevé le fourrier qui était au bureau.

Si c’est vrai, je ne roulerai plus. Je resterai tout le temps au bureau. Je te dirai cela.

Maintenant laisse-moi te faire un triple reproche, très léger, d’ailleurs. Dans ta dernière lettre, tu te fais du mauvais sang parce que j’ai une bronchite, que je n’ai pas d’argent, qu’il tombe des obus. Ne t’ennuie donc pas comme ça. La bronchite n’est pas grave, quand je serai vers toi ça ne se verra plus. Je serai moins au mauvais temps qu’ici. D’ailleurs, maintenant, je vais bien. Pour l’argent, on s’en passe facilement, mieux que tu le crois. J’en ai toujours assez car j’ai reçu trois francs, solde du matériel de cuisine que j’ai vendu, du tabac que j’avais dans ma malle. Quant aux obus, je me mets toujours à côté de l’endroit où ils tombent ! C’est un excellent moyen !

Je ne sais pas si nous marcherons demain. Si nous ne sortons pas, j’écrirai à ton papa ce que m’a dit le curé d’Azincourt au sujet de la bataille.
Lucien
Azincourt, samedi 1er janvier 1916
Bien chère Alice,

Je n’ai pas pu t’écrire hier. Avant-hier, nous sommes partis à 2 heures du matin par une pluie battante et avons fait 120 kilomètres.

Hier matin il y a eu encore un départ et réveil à 5 heures. Il pleuvait toujours, ça a duré toute la journée mais je ne suis pas sorti ; j’entrais dans mes nouvelles fonctions. J’ai surveillé le départ puis je suis allé au bureau où je suis resté toute la journée bien au chaud. Les camions ne sont rentrés qu’à 7 heures du soir, les hommes étaient trempés.

Me voilà donc installé au bureau avec les fonctions de brigadier mais sans le grade, ce qui me vaut l’appellation d’embusqué que les camarades me prodiguent avec un ensemble touchant et qui d’ailleurs ne me soucie guère.

Si mon bien-être a augmenté, en revanche, cela retardera peut-être un peu ma permission car il y a un nouveau service d’écritures et il faut que je mette tous les registres neufs à jour.

Je vais bien.

Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et à tes sœurs et reçois en attendant de te voir mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Je t’embrasse de tout cœur.

Lucien
Azincourt, samedi 1er janvier 1916
1er janvier matin
Nous partons à l’instant.

Lucien
Azincourt, vendredi 31 décembre 1915
Bien chère Alice,

Encore un jour de l’an que nous ne passerons pas ensemble, c’est la pensée qui m’a passé par la tête toute la journée aujourd’hui. Nous n’avons pas roulé, nous avons astiqué, mais la pluie nous dérange, cet après-midi. Tu as dû recevoir ma carte de ce matin te remerciant de ta carte 50. Si demain nous ne roulons pas, j’en profiterai pour écrire un peu. Je suis très en retard. Je n’ai pas répondu encore à Bouveyron, ni à Joséphine, etc….Je n’ai rien reçu de Portes depuis quelques temps. Je leur avais fait la dernière fois une grande lettre. L’ont-ils reçue ?

Je mange toujours avec Velle chez l’institutrice. J’y suis très bien. Cette dame nous arrange notre manger et nous fait des suppléments. C’est tout à peine si elle veut qu’on la paye de ses débours ; elle ne veut rien pour le dérangement. J’y écrit en ce moment. Le curé d’Azincourt qui est un grand beau vieillard très savant, un ancien Sulpicien, m’a apporté sur le terrain même le plan de la bataille d’Azincourt fait d’après un manuscrit de l’époque qu’il a en sa possession. Ce qu’il m’a dit complète le récit de ton papa qui est assez exact. Il y a eu ici le 28 octobre 1915 une commémoration militaire de la bataille. Les officiers français y avaient invité des officiers d’une division anglaise cantonnée tout près, à Fruges. La revue et la fête y ont été reproduites en gravure-photo sur l’Illustration. Je te reparlerai de tout cela plus en détail.

Nous avons roulé tous les jours cette semaine et nous sommes toujours rentrés de nuit en ayant toujours fait plus de cent kilomètres. Les routes détrempées par les pluies sont toutes défoncées. Ce n’est pas amusant, surtout la nuit. Nous avons assisté à un tir de barrage. C’est un joli charivari !

Vu aussi une escadrille de bombardement en fonctions. Tout cela fera de quoi raconter pendant ma prochaine permission qui finira bien par venir. On ne peut pas envoyer tous les premiers conducteurs à la fois : il en manquerait trop d’un coup. On les échelonne avec des ouvriers, des gradés et des seconds. C’est ce qui me retarde. Le chef m’avait dit, il y a quatre ou cinq jours, que ce serait dans quinze ou dix-huit jours.

Il me reste bien, chère Alice, à te charger de faire pour moi tous mes meilleurs souhaits de bonne année à tes chers parents. L’heure n’est pas encore venue où nous pourrons leur rendre tout ce qu’ils font pour nous en ce moment, mais elle viendra, bien sûr, comme viendra aussi cette autre heure tant attendue de la victoire finale.

Je prie Dieu bien sincèrement qu’il accorde à ton cher papa et à ta bonne maman si dévouée une santé meilleure et de longues années à vivre, afin qu’ils assistent à tous les triomphes que nous sommes en droit d’espérer : triomphes de notre patrie, de nos croyances, et de nos idées. Qu’ils vivent longtemps et sans infirmités pour qu’ils voient aussi la prospérité de leur famille qui viendra aussi, car les temps seront changés et le travail et la vie orientés vers le bien auront aussi leur récompense. Oui, bien des choses seront changées ! Que cette année nous donne la victoire afin que nous puissions nous remettre à l’œuvre pour réparer tant de désastres. Moi, je ne souhaite qu’une chose, c’est d’être bientôt auprès de toi et de nos chers enfants. Mon Dieu, que le temps me dure donc d’eux ! Je ne saurais oublier non plus tes gentilles sœurs et je leur souhaite une bonne année favorable à leurs désirs.
Si tu vois ma sœur, dis-lui que je pense bien à elle et à Pierre à qui je n’ai pas encore répondu. J’ai si peu de temps !

Je vais bien, maintenant. Je ne souffre que de l’impatience où je suis de vous revoir tous.

Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien pour moi tout le monde à la maison et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Valencin, mercredi 29 décembre 1915
Lettres de Marcelle à son papa :

Valencin, le 29 décembre 1915
(écrite par un adulte, signée par Marcelle)

Mon cher petit papa,

J’aurais bien voulu être près de toi pour te souhaiter la bonne année mais puisque tu es si loin de nous, je suis obligée de t’écrire. Mon cher papa, je te souhaite une bonne santé et que l’année prochaine tu sois de retour, tu sois près de nous.
Le parrain, la mémé, les tatans t’envoient aussi de bons souhaits de bonne santé, pour que tu puisses résister à toutes les misères que tu endures là-haut.
En attendant, cher papa, le plaisir de bientôt te revoir, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta fille,


Marcelle Sertier
Azincourt, samedi 25 décembre 1915
Noël 1915 3 heures du soir

Bien chère Alice,

Triste Noël que celui que je passe loin de toi et de tous ceux que j’aime. Hier, j’en avais le noir. Je ne te raconterai pas tous mes déboires. Il y a des moments où il me semble que l’injustice et la méchanceté sont les dirigeants de ce monde. Je devais aller chanter pour la messe de minuit, comme tu sais. Nous étions cinq basses que j’avais dressés avec assez de misères. Et bien on a trouvé moyen d’en mettre quatre de garde le soir de Noël. J’en étais de deux heures à quatre heures du matin. Je suis aller trouver les officiers à 8 heures pour leur demander de renvoyer notre garde au lendemain. Ces messieurs n’ont pas même voulu me recevoir, alors je suis aller me coucher. Noël a été raté. C’était bien la peine de me faire envoyer le piston ! Enfin, Dieu voit tout. Et tout cela n’est qu’une petite partie de mes ennuis que je n’ai pas été d’ailleurs seul à éprouver.
Je t’ai déjà dit que je mangeais avec Velle et l’institutrice, une femme qui a environ 35 à 40 ans (on m’a dit 42 ans). Aujourd’hui, cette demoiselle nous a invités tous les deux à diner. Nous étions six à table, avec cette famille originaire du même pays (envahi) que cette demoiselle. Nous avons eu un petit diner très bon. Potage, bœuf, frites, poulet et pâtisseries. Cette demoiselle nous a dit que c’était pour nous rappeler un peu la famille. Hélas, un diner, si bon soit-il, ne remplace pas la famille.

Hier, nous avons voyagé toute la journée par une pluie battante. Toutes les rivières débordent. Nos camions passaient dans certains endroits dans cinquante centimètres d’eau. En repassant dans le pays où nous avons été bombardés, cette semaine, nous avons vu les funérailles des six petits garçons qui ont été tués par un obus.

Aujourd’hui il fait un temps sombre et froid. Cette nuit, pendant ma garde, il faisait un grand vent extrêmement froid. Je me suis recouché à 4 heures, mais je n’ai pas pu me réchauffer et bien que je sois près d’un bon poêle à cette heure chez l’institutrice, j’ai encore le froid de cette nuit. Quel temps ! Et ce matin, il pleuvait !

Le chef m’a demandé ce matin si j’emmenais Tricotelle avec moi. Peut-être que les permissions seront bientôt. Au train où ça a l’air d’aller, il y en aura pour longtemps encore avant que tout le monde y passe.
Tu me parlais du moratorium dans une de tes lettres. Le moratorium a été renouvelé ces jours derniers par un décret pour jusqu’à la fin des hostilités. A la paix, une caisse de prêt sera faite par l’Etat pour aider les moratoriés à payer leurs créances. Voilà ce que j’ai vu dans les journaux de paris. Ce moratorium embrasse toutes les créances, des mobilisés ou non.

A propos d’Azincourt, dont tu me parles, il paraît que le curé d’ici a un plan très complet et une liste détaillée de cette bataille. Je lui demanderai de me renseigner à la première occasion. Néanmoins je lirai avec plaisir ce que ton papa m’ enverra à ce sujet.

Nous n’avons pas roulé aujourd’hui, mais on nous avait dit de nous tenir prêts pour six heures ce matin. Sans cela je serais peut-être allé à la messe de minuit avant ma garde. J’ai préféré aller me reposer en vue de ce départ.

Je serai bien heureux d’aller bientôt en permission. Le temps me dure réellement des enfants. Je sais bien que le petit doit avoir changé mais je ne vois pas comment. Et ma fillette, grandit-elle toujours ? Je pense la retrouver bien sage. Tu me diras un peu ça.

Allons, au revoir, ma chère Alice, fais part de mes sincères affections à tes bons parents et à tes sœurs. Je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

J’ai bien reçu ta lettre 47 avec le billet qu’elle contenait et dont je te remercie beaucoup.
Lucien
Azincourt, samedi 25 décembre 1915
Noël 1915 matin

Bien chère Alice,

Bien reçu ta lettre 47 et son contenu. Merci beaucoup.

Je pense pouvoir t’écrire aujourd’hui. J’ai été de garde cette nuit. Temps de pluie très froid.

Mes amitiés à tous. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants.
Lucien
Azincourt, jeudi 23 décembre 1915
Chère Alice,

Je t’écris ce soir car demain nous repartons encore et je n’en aurai pas le temps. Nous avons roulé une partie de la nuit passée. Nous sommes partis à deux heures de l’après-midi et nous sommes rentrés à six heures ce matin. Il a plu toute la nuit et aujourd’hui toute la journée. Le village du front où nous sommes allés a été bombardé par les Boches à plusieurs reprises. Un obus a tué six petits garçons qui revenaient de l’école hier. Un moment avant que nous arrivions, un autre est tombé sur une ambulance et a fendu la tête à un soldat. Nous y sommes arrivés le soir à 7 heures. Je me suis mis dans un jardin avec un réchaud pour faire chauffer le café pour tous (crainte d’incendier les camions) et j’étais là, à rêver à mon ancien métier de cuisinier quand j’ai entendu sur ma tête un miaulement aigu, puis boum ! C’était un obus qui venait de tomber sur les maisons voisines. Je n’ai pas eu le temps de m’en épater bien longtemps, dji, dji, voilà un autre qui arrive, puis un troisième et ça été tout. Des tuiles et des vitres cassées ! Un obus fait beaucoup plus d’effet à 800 kilomètres que tout près ! Nous sommes restés là jusqu’à deux heures du matin. Demain, nous marchons. Le jour de Noël aussi. Il y a quelque chose en l’air. Je pense que nous pouvons dire adieu à notre messe de minuit. Enfin, on verra bien demain.

Velle est revenu hier de permission. Nous mangeons chez l’institutrice libre. Une personne très bien qui a avec elle une famille de réfugiés. Le père, la mère et une fillette (le père est estropié). Malheureusement le vin est cher : 18 sous. Avec mes cinq sous par jour, je ne vais pas loin. Me voilà encore désargenté, démonétisé, même ! Malgré tout, je vais bien, le rhume est passé ! Maintenant la bronchite est établie alors quelques heures d’essoufflement et c’est passé.

Mes affections à tous, je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Azincourt, mercredi 22 décembre 1915
Bien chère Alice,

Quelques mots car nous partons dans deux heures pour un transport qui durera toute la nuit. J’ai reçu ce matin ta lettre 46 contenant le brouillon que tu destines à Tricotelle.

Si j’ai bien compris, tu ne lui aurais pas encore envoyé. Ce n’était pas la peine de lui écrire, étant donné que je suis avec lui. Je lui donnerai ton brouillon, si tu veux, ça fera la même chose. Ne m’envoie pas la copie des lettres que tu envoies, ça te prends trop de temps, celle de F. Plaisant, par exemple. J’aime mieux que tu emploies ce temps à m’écrire à moi ! J’ai reçu aussi une lettre de Hote-Bridon, il est dans un atelier de ma région.

Il fait un sale temps et pluie fine. Heureusement qu’il y a de la lune en ce moment, sans cela, on n’y aurait pas vu clair cette nuit.

Mon rhume va bien mieux, je suis cuirassé contre ça, c’est visible !

Nous avons eu répétition hier au soir. Nos morceaux de Noël vont très bien ; nous n’avons plus guère qu’une répétition à faire car ce soir il n’y faut pas compter.

Au revoir, chère Alice, toutes mes amitiés à tes parents et sœurs en attendant le retour.

Je t’embrasse de toutes mes forces avec les enfants.
Lucien
Azincourt, mardi 21 décembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 44 et le piston en bon état. Merci bien. J’ai reçu aussi une lettre de Saint Romain. Il pleut. Toute la journée, le vent a fouetté la pluie. Hier, nous avons marché. Demain, nous repartons. Nous faisons malgré cela tous les soirs nos répétitions pour Noël à l’église. Je viens de jouer, après la soupe. Avant celle de ce soir, je ferai encore une petite répétition aux basses et après nous irons à celle d’ensemble. Ça marche très bien. Nous avons parmi nous un chanteur de l’opéra de Paris. Il faut entendre cette voix, c’est merveilleux. Il s’appelle Fatin. C’est un simple chauffeur pour le moment. T’ais-je dis que ce sera notre lieutenant qui tiendra l’harmonium ? La petite église où nous allons chanter sert de tombeau aux seigneurs marquis de Tramecourt.

Sur les murs sont gravées les inscriptions funéraires. On voit que cette famille fut une des plus grandes de France à en juger par ses alliances. Elle va s’éteindre, le dernier Tramecourt étant mort sans enfants à l’âge de 24 ans en 1882, il ne reste que sa mère.

Au nombre de mes bons camarades d’ici se trouve un dénommé Chapel d’une famille noble du Midi. Il se trouve apparenté avec les Messieurs de Verna et les connaît très bien, bien mieux que moi. J’en parlerai à M. B dans ma réponse.

Je me suis enrhumé magistralement mais je vois que cela va passer encore comme cela. Je n’y fais absolument rien, c’est pour cela, je pense, que ça ne s’aggrave jamais. Tant pis. On vient de nous dire que la nuit prochaine, nous roulerons toute la nuit pour une relève. On va se dépêcher de dormir cette nuit pour prendre l’avance.

On dirait qu’il y a quelque chose dans l’air et qu’il se fait des préparatifs non ordinaires. Peut-être est-ce l’offensive boche qui va se déclencher. Laissons-les faire. Quelle chance s’ils pouvaient nous attaquer. Ce ne serait plus les Balkans, cette fois, et nous sommes prêts à les recevoir. Une attaque boche suivie d’une violente contre-offensive française nous donnerait plus vite que toute autre chose la victoire définitive.
Ta dernière lettre était du 15 et j’ai eu le même jour la lettre de M. B du 17. Ce retard est curieux. Il me semble que les lettres restent souvent à Heyrieux sans partir.

J’espère que tes parents ont fait un bon et heureux voyage.

Fais leur part de toutes mes affections. Je t’embrasse de tout mon cœur avec mes chers petits.

Lucien
Azincourt, dimanche 19 décembre 1915
Bien chère Alice

Je t’écris ces quelques lignes avant d’aller à la répétition pour Noël. Je devais aller cet après-midi chez le major pour relever la musique des basses que je dirige un peu, mais nous avons eu une revue inopinée de l’outillage. Nous avons donc astiqué ce tantôt les clés, les limes, marteaux, etc.. puis personne n’est venu voir. On ne nous fait faire tout ce travail, absolument inutile, que pour nous occuper, crainte sans doute que nous ne sachions comment employer nos rares heures de loisirs.

Enfin, ça passera bien un jour. Vraiment, ce ne sera pas malheureux !

Je viens de causer avec un vieil instituteur retraité qui est depuis 42 ans dans le pays. Il m’a donné quelques renseignements sur la bataille de 1415. Je ne te les redis pas car je dois commencer à te raser avec Azincourt qui ne doit pas t’intéresser plus que ça.

Le temps revient au froid, mais dans ces pays, ça ne dure pas, ça tourne tout de suite en pluie. Je n’ai pas trop froid, la nuit, dans cette salle d’école. Nous y couchons à six, dont Tricotelle. Demain, nous devons aller à Equirre ramasser les cailloux que nous avons mis au bord de la route et que nous ramènerons ici. Si nous changeons encore, nous les ramasserons sans doute encore une fois. Ça n’y fait rien, c’est l’Etat qui paye l’essence ! Quel gaspillage inutile ! Je ne puis m’empêcher de le dire. Ici, nous sommes écœurés, tous, de ce gâchis de l’argent de la France, mais qu’y faire.

Les routes sont trop étroites pour y ranger des autos ; ça coûte énormément pour les élargir, mais du moment qu’il y a un beau château pour les officiers, tout va bien ! Peu m’importe que la censure lise ma lettre, c’est mon devoir de Français de signaler ces gabegies. Ah, si le ministre savait tout ! Pour avoir un château pour les officiers, on nous a mis à 15 kilomètres en dehors de notre travail habituel. Compte ce que cela coûte d’essence inutile à chaque voyage. Enfin, après la guerre, on en reparlera et je ne serai pas le seul.

Je ne vais pas trop mal en attendant. Veille bien sur les enfants, nous en ferons d’honnêtes travailleurs aimant Dieu et leur patrie et capables de rendre des services à la France et non pas des fruits secs malfaisants et inutiles comme j’en vois tant cachés dans les services de l’arrière et jouant ensuite aux héros !

Embrasse bien pour moi tes chers parents, tes sœurs et nos chers petits et reçois, chère Alice, mes plus affectueux baisers.

Lucien
Azincourt, samedi 18 décembre 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi au courrier d’aujourd’hui. J’ai eu une lettre de Mme Carra et une autre de Pierre. Pas encore reçu le piston. Nous avons recommencé nos répétitions pour Noël à l’église hier au soir. Nous allons répéter tous le soirs.

Nous chantons le « minuit Chrétiens », un Noël de Lacorne à deux voix et le Gloria in excelsis deo. C’est moi qui dresse les deuxièmes voix, les basses, si tu aimes mieux. Aussi j’attends le piston avec impatience. C’est notre lieutenant qui jouera de l’harmonium. Je te dirai comment cela ira. Nous sommes une vingtaine. J’ai su par Mme Carra l’arrivée d’Emile. Je ne pourrai donc pas le voir.

Le temps est toujours à la pluie avec un brouillard épais. Malgré cela, je vais bien pour le moment. J’ai touché aujourd’hui de gros sabots de bois. Ça ménagera mes galoches.

Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants. Tu ne peux croire ce que le temps me dure d’eux.

Je ne sais toujours rien pour ma permission. Ça viendra bien quand même un jour ou l’autre. Le meilleur moment est avant et non après. Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse bien fort en attendant, ainsi que tes chers parents, tes soeurs et les petits.


Lucien
Azincourt, jeudi 16 décembre 1915


Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 44 et une lettre de ma sœur. Je te remercie beaucoup de la tienne et tu remercieras pour moi ma sœur de la sienne à laquelle je répondrai à la première occasion. Je n’ai pas pu t’écrire depuis dimanche (sauf deux cartes) car nous avons été très occupés. Nous devions partir d’Equirre lundi à midi, mais à cinq heures du matin, il a fallu filer pour un transport de troupes, en emportant tout notre fourbi car nous n’y revenions pas.

Adieu le bon fournil bien chaud et les braves gens qui nous recevaient si bien ! Nous sommes arrivés le soir à six heures dans notre nouveau cantonnement. Laisse moi un peu te raconter ça pour te montrer ce qu’est la vie en temps de guerre. Donc après une longue montée, nous arrivons sur un plateau élevé. Il faisait nuit et il gelait très fort. Nous nous arrêtons dans cette grande plaine où nous ne voyons pas une maison. Un embourbage de camions devant nous nous empêchait d’avancer. Nous sommes restés là une heure et demi à nous geler. Enfin on nous a dit que nous allions passer la nuit là. Pour me réchauffer pendant ce long arrêt et pour voir où nous étions, je suis allé lire avec ma lanterne une plaque indicatrice et j’ai vu Azincourt. Cette plaine élevée, c’était le célèbre champ de bataille de 1415. Si ce lieu fut néfaste à nos aïeux, il ne nous fût guère favorable non plus. Où trouver notre cuisine, dans ce désert ? Je mangeais quelques sardines et bout de fromage sur le pouce devant le moteur pendant que la gelée nous pinçait les doigts puis j’allais me coucher dans le camion où j’aurais dormi comme une roche si de minuit à une heure, il n’avait pas fallu faire tourner les moteurs par crainte de la gelée et si à quatre heures et demie du matin il n’avait pas fallu se lever pour un nouveau départ. Nous sommes revenus le même soir à sept heures et avons laissé les camions au même endroit. Mais Tricotelle est venu me chercher et il m’a emmené coucher dans une grange qu’il avait trouvée dans la journée. J’étais vanné et bien enrhumé, car j’ai cassé la vitre de mon camion.

Nous sommes encore repartis mercredi le troisième jour, huit camions pour aller chercher du mâchefer. Nous sommes partis avant jour et revenus seulement à 2h de l’après-midi. Tu penses bien que nous avons trouvé la soupe bonne, en arrivant. L’après-midi, il a fallu faire le plein, le graissage et décharger ce mâchefer. Je dois avouer que je me suis esquivé au déchargement, je suis allé voir le champ de bataille ou plutôt l’endroit ou sont enterrés nos chevaliers, c’est à environ cent mètres de mon camion. Sur le bord de la route est un carré de grands arbres clôt par une haie bien taillée. Cette haie s’ouvre sur la route en forme de deux arcs de cercle. On franchit une petite barrière de fer et sur un socle de pierre, une haute croix de bois avec un grand christ attire aussitôt l’attention. Sur le piédestal, il y a une longue inscription tirée surtout des Saintes Ecritures : « C’est ici qu’ont succombé nos vaillants guerriers » etc… Ensuite après, plusieurs autres lignes pour appeler les prières des passants en faveur des chevaliers tombés ici, on lit une deuxième inscription : « Cette croix a été érigée par Mme et M. le marquis de Tramecourt en souvenir de leurs ancêtres et des braves chevaliers qui avec eux ont péri dans cette fatale journée d’Azincourt ». En haut est la date, 25 octobre 1415. Tramecourt est un village avec le château à environ 500 mètres du monument. En regardant bien l’enclos funèbre, on remarque que le sol est plus bas qu’alentour. Sur les dix mille cadavres enterrés là, la terre s’est affaissée. Tant de chair enfouie dans ce seul endroit avait frappé les gens de l’époque et on appelle encore ce carré historique « le Saloir ». Trouvez-en l’explication !

En m’orientant sur ce terrain, j’ai bien compris la faute de nos chevaliers s’élançant à l’assaut à la montée de la partie la plus élevée du plateau où étaient les archers anglais. Ton papa doit avoir une histoire détaillée. Si c’est possible, j’aimerais qu’il me relève la description de cette bataille et tu la mettrais dans une de tes lettres. On parle ici d’une histoire d’éperons d’or suspendus dans une église… Quoi qu’il en soit et malgré que je commence à être blasé sur beaucoup de choses, il est difficile de se défendre d’une certaine émotion en contemplant ce lieu où la France fut de ce fait mise bien bas, car il fallu Jeanne d’Arc pour l’en relever. 1415, drôle de date, on y voit 14-15, dates terribles aussi (1715, 1814-15, 1914-15)

Aujourd’hui, nous avons fait l’astiquage en grand des camions. Puis j’ai touché une culotte horizon et un képi de même.


Me voilà donc tout en gris clair. Tu verras ça bientôt, je pense. J’ai touché aussi des souliers neufs. Nous couchons dans une salle d’école libre. Nous y serons très bien. J’y ai installé ma paillasse sur de la paille. Je vais coucher à côté de Tricotelle. Velle est en permission depuis lundi. Je lui ai écrit ce soir les événements de la section. Il est allé voir une de ses tantes réfugiée dans les Vosges, car sa femme et sa fillette sont toujours au pouvoir des Boches en Lorraine.

Depuis quelques jours et malgré le mauvais temps, je vais bien mieux. (le rhume ne tient pas, il passe tout de suite et pourtant voilà trois nuits que j’ai couché presque dehors et que j’ai eu assez froid. Je mange dans un café en attendant Velle.

Je ne puis rien te dire encore au sujet de ma permission, il y en a déjà onze de partis. La règle des départs est déconcertante. Enfin, ça viendra quand même. Comme tu l’as déjà pensé, notre changement de résidence a fait échouer les chants de Noël, c’est dommage.

Le temps me dure bien de vous tous revoir, ça me fait de la peine chaque fois que je vois des petits enfants. Au revoir, donc, embrasse bien toute la maisonnée pour moi et reçois, chère Alice, mes merveilleux baisers.

Lucien
Note
Petit point d'histoire sur l'évolution des uniformes : http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/uniforme1024.htm
Équirre, dimanche 12 décembre 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 41. C’est un vrai petit journal. Aussi, j’en ai été très content, comme tu penses. Que peut-on trouver de meilleur qu’une bonne lettre qui vous fait oublier un moment toutes les misères de la guerre. Malgré cela je sais bien que le petit ne te laisse guère de moments de répit et il ne faut m’écrire qu’autant que tu ne le prends pas sur ton repos. Le surmenage est le plus grand ennemi des gens nerveux.
Comme nous sommes tous, dans nos deux familles, pour faire beaucoup de travail et le bien faire, évitons-le absolument. Donc plus de lettres écrites à tes heures de sommeil. Ça se sent d’ailleurs, et l’idée que tu as écrit en te privant du repos nécessaire gâte un peu le plaisir de ta lettre. Quand tu n’as pu mieux faire, envoie moi une simple carte.
Ce matin, la messe était au pays voisin. Il n’y a qu’un prêtre pour deux paroisses. Je n’ai pas pu y aller. J’ai travaillé à mon camion.

Cette semaine, nous ne sommes pas sortis du tout. Mais ce repos n’en a été que le semblant. On nous a fait faire le nettoyage complet de nos voitures avec lavage des roues et de la carrosserie. Ensuite, on a tout passé au pétrole avec un pinceau. On nous a fait repeindre les moteurs en noir. Quand tout a été fini, on nous a fait ramasser la boue des routes avec des pelles. Tout cela n’aurait rien été si la pluie n’était pas tombée sans s’arrêter jour et nuit pendant toute la semaine.

Jeudi, j’ai étrenné tes chaussures. J’ai mal réussi, nous étions en train de patauger dans un chemin creux dont nous enlevions la boue. Mon imperméable, saoul d’eau, ne me protégeait plus. L’eau qui glissait le long de mes guêtres a eu vite rempli mes galoches. Ça a duré tout l’après-midi sous la pluie, comme cela. A quatre heures, notre capitaine s’est trouvé de passer et nous a fait partir. Notre officier, lui qui nous avait obligés à ce travail par ce mauvais temps, était bien au chaud pendant ce temps là. Il n’était pas venu nous voir. Il n’y avait que ce pauvre Velle qui pataugeait avec nous. L’eau dépassait nos chaussures. Nous nous sommes bien mouillés mais nous n’avons absolument rien fait. Le soir, comme tu le penses bien, j’avais bien mal à l’épaule. Le lendemain vendredi, il pleuvait toujours. La patauge a recommencé, mais je me suis fait porter malade. Le major m’a fait mettre deux ventouses et m’a fait une purgation que je n’ai d’ailleurs pas prise. Tout cela ne m’a rien fait du tout. J’ai toujours aussi mal et je ne suis pas retourné voir le docteur. Nous soignerons ça après la guerre. Enfin, j’ai eu un jour de repos quand même, grâce à cette visite.

Je me suis bien fait sécher ; il a bien plus, hier encore je suis resté dans ma chambre, j’ai lavé une chemise et des mouchoirs. Ce matin, le temps a changé, il fait froid, mais le temps se couvre à nouveau ce soir : pluie ou neige. (Je viens de ramasser mon linge, il pleut.) Demain, nous changeons de cantonnement. Nous avons charrié de plus de 40 kilomètres de distance des centaines de mètres cubes de cailloux et de mâchefer pour arranger notre cantonnement et tout ce travail est perdu. Dire que chaque mètre cube coûtait au moins trente francs à la France ! Rien que d’essence et le prix des pierres ! Je regrette bien que l’on s’en aille. J’avais une chambre ici et j’étais chez d’excellentes gens. Nous voilà de nouveau partis à l’aventure.

Cette semaine, il y a eu deux sections qui ont fait un transport de troupes de nuit. La clarté de leurs phares a attiré l’attention des Boches et ils ont reçu quelques obus qui ont tout au plus troué quelques bâches. Je crois qu’il y a un fantassin qui a eu les pieds coupés et un autre de blessé aussi. Enfin, comme les conducteurs ne se sont pas trop affolés et qu’ils ont emmené leurs camions en bon ordre hors de ce lieu dangereux, on a cité à l’ordre du jour ces deux sections qui sont les deux plus anciennes de notre groupe. Vendredi, le capitaine a réuni tout son groupe en grande tenue. Il a donné lecture de la citation venue de la direction des services automobiles, puis il a fait un petit discours de circonstance. Je n’y étais pas, c’était le jour où j’étais exempt de service. Tout cela n’est pas grand-chose, c’est beaucoup de bruit pour rien. Je comprends, un vrai bombardement avec la moitié des camions de démolis, mais quelques bâches percées ne valent pas la peine de tout ce tapage.

Comme une conclusion de toutes ces histoires, je ne me porte pas trop mal quand même. Le major qui m’a ausculté n’a rien trouvé du côté des bronches. Enfin rien de grave. Il me semble que je vais mieux les rhumes que je prends si souvent ne s’aggravent pas et sauf ce rhumatisme à l’épaule, tout ne sera encore rien pour cette fois. Je vais bien mieux, toujours, qu’à la fin novembre. J’étais vraiment fatigué, à ce moment-là. Mais me voilà encore remonté sur l’eau.

Tu me disais que tu aurais mieux aimé me voir secrétaire d’Etat Major, que veux-tu, j’ai toujours été bête, j’ai toujours fait mon travail de mon mieux, alors on me garde. On ne me donnera jamais de galon car les gradés changent de sections quand on les nomme. Alors on ne nomme guère que les jolis messieurs à ceinture dorée. Tu me demandais ce que gagnent Devaux et Guillerme. 17 francs tous les dix jours. (1,70 par jour).

De la guerre, je ne te dirais pas grand chose. J’ai tout lieu de croire que de gros événements se préparent sur notre front. Je crois que ce sont les Boches qui attaqueront car si cet été je te parlais de nos préparatifs d’attaque, je ne vois maintenant que de nouveaux travaux de défense. Je ne t’en dirai pas plus. Une attaque boche est à souhaiter, elle remettrait la guerre sur son vrai terrain qui n’est pas celui des Balkans et comme notre front est inviolable, elle amènerait un plus rapide épuisement de nos ennemis et une plus prompte victoire.

Je n’ai pas encore répondu à la longue lettre de ton papa. Je le remercierai de vive voix car je vois bien que je n’aurais jamais un moment assez tranquille pour lui écrire. Les jours sont si courts, on n’a jamais le temps de ne rien faire.

Je mange toujours avec ce banquier de Martin, plusieurs fois millionnaire. J’observe sa manière de faire et de voir. Il ne fait du sentiment qu’en paroles, mais dans ses actes jamais. Tout ce qu’il fait n’a pour but que son avantage personnel et il couvre cela avec des politesses et de belles paroles. Très honnête homme d’ailleurs, bon camarade, mais donnant-donnant, rien pour rien. Il me donne sans s’en douter de précieuses leçons. Plus tard, quand nous nous remettrons à nos affaires, je me souviendrais du financier Martin. Je lui ai dit un jour que j’avais l’intention d’aller après la guerre m’établir comme colon au Maroc. Là, je pourrais utiliser mes connaissances en agriculture et en mécanique automobile surtout, si nécessaire dans ces pays neufs. Après m’avoir bien écouté exposer mes idées, car je lui parlais sérieusement, il m’a dit que dans toute affaire nouvelle à entreprendre, il fallait tout d’abord examiner les mauvais côtés, les bien peser, voir ensuite les avantages et faire la balance. Il m’a donné un tas de renseignements sur les groupes financiers du Maroc, sur les grosses exploitations foncières qui s’y fondaient, le gros commerce, etc. Il m’a dit qu’aussitôt après la guerre, il y aurait pour les premiers arrivants de belles places à prendre pour deux raisons : 1er tous les jeunes colons français sont retournés en France prendre part à la guerre et il en manquera beaucoup. 2eme : les Allemands qui occupaient avant la guerre les meilleures places du Maroc (frères Mannesmann et leurs nombreuses entreprises) en seront dépossédés et ce sera autant de places libres. D’après lui, quelqu’un qui irait au Maroc pour travailler et non pour spéculer est certain d’y revenir vite riche, s’il est courageux en commençant. Je t’avais déjà parlé du Maroc, nous en reparlerons la question en vaut la peine. La question en vaut la peine.

Quelque chose qui me plaît, c’est le caractère arabe. J’ai parmi les spahis d’ici de vrais amis. J’aime leur société, il n’y a guère que moi à la section qui soit dans ce cas. Si tu voyais comme ils me reconnaissent bien quand nous nous rencontrons. C’est curieux de voir cette sympathie toute naturelle alors je me dis pourquoi s’éreinter dans cette boulangerie qui nous tue au lieu de tenter notre fortune dans ce pays neuf si près de nous, à trois jours de voyage. Ce que je sais en matière agricole et mécanique joint à cette facilité de m’entendre avec les indigènes de ces pays. Notre expérience commerciale et tout ce que cette guerre m’a appris dans l’art de se débrouiller, cet entraînement à la vie dure et au manque de confortable. Tout cela serait de précieux atout pour nous. Je ne peux m’empêcher de penser à M. Daniel Prot. M. Martin qui le connaît bien m’a dit qu’il pourrait me donner beaucoup de renseignements sur ces choses. Réfléchis à tout cela, nous en causerons pendant ma permission.

Je ne sais rien de nouveau au sujet de la date de ma permission. Les départs ont lieu d’une assez drôle de manière. Je ne sais pas encore si cette méthode me favorisera ou non. Nous verrons bien. Dans tous les cas, il me sera à peu près impossible de te fixer à l’avance le jour de mon arrivée car cela dépend du départ ou retour d’un autre et cela varie suivant que le permissionnaire part plus ou moins loin. Ainsi, dans les autres sections, le 2ème tour est parti hier (11 déc). Chez nous l’officier veut qu’on attende le retour des autres. Or il y a mon « cousin » qui est allé à Nice et qui m’a écrit qu’il ne rentrerait pas avant le 15. Voilà donc 5 jours de perdus pour son successeur et pour tous en somme. Ce système retardera beaucoup les départs.

Tu me dis que Payaud des Verdaches est venu en permission pour la deuxième fois. Alors, et mon frère, ils sont bien au même régiment pourtant. Tout cela ne me semble pas bien clair.

Je vais commencer mon déménagement avant qu’il ne soit nuit et je vais te laisser. Continue à avoir bien soin des enfants. Ce mal d’oreille de la petite ne sera rien, il lui faudra un dépuratif. L’huile de foie de morue me paraît tout à fait indiquée. Tes chers parents vont bien pour le moment ; j’espère que cela continuera et que je les reverrai en bonne santé, ainsi que tes sœurs.

Au revoir, bien chère Alice, en attendant l’heureux moment de se revoir tous, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.

Dis bien des choses à tes sœurs.

Lucien
Équirre, vendredi 10 décembre 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui. En place, j’ai eu une lettre de Mme Carra et une autre de mon camarade Bœuf. Je vais toujours à peu près, avec tendance au mieux. Temps de pluie, toujours. Nous avons eu deux sections de notre groupe citées à l’ordre du jour pour un bombardement de nuit qu’elles ont subi cette semaine. On a fait une prise d’armes ce tantôt à cette occasion. Toujours le même train-train.
Embrasse bien les enfants pour moi, fais part de mes meilleures affections pour tes parents et sœurs et en attendant l’heure de la permission, je t’embrasse bien fort.

Lucien
Équirre, mercredi 8 décembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure tes lettres 39 et 40, dont je te remercie bien. Nous n’avons pas roulé depuis dimanche, ce sera peut-être pour demain. Le temps est toujours à la pluie, mais il ne fait pas trop froid. Je ne vais pas trop mal pour le moment. Joséphine a beau dire, depuis que j’ai pris mon dernier cachet de kalmine, le mal de dents a disparu et la névralgie aussi. Puis je couche au chaud dans cette chambre et c’est déjà quelque chose.

Avant, dans le camion, les couvertures mouillées étaient gelées le matin sur moi. On se levait encore plus fatigué que la veille. Si nous étions menés comme du temps de M. Berthet, je n’aurais jamais été fatigué. J’ai passé deux jours par exemple, lundi et hier, à nettoyer mon camion sous la pluie et dans la boue. C’est du travail inutile et qui éreinte les hommes. Mais à qui le dire ? Il y a encore des embusqués de partout, que je saurais bien les dénicher, moi, si j’étais en tête. Oh, les jolis petits officiers de 25 ans, aux uniformes brillants et aux fines bottines vernies. Allez ouste, aux tranchées ! C’est honteux de voir cela. Faites place aux officiers blessés et mal guéris. Ce sera mieux de les mettre dans vos confortables autos capitonnées où vous vous prélassez !

Je t’ai, ce matin, demandé mon piston. Je te tiendrai au courant de nos répétitions. C’est le médecin major qui organise ces chants pour Noël. Je t’en reparlerai. Je n’ai pas refusé, car cela m’aurais mis mal avec lui et comme je peux avoir besoin de ses services, mieux vaut être avec lui que contre lui.

Tu me dis que tout le monde va bien à la maison. Cela me fait bien plaisir. Je ne sais rien de nouveau au sujet des permissions. Les premiers partis ne sont pas revenus et les suivants ne partiront qu’après leur retour.
Ce tantôt je vais faire le pain chez ces gens où je couche. Je te dirai si j’ai réussi. Hier, une section qui a mené des troupes de nuit a été bombardée. Les éclats d’obus ont atteint les camions. Il y a eu des victimes, mais pas parmi nous, chez les fantassins. Je n’y étais pas. C’est le troisième bombardement en 15 jours.

Allons, à bientôt, je l’espère. Mes affections pour tous. Je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, avec nos chers petits que je suis heureux de bientôt revoir.

Lucien
Équirre, mercredi 8 décembre 1915

Bien chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes pour ne pas manquer le courrier pour te demander de m’envelopper le piston dans sa boite avec du papier, coudre le tout dans une toile et me l’envoyer.

Le médecin major organise des chants pour Noël à l’église. Il m’a demandé de lui aider. Je ne veux pas le lui refuser, tu comprends pourquoi. C’est pour ça que j’ai besoin du piston. N’oublie ni l’embouchure ni les tons (tubes).

Ce matin le courrier viendra. Je t’écrirai ensuite.

Je t’embrasse bien fort

Lucien
Équirre, lundi 6 décembre 1915
Bien chère Alice,

Au courrier d’aujourd’hui, j’ai reçu ton paquet et une lettre de ma mère. Merci beaucoup de ce paquet, il était bien intact. Les chaussons iront, j’ai trouvé très bien la doublure en bonne étoffe que tu as mis sous les chaussons hauts. Ça les protégera bien, comme je te l’ai dit. Je mettrai deux paires de chaussettes dans mes souliers (1 coton, 1 laine). Ces chaussettes de feutre sont très chaudes et surtout très solides. Tu remercieras bien pour moi ta chère maman, car presque tout le paquet, tout au moins le meilleur, les chaussons et les fromages venaient d’elle. Les fromages secs sont très bons, je les mangerai comme cela.

Aujourd’hui, il a plu une partie de la journée. Malgré cela on nous a fait laver les camions entièrement, ce qui a tout détruit notre graissage d’hier. Résultat, encore un bain. Si on devient malade, nos officiers y auront pris peine. Pourquoi aussi nous donne-t-on comme officiers de tout jeunes gens aux trop brillants uniformes. Ces places peu pénibles conviendraient à de vieux officiers blessés et fatigués par la campagne et qui auraient sur nous un ascendant moral et un peu plus d’expérience des hommes et de la vie. Enfin, espérons que tout cela aura une fin un jour. Mais à force de se mouiller souvent, ça finira par ne rien faire de bon, surtout si bêtement.

Merci pour les cachets de Kalmine, mes dents me laissent un peu de paix, le rhume aussi. C’est la douleur à l’épaule qui est à l’ordre du jour. Des trois, c’est ce que j’aime le mieux. Impossible de rien savoir pour le moment pour ma permission. Ce sera bientôt, je pense, on ne nous avertit pas à l’avance. La mémé a-t-elle commencé ses remèdes ? Il le faut absolument. Tu me parles de la guerre de notre côté, moi aussi je vois, mais il vaut mieux ne rien dire. Souhaitons cette attaque des Boches, c’est par elle que la guerre finira le plus vite. Tout est bien prêt pour les recevoir, crois-moi. Remercie bien tes bons parents pour moi, chère Alice, embrasse bien ma petite Marcelle et ce gros Joseph et reçois mes meilleurs baisers. Un affectueux bonjour à tes sœurs.

Lucien
Équirre, dimanche 5 décembre 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 37 contenant celle de Jos et une de ma sœur. Merci bien. Surtout ne te fais pas de mauvais sang quand tu n’as pas pu m’écrire. Je sais bien que le petit t’occupe beaucoup. Hier, il a fait un temps affreux, une grosse pluie sans arrêt. Nous sommes partis avant le jour pour charrier des cailloux pour arranger notre cantonnement où nos camions s’enfoncent. Nous allons au moins à 40 kilomètres. La pluie n’a pas cessé. Le soir, il a fallu comme d’habitude nettoyer les camions, un bain de plus. Ce matin, nous ne sommes par hasard pas sortis. Je me suis levé bravement à 7h1/2. Et j’ai pris la sage résolution de ne rien faire de toute la journée. Je me suis rasé, changé, et j’ai mis mes plus beaux effets pour aller à la messe. L’église est à côté : c’est la chapelle du château qui en tient lieu. Ce soir, je t’écris et j’irais après laver quelques mouchoirs.

Dans ce pays, nous ne sommes qu’à cinq kilomètres d’Azincourt où eu lieu la célèbre bataille sous la guerre de cent ans. Je passe très souvent devant la mine de la Clarence où le grisou fit beaucoup de victimes quelque temps après Courrières. Les journaux en avaient parlé. Courrières n’est pas loin d’ici, du côté Boche. Le temps est moins froid, mais très humide. L’eau coule de partout sur le bord des routes. Les tranchées, à ce qu’il paraît, s’écroulent. Quelles misères !

Ce soir, le canon tonne, les obus ne doivent pas faire grand effet, dans cette boue. Je ne vois plus de journaux, ici on ne les reçoit pas. Je vais à peu près, j’ai eu il y a quelques jours une vraie rage de dents. J’ai pris à cette occasion mon dernier cachet qui m’a calmé un moment après et depuis, je n’ai plus eu mal aux dents. Tu le diras à Joséphine, on est bien heureux d’avoir cela. Tu remercieras ma sœur de sa lettre et en attendant de te bientôt revoir, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants dont le temps me dure bien.

Lucien
Équirre, vendredi 3 décembre 1915

Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’hier mais beaucoup de camarades n’avaient rien non plus. Ce doit être la poste qui avait du retard. Ce sera pour demain. Hier, nous sommes allés faire la relève au pays minier. Les Boches ne bombardaient pas. En revanche, et je pense pour les remercier de leurs obus sur nos houillères, une escadrille de 17 aéros de bombardement flanquée de plusieurs avions de chasse qui attiraient sur eux le feu ennemi, s’est élevée sur nos têtes en spirale. Quand elle eu une hauteur suffisante, elle a foncé sur les lignes où sans mentir, plus de mille coups de canon lui ont été tirés au passage. Le ciel était rempli d’éclairs et de la fumée noire des obus. Je ne crois pas que les nôtres aient souffert. Il y en a pourtant un qui est revenu tout de suite. Au retour, ça a été de même, mais nous partions et je ne l’ai vu que de loin. C’est un spectacle fantastique.

Nous sommes arrivés hier au soir à 9 heures. Il pleuvait à verse, on n’y voyait rien. La pluie n’a pas cessé. Heureusement qu’aujourd’hui nous n’avons pas marché. Mais j’ai dû prendre un bain quand même tout seul, car mon second remplace un permissionnaire. Ce soir, je me chauffe dans mon fournil. Le four chauffe pour cuire des pâtés de viande de porc. Le train a tué hier deux cochons gras du régisseur. Ils s’étaient sauvés sur la voie. Je m’estime heureux par ces temps de pluie d’avoir mes galoches et mon tablier. Il fait moins froid, j’ai envie d’emmener Tricotelle pour m’aider à déménager chez Brossard pendant ma permission. Qu’en penses-tu ? Je n’ai que six jours et le train est gratis, et ce ne sera que dans les premiers jours de janvier. Je vais toujours à peu près de même. Pas trop mal. Fais part de mes affections à tes chers parents et sœurs, et en attendant l’heure du retour, je t’embrasse bien tendrement avec les enfants.
Lucien
Équirre, mercredi 1er décembre 1915
Ma bien chère Alice,

Je suis de garde ce soir et il pleut. Alors je t’écris dans le camion en attendant minuit. Je t’ai fait un paquet cet après-midi. Demain, le camion cuisine le mettra en gare. Il contient deux chemises, un caleçon, deux flanelles, chaussettes, cache-nez, journaux et un paquet de lettres reçues des uns et des autres. Rien ne presse de retirer ce paquet en gare d’Heyrieux. Fais-le prendre à Faure un dimanche ! A temps perdu, tu raccommoderas le tout, recoudre les boutons, etc… Je le reprendrai au moment de la permission. Le sac en toile blanche qui l’enveloppe est pour toi, fais-en ce que tu voudras.

La section est arrivée à 8 heures ce soir. Demain, départ 6 heures. Aujourd’hui, ils ont été dans un pays de mines, à Nœux-les-Mines. Les Boches ont bombardé les puits, hier et aujourd’hui. Beaucoup de mal. Demain, on y retourne. Je verrai cela.

Les chaussettes coton dont tu me parlais sont des chaussettes pour mettre dans les laines. A propos de chaussettes, fais les reprises en coton, la laine ne résiste pas huit jours. Le paquet des cousines contenait pour moi des chaussettes en laine (une paire), du chocolat, sardines, thon, bonbons, sirop, tolu, pâtisseries sèches, sucre et confitures. J’ai essayé la verveine hier au soir. Ça m’a fait transpirer, mais j’ai eu aussitôt après un mal de dents épouvantable. J’ai dû prendre un cachet de K. Aujourd’hui, ça a été. Je pense que le mal de dents provient de la chaleur de l’infusion.

J’ai écrit ce tantôt à mes parents et à ma sœur. Tu me diras si tu penses pouvoir te procurer la méthode Desbois. Peut-être B. Guigne en a-t-il ?

Mon viel ami Planches m’a dit que je partais en permission au 5ème tour. Soit dans 40 jours. Mais il y en a qui arrivent de perm. Ils ne partiront pas avant moi. Enfin, attendons. Mes affections à tous, et en attendant de tous vous revoir, je t’embrasse de tout cœur, avec les petits.
Lucien
Équirre, mercredi 1er décembre 1915
Chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 36. Je t’écris aujourd’hui dans la journée, car je suis de repos. Il pleut. Je vais toujours à peu près de même. Un camarade du Beaujolais, Gauthier, demande si je pouvais lui procurer, à ses frais, la brochure de Desbois sur la vigne. Comment faudrait-il faire ? Desbois est-il toujours à Meyzieu ? Tu verras si tu peux lui demander de me l’envoyer par la poste.

Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Équirre, mercredi 1er décembre 1915

Ma chère Alice,

Je viens de t’envoyer une carte, et puisque j’ai un peu de temps ce matin, je vais te donner quelques détails. Les camarades sont partis ce matin à 6 heures pour faire la relève des tranchées. Celle-ci dure deux jours : demain, j’irai aussi. Hier, nous ne sommes pas sortis, nous avons nettoyé nos camions et nous-même, ce qui nous a pris toute la journée et j’y ai encore à faire. Pour ma part, j’avais roulé les neuf journées précédentes sans arrêt.

Nous avons eu de tout pendant ces neuf jours : de la pluie, une tempête de neige, de très fortes gelées, avec une bise très froide et encore de la pluie pendant deux jours. J’ai surtout eu froid le dernier jour de la gelée. Vers midi, nous nous sommes arrêtés pour manger sur une haute colline tout près du front. Le temps était très clair, le soleil brillait. Malgré cela, ça gelait au moins à dix degrés en dessous de zéro. Aussitôt mangé, nous sommes repartis, j’ai du prendre froid car j’ai eu des maux de ventre depuis qui sont à peine passés. C’est ce jour-là que nous avons été bombardés. Nous avons pendant tout ce temps relevé des troupes. Il ne fait pas bon rester longtemps aux tranchées par ces temps-là. Un jour qu’il gelait très fort, pendant un long arrêt, j’ai eu l’idée de descendre dans la tranchée voisine pour être à l’abri de la bise. Mais j’ai dû y renoncer en la voyant : il y avait de l’eau, au moins 50 centimètres de haut. Celles qui sont occupées par les troupes ont des doubles fonds en bois. Avec ces pluies continuelles, les tranchées s’éboulent souvent. Tu vois d’ici le travail de ces malheureux fantassins pour refaire leur tranchée dans cette boue gluante. Pour nous autres, ce n’est pas drôle non plus, de mener nos grosses machines qui pèsent, chargées, 120 quintaux, dans cette boue ou sur le verglas. Tout ça, c’est la guerre, que veux-tu.

Je t’ai dit que les premiers permissionnaires sont partis à la date d’aujourd’hui. Ils n’ont que six jours à passer chez eux. Quand ce sera mon tour, je m’en irai par le train militaire gratuit. De payer son voyage fait à peine gagner une journée. Ce n’est pas la peine de dépenser tant d’argent pour cela. Je te préviens d’avance que je m’en irai ce coup là pour me reposer. J’ai les nerfs fatigués et je ne veux faire ni comptes, ni rien pendant ces quelques jours. Tu peux le dire éventuellement aux clients qui t’en parleraient. Qu’ils payent s’ils veulent, mais qu’ils me fichent la paix. J’en profiterai en arrivant à Lyon pour me faire arracher une dent. Je suis persuadé que c’est une nouvelle dent qui se gâte et que ce n’étaient pas les racines que j’ai fait arracher qui me faisaient mal. Voilà quatre mois que je souffre au même endroit, l’arrachage n’y a rien fait. Pour le reste, c’est à peu près, cette douleur à l’épaule dont je t’avais parlé doit être du rhumatisme ou quelque chose de ce genre. Ça passera en quittant l’humidité de ces pays.

Je t’ai déjà dit que le régisseur de ce château m’avait donné une chambre. C’est le fournil, un petit appartement neuf très propre où il y a le four et le pétrin. Il y a aussi un poêle et ces gens l’allument pour moi le soir quand il gèle. J’ai un lit en fer avec une paillasse en herbe sèche. Je suis donc bien mieux qu’au camion qui devenait intenable. Cette famille se compose du régisseur (60 ans), sa femme, de leur fille mariée (34 ans) et de leur petite fille (12 ans). Le gendre est automobiliste militaire dans la région et pour le moment à l’hôpital. Ces gens sont très pieux, ils ont fait hier au soir la prière en famille. Je m’y trouvais. Ils font ainsi tous les soirs. Nous y mangeons avec Velle et ce banquier Martin. Ces gens paraissent riches. Ils sont depuis trente ans régisseurs du domaine d’Equirre qui comprend le château et 800 hectares de terrains et bois, divisés en plusieurs fermes louées ou exploitées directement, mais d’une seule pièce, pour le tout. Le gibier y abonde : lièvres, lapins, faisans, perdreaux se voient souvent. Le propriétaire, marquis de Gratz est un descendant des comtes de Flandre. Ils habitent Paris, je crois. Ils avaient envoyé à leur régisseur une traduction d’une prophétie du frère Joannès (vers 1300) sur cette guerre. Guillaume est décrit très exactement, bras malade. Sa devise, Dieu est avec nous. Il le nomme l’Antéchrist. On y parle aussi du pape Benedictus qui sera élu au début de cette guerre. On y fait allusion à un monarque catholique auteur de cette guerre et qui mourra avant la paix de l’excommunication de Benedictus. On y dit encore que des armées se formeront aux quatre coins de la terre, que toute la chrétienté, le monde musulman et d’autres peuples plus lointains seront engagés dans cette guerre, que les prêtres iront comme combattants sur les champs de bataille et pourront absoudre ceux qui y succomberont et qu’une bulle papale déclarera Guillaume comme antéchrist, lèvera tous les peuples contre lui et amènera sa fin. Mais que la chrétienté aura été dépeuplée par cette guerre. Ces choses sont curieuses, car beaucoup sont déjà réalisées. Le régisseur a cette prophétie depuis avant la guerre et Velle m’assure l’avoir vue écrite en latin il y a trois ans. Dans tous les cas, on y prédit notre victoire.

En attendant, chère Alice, merci beaucoup de tes bonnes lettres. Embrasse bien tes bons parents, et sœurs pour moi, ainsi que les enfants et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Équirre, dimanche 28 novembre 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure en arrivant ta carte lettre du 29. Je n’ai plus le temps de t’écrire, nous roulons tous les jours, sans exception. Il gèle très fort, le temps est sec mais très froid. Même à midi, il gèle fort. Il y a de la neige sur les hauteurs. J’aurais beaucoup de choses à te raconter, mais je suis forcé d’abréger, car demain on repart et cette nuit passée, je n’ai guère dormi. D’abord, mon second était de garde, ce qui dérange toujours. Ensuite à minuit, l’officier a donné l’ordre de faire tourner les moteurs de peur qu’ils ne gèlent. Impossible de dormir dans ces camions avec le bruit des moteurs. Les trépidations et surtout la fumée qui vous empoissonne. Aussi pour cette nuit, je m’étais résigné à dormir dans un grenier aussi froid que les camions, certes, mais moins bruyant. Mais ma fameuse chance est intervenue. La femme du régisseur du château –où nous mangeons avec Velle- entre parenthèse de bien dignes gens, dont je te reparlerai- m’a préparé une chambre avec un poêle. Demain on m’y installera un lit. Pour ce soir, je coucherai sur mon hamac et ma paillasse dans cette chambre bien chaude. Me voilà donc bien pour le moment. Laisse moi te dire en passant que tes galoches sont arrivées juste avec la gelée et qu’elles sont les bienvenues. Je n’ai pas trop eu froid ces jours grâce à elles. Merci beaucoup de ton attention.

Aujourd’hui nous sommes allés au front. Le temps était très clair. On y voyait cinq ballons captifs boches. La gelée était si forte que nos autos faisaient de la poussière épaisse comme en été. Aussi les boches la voyaient bien. Ils nous ont envoyé à 18 kilomètres des obus de 380. Des monstres. Trois sont tombés sur le côté de la route à 15 ou 20 mètres. Ils ont fait un trou de dix mètres de diamètre. Je n’ai pu voir la profondeur. La route était couverte d’une épaisse couche de terre. Une maison située à 50 mètres de là a eu toutes ses vitres cassées. Quand j’ai eu dépassé de 500 mètres cet endroit, il est tombé encore trois obus derrière. Je n’ai pu voir leur effet, étant au volant. Ces cochons-là pointent bien quand même. S’ils avaient atteint la route, nous aurions été arrêtés et bien exposés. Enfin, tout est bien qui finit bien.

Tu me demandais pourquoi je n’étais plus chef de convoi. J’avais laissé l’emploi quand j’avais eu si mal aux dents, en revenant de permission. C’était trop pénible pour n’avoir aucun avantage.

Bien reçu dans ton paquet les deux flacons de vin. L’un étant brisé. Je l’ai trouvé bien bon. Je l’ai bu ce soir, avec Velle, chez le régisseur qui l’a goûté aussi. Ce sont des gens très bien, très bons chrétiens et conscients de leurs devoirs. Ce n’est pas malheureux que j’en trouve enfin de bons. J’ai toujours mal aux dents. Je crois que c’est une autre qui se gâte. A la prochaine permission, j’irai voir un dentiste à Lyon. Les permissions commencent demain, chez nous.

J’irai aux environs de Noël ou du jour de l’an. Ça me fera bien plaisir, car le temps me dure beaucoup de tous, et surtout des enfants.
Je t’ai écrit tous les deux jours, soit le 28, 26, 24, 22, des cartes et des lettres. Demain, je t’écrirai encore si je peux.

Au revoir, à bientôt, chère Alice, embrasse bien pour moi tes bons parents, tes sœurs et les enfants et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Équirre, dimanche 28 novembre 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure en arrivant ta carte lettre du 29. Je n’ai plus le temps de t’écrire, nous roulons tous les jours, sans exception. Il gèle très fort, le temps est sec mais très froid. Même à midi, il gèle fort. Il y a de la neige sur les hauteurs. J’aurais beaucoup de choses à te raconter, mais je suis forcé d’abréger, car demain on repart et cette nuit passée, je n’ai guère dormi. D’abord, mon second était de garde, ce qui dérange toujours. Ensuite à minuit, l’officier a donné l’ordre de faire tourner les moteurs de peur qu’ils ne gèlent. Impossible de dormir dans ces camions avec le bruit des moteurs. Les trépidations et surtout la fumée qui vous empoissonne. Aussi pour cette nuit, je m’étais résigné à dormir dans un grenier aussi froid que les camions, certes, mais moins bruyant. Mais ma fameuse chance est intervenue. La femme du régisseur du château –où nous mangeons avec Velle- entre parenthèse de bien dignes gens, dont je te reparlerai- m’a préparé une chambre avec un poêle. Demain on m’y installera un lit. Pour ce soir, je coucherai sur mon hamac et ma paillasse dans cette chambre bien chaude. Me voilà donc bien pour le moment. Laisse moi te dire en passant que tes galoches sont arrivées juste avec la gelée et qu’elles sont les bienvenues. Je n’ai pas trop eu froid ces jours grâce à elles. Merci beaucoup de ton attention.

Aujourd’hui nous sommes allés au front. Le temps était très clair. On y voyait cinq ballons captifs boches. La gelée était si forte que nos autos faisaient de la poussière épaisse comme en été. Aussi les boches la voyaient bien. Ils nous ont envoyé à 18 kilomètres des obus de 380. Des monstres. Trois sont tombés sur le côté de la route à 15 ou 20 mètres. Ils ont fait un trou de dix mètres de diamètre. Je n’ai pu voir la profondeur. La route était couverte d’une épaisse couche de terre. Une maison située à 50 mètres de là a eu toutes ses vitres cassées. Quand j’ai eu dépassé de 500 mètres cet endroit, il est tombé encore trois obus derrière. Je n’ai pu voir leur effet, étant au volant. Ces cochons-là pointent bien quand même. S’ils avaient atteint la route, nous aurions été arrêtés et bien exposés. Enfin, tout est bien qui finit bien.

Tu me demandais pourquoi je n’étais plus chef de convoi. J’avais laissé l’emploi quand j’avais eu si mal aux dents, en revenant de permission. C’était trop pénible pour n’avoir aucun avantage.

Bien reçu dans ton paquet les deux flacons de vin. L’un étant brisé. Je l’ai trouvé bien bon. Je l’ai bu ce soir, avec Velle, chez le régisseur qui l’a goûté aussi. Ce sont des gens très bien, très bons chrétiens et conscients de leurs devoirs. Ce n’est pas malheureux que j’en trouve enfin de bons. J’ai toujours mal aux dents. Je crois que c’est une autre qui se gâte. A la prochaine permission, j’irai voir un dentiste à Lyon. Les permissions commencent demain, chez nous.

J’irai aux environs de Noël ou du jour de l’an. Ça me fera bien plaisir, car le temps me dure beaucoup de tous, et surtout des enfants.
Je t’ai écrit tous les deux jours, soit le 28, 26, 24, 22, des cartes et des lettres. Demain, je t’écrirai encore si je peux.

Au revoir, à bientôt, chère Alice, embrasse bien pour moi tes bons parents, tes sœurs et les enfants et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Équirre, vendredi 26 novembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce soir en arrivant ta lettre 34. Reçu aussi le paquet et celui de Mme Carra. Merci beaucoup surtout des galoches. Je n’y aurais jamais pensé, c’est ce qui m’est le plus utile. Depuis dimanche, j’ai marché tous les jours, pas un instant de repos. Je t’écrirai avec détail au premier loisir. Je vais bien, mais toujours mal aux dents. Il est tombé de la neige en bourrasques, ce matin, quand nous étions en route. Elle a fondu ce tantôt, ce soir il a gelé. Les permissions recommencent chez nous le 1er décembre. Mon tour viendra bientôt.

Au revoir, bien chère Alice, mes affections à tes parents et sœurs. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

J’ai reçu une lettre d’Emile, aussi.
Lucien
Équirre, jeudi 25 novembre 1915
Bien chère Alice,

Je profite de ma faction pour t’écrire un peu, car nous n’avons plus aucune minute pour le faire. J’ai reçu hier ta lettre 33 dont je te remercie bien. Hier matin, j’aurais été libre, mais il a fallu aller aux vivres. Il pleuvait, j’ai eu ensuite tout l’après-midi à astiquer le camion avec le second. Aujourd’hui, il y a encore transport de troupes. Peut-être n’irais-je pas. Ce devrait être mon tour de repos. J’ai vu par tes précédentes lettres que tu reçois très mal mes lettres. Cela vient peut-être du fait que je les ai mises pour une partie au front où je vais presque chaque jour. Je les mettrais dorénavant à Equirres (par Heuchin). C’est en dehors de la zone des armées. Elles arriveront mieux. Je t’ai écrit comme d’habitude au moins tous les deux jours. Cette lettre doit être 42, j’ai dû envoyer 40 et 41 les 22 et 23 novembre. J’écris souvent à la hâte et j’en oublie le numérotage.

Tu te fais bien du mauvais sang pour ma santé. Mais je te l’ai déjà dit, je ne te cache rien. Tu comprends bien que quand on s’est bien mouillé, par exemple, on est un peu enrhumé et courbaturé, mais tu vois bien que je n’ai rien puisque je fais toujours mon service. Et puis pour être soigné, il faut être assez malade pour entrer dans un hôpital. Si tout le monde se faisait porter malade pour le moindre malaise, il n’y aurait plus d’armée. Je me défends bien mieux que l’hiver dernier. Je n’ai pas plus d’essoufflement qu’avant la guerre. La bronchite ne s’est pas aggravée. Je n’ai pour le moment que le mal de dents et cette douleur à l’épaule. Mais tout cela n’est pas grave, ne t’ennuie pas pour cela.

Je mange, comme tu sais, avec Velle chez le régisseur du château. Des gens très bien avec nous. Il y a aussi ce banquier de Marseille, M. Martin qui mangeait déjà avec nous à Rollancourt, chez les vieilles filles. Entre parenthèse, ce M. Martin est le banquier de M. Daniel Piot. Il le connaît très bien et m’a confirmé tout ce que nous en savons.


Je t’écrirai au premier moment au sujet d’une curieuse prophétie sur cette guerre que j’ai vu au château et qui date de 1600.

Je vais terminer en te disant, chère Alice, de bien veiller sur les enfants, sur la petite en particulier. Bien veiller sur ses fréquentations et ne pas laisser salir sa jeune âme à présent qu’elle commence à avoir sa connaissance.

Fais bien part de toutes mes affections pour tes bons parents et tes sœurs et en attendant de te revoir, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Équirre, lundi 22 novembre 1915

Chère Alice,

J’ai reçu ce soir en arrivant un gros courrier, tes deux lettres, celle de ton papa, une de ma mère, une de Rigollier, mon camarade de Lyon. Merci bien à tous et surtout à ton papa et à toi.

Je vais aller me coucher car nous marchons encore demain. Mais je répondrai à la bonne lettre de ton papa au premier moment de libre. Ah, tu me disais que ton papa ne savait plus écrire ou du moins qu’il le prétendait. Je voudrais bien savoir exprimer aussi bien d’aussi belles choses. Sa lettre est un modèle. J’aimerais qu’il m’écrive plus souvent. Je pense que cet hiver il en aura mieux le temps. Tu le remercieras bien pour moi en attendant. Nous avons roulé toute la journée. Relève des tranchées. Temps froid et sec, gelées et brouillards. Je vais assez bien. Ne t’inquiète pas pour moi, je suis un dur à cuire, maintenant. Mes affections à tous. Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Équirre, samedi 20 novembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure ta lettre 31 et je te remercie beaucoup de toute l’affection que tu m’y montres. Ce matin, mon second était de corvée pour chercher l’essence en gare. J’ai donc encore un camion à astiquer tout seul. Ce tantôt, je me suis lavé, rasé, j’ai lessivé quelques mouchoirs de poche et serviettes. Je vais maintenant répondre à quelques questions de ta lettre. D’abord, je ne suis pas brouillé avec Velle. Nous faisons toujours notre popote ensemble. Nous mangeons actuellement chez le régisseur du château, quand, bien entendu, nous sommes ici. Nous sommes presque toujours dehors. Velle est un brave homme. Il me dit souvent : « les hommes du convoi ne m’aiment pas et pourtant je n’ai jamais puni personne. » Tout cela est bien vrai. Mais il ne sait pas être aimable non plus. Il donne les ordres sèchement et ne modifierait en rien les ordres qu’il a reçus de l’officier même si ces ordres devenaient contraires ou bien par suite d’événements imprévus. Aussi l’autre jour que je l’ais un peu rabroué, il avait reçu l’ordre, la veille, comme d’habitude, de faire nettoyer les camions, mais l’officier ne pensait pas qu’il pleuvrait encore le lendemain. Or Velle n’a vu qu’une chose : ordre de laver les voitures. Les hommes étaient trempés de la veille, Il fallait encore patauger dans la boue sous la pluie battante pour un lavage inutile. Tout autre aurait pris sur lui de suspendre ce lavage et l’officier aurait, je le sais, approuvé. Mais lui a peur. Il n’ose rien dire aux officiers. Le résultat a cependant été bon car j’ai dit à l’officier moi que ces lavages étaient trop pénibles en cette saison et on les a supprimés. Ce matin, nous n’avons fait qu’un essuyage et le graissage.

Maintenant, pour les galoches dont tu me parles, cela me ferait bien plaisir de les avoir, je n’en ai plus. Tu me mettrais encore ce paquet dans un sac (j’en double le camion à l’intérieur, pour avoir plus chaud la nuit). Des semelles feutres ; 2° des chaussettes coton pour mettre dans les autres. 3° des vieux chaussons raccommodés très grands, je n’en ai point. Tes derniers, trop petits, se sont partagés. 4°des cachets contre les maux de tête, si tu en trouves. Ne me mets ni livre, ni passoire, ni vin surtout (c’est défendu). De ton polo, j’ai fait une bonnette épatante pour la nuit. Ça ne se salira au moins pas. Le plus utile de tout, c’est le tablier. Je ne le quitte jamais, ni au volant, ni pour l’astiquage.

Je te fais quelque fois le récit réel des misères que nous avons. Ce n’est pas pour me faire plaindre, ni par manque de courage, c’est tout simplement pour que tu saches notre mode de vie et que tu ne te fasses pas de fausses illusions qui plus tard amèneraient des désaccords entre nous. Dans tous les cas ne t’ennuie pas pour cela. J’ai un peu de névralgies mais je suis bien habitué à tout et ça ira quand même. J’estime que quand bien même nous sommes loin l’un de l’autre, il faut vivre sans se tromper en rien et je te dis exactement la vérité sur tout, sans rien exagérer, ni laisser à sous-entendre non plus.
Notre nouvel officier est plus militaire que l’ancien, moins familier avec nous. Je ne le crois pas mauvais, cependant et je n’ai pas lieu pour ma part de m’en plaindre. On astiquerait cependant plus qu’avec M. Berthet, qui avait ça en horreur. Il était en revanche un débrouillard hors ligne.

Dimanche matin 21 septembre.

Je reprends cette lettre. Ce matin, Velle est parti avec six camions seulement. Je me suis levé pour l’appeler et je ne me suis pas recouché. Il gèle très fort depuis ce matin, la bise est assez grande et le temps très sombre. Je t’écris au chaud dans une ferme où je suis assez bien accueilli car je leur ai donné quelques petits coups de main. Il ne faut pas t’imaginer comme je le vois sur ta lettre que je suis malade et que je te le cache. Je fais mon service, donc je ne suis pas malade. J’ai un peu de névralgie, tantôt à la tête, tantôt à l’épaule, ce n’est pas grave, en somme. Et puis il faut bien dire aussi qu’on est acclimaté. Le matin, au réveil, la glace prend à la bâche sur la tête et pourtant je n’ai pas froid.

Avant-hier on a demandé pour répondre à une décision ministérielle, tous les hommes de la territoriale (j’en suis) ayant occupé des fonctions de secrétaire pendant leur service pour remplacer les jeunes secrétaires d’Etat Major que la loi Dablier ( ?) va envoyer au front. Je me suis donc fait inscrire (c’était pour quitter les autos et aller dans les Etats Majors, au front ou à l’intérieur. Mais le capitaine, qui me connaît, m’a rayé de la liste. Hier matin, le chef Maugis m’en a informé en me prenant à part, en me disant que le capitaine, après en avoir parlé au lieutenant ne m’avait pas maintenu sur la liste des secrétaires parce qu’il voulait que je reste à la section, que les bons conducteurs devenaient rares que j’avais bon esprit, etc… Il m’a dit encore que le capitaine sachant que je n’étais pas bien solide, avait examiné en toute conscience si un poste de secrétaire ne me serait pas plus favorable, mais qu’on avait décidé de me garder quand même, qu’on tiendrait compte de cela, qu’il ne fallait pas me fatiguer outre-mesure. Et allez donc, un assommage dans les règles. Le capitaine s’est rappelé que je n’avais pas achevé ma permission en janvier dernier pour rejoindre la section. Tout cela a eu déjà un petit effet. D’abord hier matin, Velle est venu me dire que puisque j’étais encore seul pour le camion, il ne fallait faire que le strict nécessaire, ne pas me fatiguer après, etc…Le pauvre garçon n’aurait pas trouvé ça tout seul, ça venait de l’officier, bien sûr. J’ai remarqué aussi que l’officier me parlait très amicalement. Avant-hier, devant les officiers d’Etat-Major, il avait été très gentil pour moi, il a trouvé que j’avais très bien marché, surtout dans des pays où je n’étais jamais passé. Tout cela se tient, si ça continue, ça n’ira pas trop mal, comme tu vois. Ce matin, le chef m’a invité à boire le café avec lui et nous avons causé un bon moment avant le jour. Je te raconte tout cela non par vantardise, mais pour te dire la vérité d’abord et ensuite pour te prouver que ma situation est meilleure qu’avant et que je pourrais, le cas échéant, prendre le repos nécessaire.

Ce matin, je t’ai envoyé une carte car cette lettre ne partira que demain. C’est surtout pour les galoches, je viens d’en couper une en deux, alors je n’en ai plus. Si rien ne m’empêche encore aujourd’hui, je t’enverrai la lettre de Mme Carra après y avoir répondu. Je n’ai pas encore eu le temps de le faire. La guerre, comme toujours, fait la préoccupation de tout. Je crois, mais je dis bien je crois, qu’il se pourrait qu’il y eut encore du nouveau sur notre front. Il ne faut pas oublier que la solution de la guerre n’est pas dans les Balkans, mais au contraire ici, sur le front français. Il serait assez périlleux pour les boches de se lancer en expéditions lointaines en Turquie ou en Egypte en ayant sur les deux flancs, côté russe et côté français et italien de puissantes armées bien intactes et non vaincues. Encore une fois, la question n’est pas en orient, elle est ici. Attendons-nous à d’importants événements pour bientôt. Je crois tout simplement que les Boches, se voyant serrés de près par les Anglos-Français en Artois et en Champagne, d’un autre côté impuissants contre les Russes qui leur résistent victorieusement, ont essayé de faire une diversion en Orient pensant nous y entrainer et diviser notre effort. Je crois qu’on ne les suivra pas et que le plan français va continuer à se dérouler. Qui vivra verra.

A propos du gaz, je conseillerais de mettre l’appareil sous le hangar, avec un peu de tuyau en plus ou bien le cacher sous de grosses bottes de paille et mettre un peu de sel dans l’eau pour l’empêcher de geler. Nos moteurs ici n’ont qu’un paillasson de trois ou quatre centimètres d’épaisseur et ils ne gèlent pas. On dégèle l’appareil en l’arrosant d’eau bouillante. Bien voir si les raccords en caoutchouc ne gèlent pas.

Je ne vois pas grand chose de nouveau à te raconter. J’ai pensé hier que le petit avait huit mois et qu’il devait commencer à être fort. J’aurais bien plaisir de le voir. Si les permissions reprennent bientôt, je serai peut-être des premiers à aller. Je te le dirai toujours. Laisse bien la petite au chaud. Continue à me donner des nouvelles détaillées de tous, embrasse bien tes bons parents et sœurs pour moi et en attendant de te revoir bientôt peut-être, je te donne, chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.


Donne le bonjour à ma sœur pour moi. Je n’ai pas le temps de lui écrire. Dis lui qu’elle m’excuse.
Lucien
Équirre, vendredi 19 novembre 1915

Bien chère femme,

J’ai reçu hier au soir ta lettre 30 ainsi qu’une carte de Hôte-Bridon et une lettre de Bœuf. Hier et avant-hier, nous avons fait des transports de troupes. Ce matin, je suis parti tout seul avec mon camion pour une mission sur le front. J’ai fait plus de 100 kilomètres. Le brouillard épais m’a empêché de rien voir. C’est dommage, car j’étais très près du front. Je suis parti à 5heures et demi et je suis rentré à midi. Ces jours passés, nous sommes partis le matin avant le jour et rentrés tard la nuit. Quelle boue !

J’ai un second débrouillard. Cela m’aidera bien. Il était avec moi ce matin. Nous avons conduit des officiers d’Etat-Major pour des expériences ; d’autres camarades de la section sont aussi allés dans d’autres endroits et à d’autres heures, mais c’est moi qui suis allé le plus loin et parti le plus tôt. C’est très agréable de se balader seul. Je vais toujours à peu près. Ma névralgie m’a quitté la tête et me fait souffrir maintenant derrière l’épaule droite. Je ne suis pas trop enrhumé. On s’habitue à tout. Je crois que demain, nous reportons encore. On verra bien. Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. Je t’écrirai plus long au premier loisir.

Lucien
Équirre, mardi 16 novembre 1915
Mardi soir 16 novembre 1915
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 29 et je profite d’un moment de répit pour y répondre. Hier, nous avons dû partir en 25 minutes, pour mener des obus, pour répondre à une attaque des Boches qui paraît-il, ont laissé plus de 2000 morts sur le terrain. Nous sommes arrivés le soir à 8 heures. Comme nous n’avons pas eu le temps de manger la soupe du matin, j’ai été bien heureux d’avoir ton saucisson et ton fromage. Hier au soir, il gelait très fort. Ce matin au réveil, il y avait cinq centimètres de neige. Mais ce soir, elle fond. Demain, nous partons pour deux jours. Demain, nous partons pour deux jours, ça va être un joli bourbier.

De tout ce que tu m’as envoyé, le plus pratique est le tablier noir qui m’enveloppe bien, me garantit contre le froid, la pluie et la boue, aussi je ne le quitte plus. A propos de ce paquet, ne m’envoie plus de conserves (sardines, etc…) ni de chocolat, j’en ai encore beaucoup. Merci encore du saucisson et du miel, mais surtout du fromage, je me suis régalé. Le drap me gagne une couverture, je l’ai doublé sous moi, ça va très bien. Cesse pour le moment de m’envoyer des cartes et du papier à lettres. L’humidité abîme tout. Je suis obligé de faire chauffer ce papier pour écrire dessus. Dès que ma provision s’épuisera, tu m’en mettras à nouveau dans tes lettres.

A l’heure où j’écris ces lignes, le canon tonne fort. Sans doute une attaque boche qu’on repousse. Il n’y a rien à faire pour eux, le colosse aux pieds d’argiles s’écroulera tout d’un coup. Laisse causer les prophètes de malheur. Ce sont ceux qui voulaient voir la guerre finie à Noël passé ou à Pâques 1915 qui sont les premiers à dire qu’elle durera des années. Non, la guerre ne durera pas. Elle ne peut pas durer. Ceux qui sont ici et qui peuvent un peu voir les choses n’en doutent pas. Le printemps 1916, comme je l’ai toujours dit, verra la paix. Si les affaires de Serbie n’étaient pas venues retarder un peu les choses, ce serait déjà très avancé. Ce n’est qu’un petit moment de répit que les boches se sont donné en allant chercher en Orient une victoire qui partout ailleurs est impossible pour eux. Je ne vois pas bien ce que la Turquie épuisée pourra fournir à l’Allemagne affamée. Deux misères réunies ne font qu’une plus grosse misère. Et bien fichtre ! Que serait-ce si nous autres, ici, avec toutes les misères que nous endurons nous n’avions pas l’espoir ou pour mieux dire la conviction absolue de notre prochaine victoire. Si nous souffrons, c’est bien pire pour les boches et qui des deux durera le plus ? Pas les Boches, assurément.

Tu me demandais des nouvelles des camarades. Planches, Gauthier, Rondet, sont toujours ici, Rigollier est à Lyon, Hote-Bridon est dans un atelier à Abbeville. Bœuf est parti. Tous les malades ne reviennent jamais. La section a perdu la moitié de son effectif initial. On les a remplacés par des nouveaux.

Je ne vais pas trop mal pour le moment. J’ai les nerfs un peu fatigués mais c’est tout et ça passerait vite avec un peu de repos. Je fais d’ailleurs toujours mon service. J’aime beaucoup l’auto et ça aide à supporter les choses. Avec le second qui fera le gros astiquage, je n’aurai pas tant de misère. Mais si on me l’enlève encore une fois, alors j’irais voir l’état major. Malade !
Fais part à tes parents de mes sincères affections ainsi qu’à tes sœurs. Dis à ma sœur qu’elle m’excuse si je ne leur écris guère. C’est le temps qui me manque. Et puis on ne sait où écrire. Il fait si froid et dans les maisons, c’est presque impossible d’écrire. Je n’ai pas encore pu répondre à Madame Carra. Soigne-toi bien, ainsi que les enfants et en attendant de tous vous revoir, je t’embrasse de tout mon cœur.

Lucien
Équirre, dimanche 14 novembre 1915
Bien chère Alice,

Aujourd’hui, j’ai bien reçu ta lettre 28 et son contenu ainsi qu’une lettre de Mme Carra sur 6 pages que je t’enverrai. C’était très bien pour un dimanche, ces deux lettres m’ont rendu content pour toute la journée, autant qu’on peut l’être loin des siens.

Avant-hier, nous avons eu une journée affreuse. Nous nous sommes levés à 4 heures du matin et partis un moment après avec les lanternes et phares allumés. Il pleuvait, un vrai déluge. Je n’avais pris mes souliers qu’au dernier moment, afin d’avoir les pieds secs. Mais au bout de quelques kilomètres et avant le jour, nous dépassons un convoi de charrettes chargées de fascines et claies, chargement aussi encombrant que des fagots. Pour les devancer, nous avons roulé sur la banquette. Le camion devant moi s’étant arrêté, je m’arrête aussi juste dans une rigole coupant la bordure de la route et me voilà pris, les roues patinent dans cette boue liquide. Il a fallu faire avancer les charrettes pour que le camion derrière le mien me double et me remorque, car bien entendu, dans la nuit, les autres devant avaient filé. Enfin, ça a été assez vite fait, mais comme de juste, j’avais les pieds trempés et le reste aussi. Nous rattrapons le reste du convoi et au jour nous chargeons les troupes pour les conduire au front et en ramener d’autres. C’était du génie. Dans le village où nous étions, on lisait sur une plaque : Souchez 3 km. C’était près du front. Nous avons mangé avec Velle dans une épicerie dont plusieurs vitres étaient cassées par les obus boches. Il a plu toute la journée avec un vent violent, rare ici, qui lançait l’eau sous la capote, malgré l’imperméable et ma couverture sur les genoux. J’avais le côté droit trempé jusqu’à la flanelle. Nous sommes arrivés à trois heures de l’après-midi et malgré la pluie, faire le plein, le graissage, et le nettoyage des chaînes. La pluie a continué toute la nuit et toute la journée hier. Malgré cela, nous avons lavé les camions hier toute la journée. A midi, je n’en pouvais plus. Velle est venu voir si j’allais à la soupe, je l’ai envoyé promener, j’étais glacé, tout trempé, plus rien de sec à mettre et je n’avais pas fini, le camion étant tout seul et sans second. Je lui ai dit que j’allais finir le camion et aller me coucher et que c’était nous traiter pire que des boches que de nous faire laver les carrosseries par un temps pareil, étant encore tout mouillés de la veille. J’étais en colère, alors le chef et l’officier sont venus, on m’a donné un second tout de suite, justement on venait de recevoir trois recrues. Le chef m’a dit qu’on me donnerait huit jours de repos ! Enfin, c’est vrai, depuis que je suis conducteur, on ne m’a jamais laissé un second plus de deux jours de suite. Vite on me les prenait pour conduire à la place d’un permissionnaire ou d’un malade. Dame, c’était bien commode, j’avais double travail, mais je ne disais rien. A force de me mouiller souvent, je pense, j’ai remarqué que j’ai déjà bien perdu comme vue et comme oreille. La nuit, je ne peux plus lire et depuis quelques jours, je vois que j’entends difficilement.

Tout cela passera, mais je serais bien content de quitter ces pays trop humides. Figure toi que mes enveloppes collent toutes, voilà plusieurs fois que je les fais sécher sur le réchaud, mais en vain. Cette nuit passée, il a gelé très fort. Dans le camion où je couche avec mon nouveau second, la bâche sur nos têtes était enduite de glace, la buée de la respiration avait gelé. Mon pauvre second, ex infirmier dans un hôpital, et qui passait sa première nuit dehors n’a pas pu dormir tant il a eu froid. Cette nuit, nous chaufferons avec le réchaud. Pour moi, je crains moins le froid que cette humidité qui transperce tout. Enfin, tout cela aura bien une fin, espérons-le.
J’ai reçu avant hier tes deux paquets. Le paquet du sac était bien intact, mais la caisse m’a intrigué. D’abord, ce n’était pas une caisse à raisin, mais à chicorée. Le couvercle était cloué avec deux sortes de pointes. La caisse était collée dans un papier glacé verdâtre et l’adresse était d’une écriture habile mais inconnue. L’adresse extérieure, s’entend, sur la caisse il y avait bien l’adresse écrite de ta main. A l’intérieur, le coffret était faussé et ouvert. La boîte de miel, non enveloppée, avait coulé légèrement sur les pelotons de laine. Rien ne manquait, mais tout avait été dérangé dedans. Or je sais trop que tu as l’habitude de tout mettre en bon ordre. J’ai pensé que le paquet avait dû être vérifié en route, pour voir s’il n’y avait pas d’alcool, peut-être. Enfin, peu importe, je suis bien content de toutes ces richesses. Ne m’envoie plus rien sans que je te le dise. Ni argent, ni effets. Je vais t’envoyer un colis de tout ce que j’ai d’inutile ou de trop déchiré. Je t’annoncerai quand ce sera.

8 heures du soir :

Ce soir, nous avons mangé comme d’habitude chez des paysans. Avec mon second, et un autre nouveau, nous sommes neuf en tout. Il est venu en outre un autre brigadier indigène de spahis et un spahi que nous connaissons. Le spahi nommé Abdallah a voulu payer deux litres de vin pour qu’on chante. Il m’a donné un lingot d’aluminium pour que je lui fasse une bague. Il voulait me donner vingt sous pour que je la lui fasse. Mais je n’ai pas voulu ses sous. Il m’a dit : « toi, automobiliste, avoir lime pour faire bague ». Et puis « si toi être près de moi, moi apprendre à toi l’arabe et toi apprendre à moi le français, lire écrire. » Il m’a montré des lettres de son frère resté en Tunisie, écrites en arabe. Ces Arabes me plaisent beaucoup, quand on les rencontre, on se salue avec plaisir. J’en connais plusieurs dont un nègre. J’aime les caractères ouverts et simples. Ils sont fiers de leur langue, de leur écriture, de leur civilisation, plus avancée que nous ne le croyons souvent. Il ne faut pas confondre le soldat arabe avec les vendeurs de cacahouètes de Lyon qui ne sont que la lie du peuple. Beaucoup portent de grands noms dans leur pays, sont des gens de haute race et s’en montrent dignes. Que de choses on voit, dans cette guerre !

Rien autre de bien intéressant à te dire, j’ai étrenné les caleçons neufs et une flanelle neuve. Ce soir, il va geler fort. Tu m’avais dit que tu avais eu un commencement d’appendicite et que tu avais encore souffert ces jours. Consulte M. Roux. Méfie toi bien de cela. Je ne suis pas là pour te soigner, il faut me remplacer, même pour toi, chère femme. Tu me diras comment ça va à ce sujet. Veille bien sur la petite. Je ne te cache pas que je l’avais trouvée bien menue. Ça m’avait inquiété. Tu me dis que le petit va bien. Tant mieux.

Et la mémé ? Ses remèdes agissent-ils favorablement ? Je pense que ton papa moins surmené ira mieux maintenant. Tu sais que Clarisse Berthier est mariée. C’est Mme Carra qui me l’a appris. Tu verras sa lettre, je te l’enverrai. Je vais toujours à peu près, pas trop enrhumé ni trop fatigué. Merci pour le miel et les pastilles. Je te dirai l’emploi du reste.
Fais bien part de mes affections pour tous et en attendant la fin de ce cauchemar, plus fort qu’on ne croit (ce qui enrage ne dure pas).

Je t’embrasse bien fort, chère Alice, avec les enfants.

Lucien
Équirre, jeudi 11 novembre 1915
Jeudi soir 11 novembre 1915, 2 heures

Bien chère Alice,
J’ai bien reçu hier ta carte du 7 et une lettre de ma mère du 3. Merci bien à tous. Nous n’avons pas roulé depuis lundi, mais en revanche, nous avons eu astiquage et corvées, revues et embêtements divers. C’est incroyable, on prétend que la force d’une armée dépend surtout de son état moral et on fait tout ce qu’on peut pour exaspérer les hommes et leur rendre la vie plus amère. On prend les mesures les plus illogiques, les plus vexatoires, les plus blessantes contre nous. On a tué le feu sacré qui animait tous les français aux premiers jours de la guerre. Maintenant, c’est la désillusion, résignée encore, mais j’ai bien peur que dans un avenir prochain ce ne soit la révolte. La poussée offensive de fin septembre en qui nous avions mis tant d’espoirs n’a pas donné tout le résultat voulu. IL faut encore attendre. A qui la faute ? Bien sûr, que les misérables politiciens, députés et autres en sont pour quelque chose. Les bureaux plus routiniers que jamais, viennent encore compliquer les choses. Quand donc viendra le bon coup de balai qui secouera tous ces incapables, ces pêcheurs en eaux troubles, ces coureurs à l’assiette au beurre, embusqués et embusqueurs, sans qui, depuis bien longtemps, la guerre serait finie. Gare, après !

La vie est très dure, comme toujours par ici, le temps est affreux. Ce matin, il a gelé. Le soleil en se levant laissait espérer une belle journée. Ah oui ! Ce soir il pleut, on patauge dans la boue, tout est mouillé, crotté, nous sommes dans le plus affreux pays qui se puisse imaginer mais les officiers logent dans un château. Donc tout est bien. Liberté, égalité, fraternité. Ô, ironie !

Voilà un mois qu’on nous promet des galoches. Je pense qu’on les aura en mai prochain. Pour ma part, j’ai besoin de pantalons, mais je peux encore attendre. Et le capitaine touche en revanche 700 francs par mois. Hier il devait passer une revue à 3 heures. Il n’est venu qu’à cinq heures et pendant ce temps-là, les hommes attendaient les pieds dans la boue. Et nous sommes en guerre ! A une époque où il faudrait ménager à la fois le moral et la santé des hommes. Ils s’en moquent bien, ils ont la prison.

Je ne vois rien de bien intéressant à te raconter. Nous sommes ici avec de malheureux spahis qui gèlent dans ces pays. Ils prennent leurs tours de tranchées comme les fantassins. L’un d’eux me disait à midi qu’ils avaient de l’eau jusqu’au ventre. Ça ne m’étonne pas. Ah, la sale guerre, les autres n’étaient qu’un amusement à côté de celle-ci.
Je vais toujours la même chose. Un peu enrhumé. Mes galoches prennent l’eau. Voilà un an que je les traine, ce n’est pas étonnant. Encore, s’il n’y avait que ça.

Tricotelle travaille toujours, comme d’habitude. En ce moment, il te fait une bague, une idée qui lui a passé par la tête. Je mange toujours avec Velle chez des paysans mais il y a cinq camarades avec nous. Les maisons sont très rares dans ce petit hameau, il faut se mettre les uns sur les autres.

Je pense, chère Alice, que la période de travaux pénibles que tes parents viennent de passer est achevée et que cet hiver leur apportera quelque repos dont ils ont bien besoin. Veille toujours bien sur les enfants, qu’ils ne soient pas malades. Si j’avais pour ma part meilleure santé, je souffrirais moins de la campagne. Garde leur donc bien leur santé, à ces petits, c’est la première chose à leur donner. J’espère que tu vas bien aussi et qu’une fois ces misères finies, on pourra se remettre au travail avec tout le courage nécessaire.

Au revoir, chère Alice, mes amitiés à tous et mes meilleurs baisers pour toi et pour les enfants.

Lucien
Lucien
Équirre, mardi 9 novembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 29 avec tout le plaisir que me causent toujours tes lettres. J’arrivais d’une sale corvée. Nous sommes allés chercher du mâchefer dans une mine. Nous étions seize camions. Il y avait aussi des Anglais qui chargeaient des voitures pour arranger leur cantonnement comme nous. Ce mâchefer brûlait encore et faisait une poussière étouffante. J’en ai eu mal à la tête toute la nuit. Je devais être de garde, mais j’étais trop fatigué, c’est Tricotelle qui m’a remplacé. Il a plu cette nuit et aujourd’hui, il fait un temps brumeux avec vent et pluie par moments. J’ai voyagé dans les mines tous ces jours passés et je ne pouvais m’empêcher de penser que c’est ainsi que ressemblerait notre pays dans quelques années et chaque village aura comme ici 10 à 15 000 habitants. C’est drôle.

Je n’ai pas encore reçu les paquets que tu m’avais annoncés, mais ça ne tardera pas à arriver, je pense. Pour le paquet d’un kilo que tu voulais me faire parvenir, ne me l’envoie pas. Ce n’est pas la peine de tant envoyer d’argent pour ça. La poste coûte trop. Tu demanderas à G. Gardon s’il n’a rien reçu du sous-préfet pour les allocations. Je vais repiquer au ministère de l’Intérieur, cette fois et je vais appuyer fort, quitte à attraper 15 jours de prison. Je suis engagé, on ne peut rien me faire faire en rabiot. Alors la prison m’est fort égal. Soigne toi toujours bien avec les enfants pour que je vous retrouve tous en bonne santé. Aide bien ta maman à prendre ses remèdes, prépare les lui tout prêts. Mes affections à tous et un bon baiser pour toi et les petits.

Lucien
Équirre, dimanche 7 novembre 1915
Bien chère Alice,

Comme tu l’as vu par ma carte de ce matin, j’ai bien reçu tes lettres 23 et 24 et leur contenu. Je t’en remercie bien. Figure-toi que depuis le matin, j’étais absolument à sec, pas même un sou pour acheter un journal. Mais j’ai eu le bonheur de ne pas rester longtemps dans cette position, on a payé le prêt des 10 derniers jours à 5 sous et le retard des 20 premiers jours d’octobre, en tout 6fr25. J’ai reçu tes deux lettres à la fois un moment après. D’un coup je me suis retrouvé riche pour longtemps. Retour subit de la fortune ! Pour l’instant, j’ai assez, ne m’envoie rien. Nous allons toucher encore 2fr50 le 10 et autant le 20, etc.. ça suffira. D’ailleurs, je n’achète plus rien, ni lait, ni œufs. C’est hors de prix, ça me répugne d’être ainsi volé. J’aime mieux m’en passer. Le vin est à 15 sous.

Cette semaine passée a été peu agréable pour nous. Nous sommes partis mardi de Rollancourt pour venir à Equirre, près de Pernes, un affreux petit trou dans un ravin, sur le bord d’une rivière qui n’a pas une goutte d’eau. C’est charmant ! Je ne crois pas avoir vu encore de plus sales gens qu’ici. Ils nous volent tout, il ne faut rien laisser trainer. Il a plu pendant quatre jours consécutifs, de dimanche à jeudi. Nous avons roulé de mardi à vendredi, presque sans arrêt, partant bien avant le jour et arrivant le soir après 8 ou 9 heures. Et toujours la pluie et une boue épaisse et visqueuse. Nous avons fait jusqu’à 150 kilomètres par jour. Les bâches des camions trempées et retirées laissaient passer l’air de partout. La nuit, tous nos effets étaient imbibés d’eau à fond. J’avais pour ma part mes deux paires de souliers, mes galoches et chaussons trempés. Mon imperméable, ma veste canadienne étaient saouls d’eau et raides et avec ça sales à ne pas oser y toucher. Nous sommes allés dans la région des mines et nous en avons rapporté une boue noire et adhérente qui nous a donné un travail fou hier pour astiquer nos camions. Dire que nous venions de bien les repeindre en gris, ils sont jolis, maintenant ! Cette sale pluie est ce qu’il y a de plus dur pour nous.

Mercredi soir, je me suis couché vers les 9 heures, à minuit, il a fallu me lever pour prendre la garde jusqu’à deux heures du matin. Je me suis recouché et à 4 heures, réveil pour le départ. Il pleuvait toujours. La névralgie m’a repris et j’ai eu mal aux dents deux jours jeudi et vendredi. J’ai pris deux cachets et ça a passé un peu. Ce matin, il a gelé très fort, un brouillard épais couvre tout. On nous a changé de place, ce matin, nos camions glissaient tout seuls, à l’arrêt dans les fossés de la route. Tu dois le penser en lisant ça que nous sommes très malheureux et bien ce n’est rien du tout, ce que nous endurons à côté de ce que souffrent les malheureux fantassins des tranchées. Si nous avons tant roulé, c’est qu’il a fallu relever entièrement toutes les tranchées et remplacer leurs occupants par d’autres troupes fraîches et reposées. Jamais encore je n’avais vu tant d’hommes dans un pareil état. C’étaient des blocs de boue jaunâtres. De loin, on aurait dit des Anglais en kaki. Les cheveux, le cou, le col des chemises étaient enduits de cette glaise jaune. Les sacs, les cuirs, les fusils, tout était trempé et sale, mais d’un sale dont on ne peut se faire une idée. Les hommes, glacés et mouillés jusqu’aux os par quatre jours de pluie avaient le visage pâle comme des morts. Beaucoup ne pouvaient plus marcher que pliés en deux sur un bâton. C’était à faire pitié. Ils ne faisaient pas de bruit. Les officiers étaient aussi sales que leurs hommes. On les chargeait et on filait à toute vitesse à quarante ou cinquante kilomètres en arrière dans des villages ou naturellement les gens les recevaient comme des chiens. Et pourtant les gens de ces pays touchent quatre sous par jour et par homme pour loger un soldat dans leurs granges et l’Etat fourni la paille. C’est honteux pour ces pays.

7 heures du soir. J’ai du interrompre cette lettre pour aller décharger des camions de mâchefer et l’étendre dans une cour où est l’atelier et où tout s’embourbait. C’est vraiment pêché que de faire ce travail dont ces salauds de paysans profiteront après notre départ.

Demain, à moins d’ordres nouveaux, j’irai aussi dans une mine chercher du mâchefer ou plutôt du déblai de mine qui lui ressemble.

La guerre nous préoccupe toujours beaucoup. Comme tout le monde, d’ailleurs. Ça a l ‘air de se corser, en Orient. C’est plutôt, du moins je le crois, la diversion boche en Orient et la nécessité pour nous d’y parer qui a arrêté l’offensive de septembre, pourtant si bien commencée. Dans tous les cas, s’il est vrai que notre offensive nous a couté si cher pour quatre jours de combat, combien donc les boches et leurs complices ont-ils perdu d’hommes, eux qui ont attaqué tout le temps, en France, l’hiver dernier, en Russie cet été et en orient maintenant ? On dit que quatre jours de combat victorieux pour nous, nous ont épuisé et des mois et des mois d’offensive acharnée auraient laissé les boches encore assez forts pour faire trembler l’univers ! Allons donc ! Ces gens luttent avec l’énergie du désespoir, ils se sentent perdus, ils sont pris entre l’étau formé des fronts russes et français, ils cherchent à s’évader ailleurs, à chercher une autre combinaison où ils pourraient non pas nous battre, mais lasser notre patience. Ils veulent rejoindre les Turcs ? Et après ? Les Turcs sont épuisés par leurs guerres sans fin. Lybie, Balkans en 1912, les Dardanelles. Où iront les Boches, une fois en liaison avec les Turcs ? En Egypte ? Aux Indes ? Rêves fous ! Napoléon lui même, le grand génie de la guerre a échoué dans toutes ses tentatives lointaines. Ses plus belles œuvres furent ses campagnes d’Italie, d’Autriche, de Prusse parce que c’était près. La Turquie elle-même est bloquée, actuellement. Belle porte de sortie ! Si les Boches sont plus forts que nous, et bien qu’ils nous battent donc sur notre front au lieu d’aller nous chercher querelle dans les Balkans. Les Boches ont, j’en conviens, plus d’organisation que chez nous, moins de désordre et de gabegie dans leurs services. Il y a chez eux unité de direction et de méthode, ce qui manque aux alliés. Mais il leur manque le meilleur, maintenant. Il leur manque les hommes. Ces hommes qu’ils ont fait massacrer en masse. Napoléon lui aussi a fini par là : le manque d’hommes. Sa campagne de France, un chef d’œuvre : douze victoires sur treize combats ne l’a pas sauvé. Pas plus que les semblants de succès actuels des Boches ne les sauveront du désastre final. Tout cela finira plus tôt qu’on ne le pense. Une victoire, même complète, des Boches en Orient, ne peut en aucune façon les soulager et au contraire, une défaite précipiterait leur chute. Nous avons au gouvernement actuel des hommes capables de faire face à la situation. Ribot aux finances, Gallieni à la guerre et Cambon aux affaires étrangères forment pour les Boches un redoutable trio. J’ai donc tout lieu d’espérer en la victoire et je ne puis comprendre qu’il en soit autrement. La guerre est bien dure, je la sais, mais pour ma part, j’aime autant aller jusqu’au bout pour que mon petit Joseph, lui, n’y aille jamais.

Les journées d’hier et d’aujourd’hui, chère Alice, étaient l’anniversaire bien triste de la mort et de l’enterrement de notre cher petit Ernest. Je sais bien que tu y a as songé tout autant que moi et que nos pensées ont dû se rencontrer auprès de lui.

Plus tard, nous en reparlerons, pour maintenant, gardons tout notre courage pour ceux qui restent.

Veille toujours bien sur la petite que je trouve bien délicate. Pas d’école et du grand air aux heures bonnes de la journée.

Tu me dis que le petit est très fort. Tant mieux, on n’est jamais trop fort, dans la vie.
J’espère que les semailles tirent à leur fin et que tes parents pourront avoir un peu de repos. Veille à ce que ta maman fasse bien ses remèdes. Les malades n’aiment pas en général faire leurs tisanes. C’est à toi d’y penser et de les faire pour elle.

Fais bien part à tous de toutes mes affections et en attendant l’heure du retour définitif, je t’embrasse, bien chère femme, de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Équirre, mercredi 3 novembre 1915


Chère Alice,

J’ai reçu hier avec beaucoup de plaisir tes lettres 21 et 22 et aussi une carte d’Emile et une de ma sœur.

Emile doit venir de près en permission. Tu diras bien à ma sœur que seul le temps m’empêche de lui répondre, mais ses lettres me font bien plaisir aussi. Nous avons changé hier de cantonnement par une pluie battante.

Pour comble de malheur, un pont de briques s’est effondré sous le camion de Bouton. On a travaillé tous, tout l’après-midi, à la pluie, sans pouvoir le sortir. Finalement, c’est Tricotelle, qu’on n’avait pas voulu écouter tout d’abord qui l’a dégagé tout seul en 20 minutes. L’officier lui a fait part des compliments publics et lui a donné l’étrenne. Aussi Tricotelle était radieux. On l’avait pris pour un imbécile et il n’y avait que son système de bon. Nous sommes dans un affreux pays, quelque chose comme chez les Diot des Combes et avec une boue épaisse. Enfin, c’est la guerre, ça explique tout.

Nous sommes partis au jour ce matin pour mener des troupes. Je t’écris ceci d’un camp anglais sur le front. Le canon tonne de près. A côté de moi, des highlanders avec jupes et bonnets à rubans, jambes nues plus haut que le genou, s’exercent au lancement des grenades. Il pleut, c’est le quatrième jour de pluie continue. Nous devons remmener des troupes au repos ce soir et demain même jeu qu’aujourd’hui. Nous sommes 300 camions environ. Je vais toujours bien. Recommande à tous de se bien soigner, veille toujours bien sur les enfants et à bientôt le plaisir de se revoir. Les permissions recommencent. Je crois toujours à une durée courte de la guerre. Je t’embrasse, chère Alice, bien affectueusement ainsi que tous.

Lucien
Rollancourt, lundi 1er novembre 1915

Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’hier. J’attendrai à demain. La poste a dû avoir encore du retard. Hier il a plu toute la journée, nous avons achevé nos fameux paillassons. Puis avant la nuit, je me suis rasé et changé. Ce matin, nous avons eu inventaire des outils (clefs, pinces, etc..). Nettoyage des camions puis je suis allé à la messe à 10 heures. Ce soir je t’écris dans le camion, car au café, le bruit est trop grand et chez nos vieilles filles trop bavardes, ça me serait impossible.

La Toussaint est habituellement un jour triste, mais je crois que jamais encore je n’en avais eu une aussi triste que celle-là. Il tombe une pluie fine et glacée et les idées n’ont pas de peine à se mettre à la couleur du temps.
J’ai bien songé ce matin à la messe à tous nos disparus. Il m’a semblé revoir ton grand papa trinquer avec nous un pareil jour de Toussaint, peu de jours avant sa mort. Je me suis rappelé les visites qu’il nous faisait le dimanche après les vêpres. Je me suis rappelé bien des choses, bien des détails à son sujet. C’était un homme de bien et ceux-là partent toujours trop tôt. Voilà pourtant deux Toussaint que je ne peux aller vers sa tombe si lointaine en pensant que lui en avait vu de bien plus lointaines encore et qu’il avait malgré tout cela connu après des jours de calme et de paix. Espérons qu’il en sera aussi de même pour nous, car j’aime à croire que les morts que nous avons aimés nous protègent. J’ai eu aussi un souvenir pour ta grand-mère. Je n’ai pour ma part jamais eu à m’en plaindre, et à son dernier jour, elle m’a montré une vraie affection. Avec ces souvenirs qui te sont plus familiers, j’ai repensé aussi à mes grands-parents à moi, qui avaient donné comme tous les grands-parents tant de joie à mon enfance.

Bien plus cruelles ont été les pensées qu’éveillaient en moi la mémoire de mon pauvre petit frère. Celui-là en partant m’a fait connaître toute l’amertume du premier vrai deuil. Hélas ce ne devait être qu’une préparation pour une perte encore plus dure et plus directe. Celle-là, chère Alice, est encore tellement vivace, tellement rapprochée de nous que je ne crois pas que cette fête puisse nous y faire mieux penser.

Pauvre petit, si vite envolé. Bien sûr que non, que l’oubli, même le plus léger ne l’a pas atteint durant cette triste année écoulée. Que de fois déjà dans cette triste vie solitaire que je mène ici j’ai songé à notre pauvre ange, si vif, si intelligent et surtout si affectueux. Pendant mes nuits de garde ou les longs voyages monotones, j’aime à me rappeler ses petits gestes, ses premiers essais de la vie. Regrets, regrets, qui ne passeront jamais. Je ne pourrai pas, pour cette première Toussaint, aller arranger sa tombe. Je sais bien que par tes soins, ça a été fait et que des mains amies l’ont fleurie avec goût. Il me semble la voir toute blanche. Le sort nous a été assez cruel. Que Dieu veuille que cette tombe soit la dernière. Je te demande pardon, chère Alice, d’éveiller ainsi tous tes souvenirs et d’aviver tes regrets. Il y a des moments où il faut qu’on parle de nos êtres si chers et disparus pour toujours et ce ne peut être qu’avec ceux qui les ont aimés. On ne peut confier cela à l’indifférence des camarades et c’est pourquoi je t’ai dit tout à l’heure que ma vie était solitaire.

Tu diras, chère Alice, à tes bons parents que je prends part en ce Jour des morts aux deuils qui ont aussi attristé leur vie. Ils ont, je le sais bien, pris bien plus de part à notre douleur que nous n’en avons jamais pu prendre à la leur. C’est une consolation de penser qu’il y aura une vie meilleure où l’on retrouvera tous ceux qu’on a aimés.

Dans ce grand deuil national, nous aurons aussi, bien chère femme, une pensée de fraternelle pitié pour tant de nos soldats qui dorment pour toujours sous le sol bouleversé des champs de bataille. Pauvres petites tombes que la pluie froide qui tombe à cette heure rend encore plus tristes et plus abandonnées. Que la prochaine Toussaint leur soit plus favorable et amène autour d’elles ceux qui ont connu et aimé les héros qui y reposent.

Les souvenirs dus à nos morts ne sauraient nous faire cependant oublier ou négliger nos devoirs de l’heure présente. Nous allons reprendre notre vie active. Demain nous partons d’ici pour un pays nommé Equirre, dans la même région. Je ne sais rien de nos nouvelles occupations. Ce sera probablement encore du même, dans tous les cas voilà bientôt trois semaines que nous n’avons pas roulé et je voudrais bien savoir ce qui se passe du côté du front. D’’ici, on entend encore un peu le canon, mais c’est trop éloigné, on ne peut rien juger.

Cette semaine, nous avons eu encore deux entrées à l’hôpital, entre autres le financier Besson, dont je t’avais parlé. Par extraordinaire, il y a depuis deux jours à notre table chez ces vieilles filles un de ces gros banquiers de Marseille. Il est chauffeur à une des sections de notre groupe. Il se fait servir à manger chez ces personnes. Nous causons fort de la guerre et de ses suites, comme tu penses bien. Il craint un peu qu’il y ait une révolution après la guerre si des mesures sages et libérales ne sont pas prises à temps pour régler ces troublantes questions du moratorium et des loyers. Il a beaucoup voyagé et parle couramment l’allemand et l’anglais.

Enfin, l’essentiel pour le moment est de terminer la guerre et d’écraser nos ennemis.
Cela ne peut guère tarder, ça a assez duré. Je suis heureux de te dire que je vais très bien maintenant. Plus de rhumes, ni malaises. Je peux de nouveau affronter les voyages pénibles. Nous nous sommes, il est vrai, bien nourris, avec Velle, dans ce pays. La vielle nous arrangeait notre viande et nous faisait des plats de pommes de terre variés et très appétissants. Je n’ai pas touché à mes conserves, mais le porte-monnaie a supporté le choc. A vrai dire, j’ai dépensé plus pour ma dent et la névralgie que pour manger. Je crois que nous allons toucher demain le fameux prêt 6fr50 pour octobre et après 5 sous par jour. Jamais nous ne mangerons tout !

A la guerre, on devient inventif. Je me fais des semelles, dans mes souliers toujours mouillés, avec des journaux et je les change chaque jour. Simple, sec et propre. Il faut que je te décrive ces vestes canadiennes dont je t’ai parlé. Ce vêtement très en usage au Canada, pays froid, est une peau de bique à l’envers. Le poil est à l’intérieur et la doublure en dehors est imperméable à l’eau et non à l’air. En somme, c’est contre le froid et contre la pluie. Les manches sont en molleton à l’intérieur et se terminent par un bracelet tricoté cousu à 20 centimètres à l’intérieur et invisible du dehors. Le col, haut de 20 centimètres, est fourré d’un côté et imperméable de l’autre. Il monte au sommet de la tête relevé et se porte rabattu. Cette veste ressemble à une veste de chasse avec trois poches en dehors. Elle se croise sur la poitrine avec deux rangs de boutons. Ça coûtait avant la guerre environ 15 dollars (25 francs). La fourrure de la mienne est une peau de mouton jaune avec sa laine et le col une fourrure fine couleur loutre. La couleur extérieure est marron (kaki).

Je pense recevoir une ou plusieurs lettres de toi demain, à moins que le courrier ne vienne qu’après notre départ, ce qui va arriver.

J’espère que toute la maison est en bonne santé. Je n’ai pas su encore le résultat du voyage de la maman à Lyon.

Fais part de toutes mes affections à tous et en attendant le bonheur d’être réunis, chère Alice, de tout mon cœur avec les enfants dont le temps me dure toujours beaucoup.



Lucien
Rollancourt, dimanche 31 octobre 1915
Bien chère Alice,

Je compte avoir de tes nouvelles au courrier d’aujourd’hui. Je t’écrirai ce soir.
Aujourd’hui dimanche, nous travaillons, mais je crois que demain, Jour des morts, nous aurons repos. Il faut pourtant bien que nous puissions aussi penser à tous nos défunts que nous avons aimés. Je t’écrirai ce soir. On nous a donné des vestes d’hiver à la fois fourrure et imperméable. Je te les décrirai, ce sont de beaux et bons vêtements nommés vestes canadiennes. Je vais toujours très bien. Ni rhume, ni névralgie. Embrasse bien pour moi tes chers parents et frères et cœurs et reçois, chère Alice, nos meilleurs baisers pour toi et nos petits enfants.
Lucien
Rollancourt, vendredi 29 octobre 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce tantôt tes deux lettres 19 et 20. Le courrier précédent avait donc du retard comme je le pensais. Tu me dis que ton papa souffre des reins. Il devrait essayer de l’Urodonal qui fait, paraît-il, beaucoup de bien pour ça. Je pense que ta prochaine lettre me dira le résultat du voyage de ta maman à Lyon.

D’après ta lettre, tu as dû mettre mon paquet ce matin à la gare. Je t’avais dit que rien ne pressait. Semer est bien plus urgent. Ça avance-t-il un peu ?

Nous sommes toujours occupés après nos paillassons. C’est moi qui lisse toute la paille de seigle. Je ne me tue pas après, les autres non plus. Je profite de ces jours de répit pour rendre mon camion plus confortable pour cet hiver.

Je n’ai déjà plus mon second, l’officier me l’a pris pour astiquer sa voiture. Ça ne me fait pas grand chose, d’ailleurs. Je suis habitué à être toujours tout seul. Il est arrivé il y a déjà quelques jours un très grave accident dans un parc d’artillerie. Un atelier de chargement a sauté, faisant 53 morts et plus de 100 blessés. Nous étions à 8 kilomètres et l’explosion me fit ressauter. J’y suis passé le lendemain. Toutes les maisons autour étaient à moitié démolies. Vitres et tuiles avaient sauté très loin. Ce qu’il y a là de plus malheureux, c’est que c’étaient des hommes âgés, tous des pères de famille de plus de 40 ans. La cause de l’explosion est inconnue.

Je pense que nous passerons ici les fêtes de la Toussaint. Je t’en reparlerai.

J’ai vu que ton papa avait encore fait de bonnes vendanges pour l’année. Tu m’as dis, je crois, 31 bennes, c’est assez joli.

J’attends avec assez d’impatience que mes camions soient achevés pour rouler un peu plus près du front et voir ce qui s’y passe. Je te dirais alors ce que je pense de la guerre.
Planche qui était en permission vient d’arriver à l’instant. Bœuf est à l’hôpital à Abbeville pour une entorse. Tricotelle est toujours en train de bûcher et Velle mange toujours avec moi chez ces vieilles filles que je m’amuse à épouvanter en leur disant que nous allons tout casser dans les maisons pour punir les gens de nous voler.

C’est quand même honteux, de voir ça.

Si on n’y met pas un peu d’ordre, il y aura certainement du grabuge. Je vais très bien, maintenant. Cette névralgie a disparu. Je ne la regrette pas. Allons, au revoir, chère Alice, embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et que Dieu vous garde tous en bonne santé.


Lucien
Rollancourt, jeudi 28 octobre 1915


Bien chère Alice,

Je n’ai rien eu de toi au courrier d’hier. J’ai su que de grands transports de troupes, anglaises, notamment, avaient eu lieu sur les lignes ferrées du Rhône et il faut peut-être voir là la cause du retard des lettres. Je suppose que tout va bien à la maison. Nous sommes toujours au même endroit, à mettre nos camions en bon état, mais il ne fait que pleuvoir et la peinture n’avance guère. Mon camion est fini et depuis deux jours, je fais partie d’une équipe qui fabrique des paillassons avec de la paille de seigle et des ficelles. C’est pour couvrir les capots des voitures et les empêcher de geler, cet hiver. Nous faisons ça dans une remise où on est heureusement au sec, sinon au chaud. Je me porte très bien maintenant, alors que beaucoup de camarades sont malades. Il en part toujours à l’hôpital de temps en temps. Il y en a aussi qui se soignent si peu, ce n’est pas étonnant.

On dit par ici que le bureau de poste voisin d’où partent mes lettres, arguant qu’il se trouve en dehors de la zone des armées (de si peu !), n’accepte pas nos lettres et les frappe de la surtaxe que tu as dû payer. Le fait est arrivé à plusieurs camarades. Je n’ai encore rien reçu de toi depuis que je suis ici, ou du moins tu ne m’en parles pas. Cela prouve l’esprit mesquin de la bureaucratie de ces régions. Gare après la guerre ! Gare aux abuseurs ! On a taxé le prix des marchandises ce matin au marché voisin. On vendait les œufs 5 sous pièce et le beurre 48 sous. On va nous donner cinq sous par jour, mais si on nous défend pas mieux contre les mercantis, ce ne sera pas la peine, vraiment.

Nous ne voyons rien dans le trou où nous sommes, trop loin du front. Je ne sais donc toujours rien de la guerre. Tu me diras les détails que tu sais.

La petite est-elle guérie ? Ne l’envoie toujours pas à l’école. La santé avant tout. A propos du petit dont tu me disais l’état de constipation habituel, tu sais bien, je pense, que le lait bouilli échauffe et il faut donc le rafraîchir avec des tisanes ou bouillon de riz. A toi de voir.

Je n’ai pas encore répondu à ma sœur. J’ai si peu de temps. Le jour c’est impossible, il faut travailler et la nuit, on ne sait où aller pour écrire.

J’espère que tout va bien à la maison. La mémé est elle allée à Lyon ?

En attendant le plaisir de se tous revoir. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.


Lucien
Rollancourt, mardi 26 octobre 1915


Bien chère Alice,

Il ne fait pas bon rester ce matin auprès des camions. Le vent est très froid. Aussi je suis allé me chauffer chez ces vieilles demoiselles. C’est là que je t’écris. On nous a commandé de laver nos camions que les autos et les cavaliers ont éclaboussés de boue, mais il fait réellement trop froid, je le ferai vers midi. Hier j’ai fait une formidable lessive : 19 pièces. Je me suis fait voler pour le savon, j’en ai acheté un de 11 sous qui a fondu comme de la neige. Je n’ai pu laver avec qu’une chemise, un caleçon et une flanelle. J’ai dû finir avec ce qu’il me restait du tien, bien meilleur. J’ai acheté aussi du Sodex, espèce de cristaux. Je n’ai que quatre paires de chaussettes en laine ici et encore, une seule n’est pas déchirée. Il serait préférable, je crois, que tu reprises les talons avec du coton, plus solide que la laine qui se débourre toute. J’aurais besoin de coton à repriser pour les calçons, par exemple. Tu peux m’en mettre, comme Mme Carra, de petites quantités à plat dans une lettre. Les vieux caleçons de l’année dernière, les fameux changés que j’ai lavé hier portent encore, bien visible, la marque du Grand-Bazar ! Je me rattrape ! Je crois t’avoir déjà dit que j’ai assez de chemises, caleçons, flanelles, mouchoirs, serviettes, il ne me manquerait que des chaussettes et chaussons. Il me semble que pour ces deux articles, on devrait coudre des pièces en velours ou en toile au talon, ça les ferait durer plus longtemps.

Le tour des permissionnaires est achevé, chez nous. Les derniers partiront cette semaine. On nous a dit hier que ça recommençait. Dans ce cas, je pourrais encore aller te voir aux environs de Noël. Je t’envoie la lettre de Mme Carra, elle m’avait envoyé en même temps une poésie sur les Poilus que j’avais déjà vue sur le journal des armées. Tricotelle a travaillé, seul, hier toute la journée malgré la pluie à réparer un camion. Il faut qu’il soit solide. Il y avait dans ce pays une superbe église Renaissance dont il ne subsiste que le chœur avec des fenêtres à arcades et rosaces et des vitraux splendides. La nef, moderne et sans art a été jointe depuis. On sent dans beaucoup d’églises de ces pays la mode espagnole, ils en ont été longtemps les maîtres.

Je vais bien, maintenant, rhume et névralgie m’ont quitté. Je souhaite de bon cœur que chez tous la santé soit de même. Comment va la mémé ? Tu ne m’en parles pas dans ta dernière carte. Embrasse bien tout le monde pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Lucien
Rollancourt, mardi 26 octobre 1915

Chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte 18. Merci. Il y a aujourd’hui juste un an que je suis parti. Ça se fait long. Il a plu toute la journée hier.

Ce matin (7 heures) il fait un grand vent très froid. Je vais bien. Vœux de bonne santé pour tous.

Je t’embrasse bien fort, avec les enfants.

Lucien
Rollancourt, dimanche 24 octobre 1915
Dimanche soir (1h30) 24 octobre 1915

Bien chère Alice

Je t’ai un peu négligée, cette semaine, je n’ai pu mieux faire. Nous sommes partis lundi dernier à midi de notre cantonnement et nous sommes venus dans un petit pays, sur les bords de la Ternoise à Rollancourt près d’Hesdins. C’est tellement loin du front et en dehors de la zone des armées que je ne crois pas qu’il y ait de l’indiscrétion à la dire. Aussitôt arrivés, nous nous sommes mis à nettoyer et à laver nos camions à fond et à les repeindre. Le mien est fini, demain je ferai un graissage complet. Aujourd’hui dimanche, nous avons eu repos complet, pas même d’appel. Aussi ce matin, je suis allé à la messe de 10 heures avec ma belle veste bleu ciel, après avoir fait une toilette soignée dont j’avais le plus grand besoin après cet astiquage forcé.

Ce pays est charmant, c’est une vallée étroite et boisée dans laquelle passe une jolie rivière et un chemin de fer. Il y a ici un château avec un parc splendide à cheval sur la rivière. Les gens sont bien meilleurs que partout où nous sommes passés jusqu’à présent. Il y a d’autres troupes que nous ici, de la cavalerie. Nous avons commencé par manger, Velle et moi, chez des paysans sans enfants, de très braves gens, mais c’était un peu loin. Aussi nous avons changé pour aller chez deux vieilles demoiselles à côté des camions. Elles ont dépassé la soixantaine, l’une est couturière, l’autre est cuisinière, mais elle ne fait plus que son ménage. C’est elle qui nous fait nos petits suppléments. Elle est très propre, nous mangeons tous ensemble et on s’en tire avec trois ou quatre sous par jour, sauf le vin. Je couche dans une grange, les camions étant trop frais de peinture. Nous ne resterons pas longtemps ici. Aussitôt fini, nous partirons pour une nouvelle destination, probablement dans la région. Enfin, je l’ignore.

Tricotelle a arrangé mon camion, il y a passé deux jours. Planche est à Lyon, en permission. Ce soir, il pleut.

Tricotelle, dont tu me parlais est célibataire, il est originaire de l’Aisne, pays envahi. Il a été très content de son voyage à Valencin, mais avec moi, il cause peu, ce n’est pas un parleur.

L’officier, le nouveau, a déjà fait la remarque qu’il n’y a que lui qui travaillait des mécaniciens. C’est assez vrai. J’ai eu pour ma part quelques éloges pour l’arrangement de mes coffres à outils, où chaque instrument a sa place dans une gaine en cuir. Notre officier est très sévère, il ne plaisante pas avec le service, on dit que c’est le fils d’un colonel.

Je pense bien, chère Alice, que tu ne te laisses pas influencer par les apparences diverses que présente cette guerre. Plus que jamais je crois à sa fin prochaine et à notre triomphe entier, bien entendu. Battue en France, battue en Russie, l’Allemagne cherche en désespoir de cause à nous lasser sur un troisième champ de bataille. Il n’y a qu’à être patient et confiant. La guerre finira tout d’un coup, comme elle a commencé, et peut-être où elle a commencé, aux Balkans.

Je vais toujours assez bien, la névralgie qui m’a tant fait souffrir depuis mon retour a enfin disparu. Tu me diras dans ta prochaine lettre comment avancent les semailles. Je fais les meilleurs souhaits de santé pour tous et en attendant le prochain plaisir de revoir toute la famille, je t’embrasse bien affectueusement avec les enfants.


J’avais envoyé à mon retour ici une lettre à Auguste Faure, il ne m’a pas répondu. Avais-tu écris à l’Henry, à Plaisant ? J’ai reçu une nouvelle carte de Devaud.
Lucien
Bouquemaison, jeudi 21 octobre 1915
Chère Alice,

Nous sommes toujours très occupés à remettre nos autos à neuf. J’ai commencé à peindre le mien ce matin. Nous sommes au moins à 60 kilomètres du front. Les gens sont assez gentils et le pays agréable. Temps sec très froid la nuit, soleil pâle dans la journée, brouillards. Je vais assez bien. La névralgie passe, je me suis enrhumé à nouveau, ce ne sera rien. Je couche dans une grange. Bons souhaits de bonne santé à tous. Je t’embrasse bien affectueusement ainsi que les petits.

Lucien
Bouquemaison, dimanche 17 octobre 1915

Bien chère Alice,

J’étais de garde hier au soir de 8h à 10h et un officier étant arrivé à ce moment-là a apporté le courrier. Il y avait pour moi tes lettres 13 et 14 et une lettre de Joséphine que je t’envoie. J’ai vu par tes lettres que le petit a été fatigué. Tu as bien fait de faire venir le docteur. Nous avions trop tardé pour notre pauvre Ernest, nous avons été punis trop cruellement pour hésiter encore. Ta lettre 14 me dit que ce ne sera rien. Tant mieux, heureusement pour la petite. Je trouve, comme monsieur Roux, qu’elle a une bien petite figure. Ne l’envoie pas du tout à l’école avant le printemps. Fais lui prendre des fortifiants bien régulièrement. Prends bien garde pour elle à la tuberculose qui a emmené si vite mon petit frère. La tuberculose ne prend que dans les organismes affaiblis. Que le petit n’absorbe pas toute ton attention. Veille bien aussi sur la petite. Ce n’est pas à ta maman, déjà bien fatiguée, à s’occuper de la petite, c’est à toi que ça revient. Il ne faut pas abuser en ce moment de notre chère mémé qui a besoin de toutes ses forces pour se soigner et se guérir. Ne t’occupe pas des C. et Compagnie en ce moment. Tout ton travail doit être de maintenir les enfants et toi même en bonne santé pour qu’après la guerre nous puissions nous mettre résolument et immédiatement au travail, sans être entravés par la maladie. C’est là ton devoir absolu.

Le reste, je m’en charge. Le moment n’en est pas encore venu, d’ailleurs. Trop de gens oublient que le devoir de tous en ce moment est de faire tous nos efforts pour finir cette guerre à notre avantage. Si nous étions vaincus, ce serait un grand malheur pour tous. Ceux qui poursuivent leur intérêt particulier en ce moment comme les Court et autres font œuvre de lâches et d’y opposer le dédain le plus complet. J’aurais besoin pour plus tard, de ta santé et de celle de tous, ne l’oublie pas, c’est toujours ce qui nous a manqué.

Voilà deux jours que malgré le mauvais temps, je vais mieux que d’habitude. Tu peux voir par là que je fais tous mes efforts pour me bien porter et que j’y réussis. Fais de même pour tous.

On m’a donné hier une magnifique veste neuve forme vareuse chasseur alpin couleur bleu clair avec poches en dehors. Il faudrait bien qu’on me donne avec ça huit jours de congés pour aller te la faire voir ! Tu m’as dit que M. Roux t’avait parlé de la longueur de la guerre et tu me demandes ce que j’en pense. Je ne te dirais rien de plus que ce que je t’en ai déjà dit. La guerre tombe à sa fin, les efforts des coalisés du centre pour porter ailleurs le théâtre de la guerre (Serbie) ressemblent assez aux coups de colliers à droite et à gauche que donne un cheval attelé à un cheval embourbé. J’y vois là pour les boches l’impossibilité de faire avant. Arrêtés en France, arrêtés en Russie, ils cherchent en désespoir de cause un nouveau champ plus favorable. Erreur, c’est chez nous qu’il fallait vaincre, ils n’ont pas pu le faire, c’est fini pour eux, maintenant. L’Allemagne est en train de mourir étouffée par la terrible étreinte des Forces Alliées, c’est ce que trop de gens ignorent. L’Allemagne tombera d’un coup, comme tombe l’arbre dont la scie a coupé la base. La scie fait moins de bruit que la hache. Joffre coupe les pieds de l’Allemagne avec une scie. Beaucoup de gens aimeraient mieux que ce fut avec une hache dont chaque coup fait plus d’effet…mais moins de mal. Le résultat sera le même…

Il fait toujours des brouillards épais que le soleil ne peut percer même à midi. Malgré cela, je n’ai pas froid la nuit, dans le camion. Grâce à toutes les couvertures que tu m’as données. Il est mort ici trois enfants l’autre semaine, de coliques vertes et une jeune femme de 28 ans, cette nuit d’une crise d’épilepsie. D’ailleurs on ne voit ici que scrofuleux, ganglionnaires et autres saloperies de mal. Rien d’étonnant à cela avec leurs sales alcools et le tabac. Ici, les enfants de trois ans fument la pipe, le père la leur allume et la mère les admire ainsi. Jolies mœurs !



Lucien
Bouquemaison, samedi 16 octobre 1915

Très chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte du 12. Tu fais bien de m’envoyer une carte quand tu n’as pas le temps. Cela m’empêche d’être inquiet comme quand je ne reçois rien. Je t’en remercie bien.

J’ai fait une grosse lessive, hier, quand j’ai eu fini, on nous a fait laver les camions, à l’eau froide, bien entendu. Tu vois d’ici le bourbier… Pour laver mon linge, j’ai un instrument épatant. C’est une caisse à cartouches en zinc avec fermeture hermétique qui tient environ 40 litres. Je mets bouillir le linge dans la caisse mise verticalement et je le lave ensuite dans la même caisse posée horizontalement et qui forme baquet. Tu n’y comprends rien, mais du moment que ça va bien, ça suffit. Je mets chauffer ça sur mon réchaud, ça va juste. Le couvercle mobile en zinc de cette caisse sert de planche à laver : un outillage complet, comme tu vois. Alors il faudra me dire quel est le meilleur système pour laver à l’eau chaude. J’ai lavé la flanelle et les chaussettes à l’eau tiède sans cristaux, les chemises avec des cristaux, les mouchoirs aussi. Je n’ai rien fait bouillir, faut-il le faire ?
Envoie moi la recette détaillée.

Depuis plusieurs jours, nous avons un brouillard épais que le soleil ne perce pas. Je me demande quand mon linge va sécher. Le jour je le mets dans une haie et la nuit je l’étends sur des ficelles dans le camion.

Notre ancien officier est maintenant à Salonique. La section a beaucoup perdu à son départ, nous avons déjà plusieurs hommes de malades et l’un d’eux est parti à l’hôpital aujourd’hui. Il est facile de voir que ces hommes profitent du cas de maladie qu’ils avaient pour s’en aller de la section où le séjour n’a plus rien d’agréable. Pour comble de malchance, notre chef Maugis va aller rejoindre l’ancien lieutenant en orient. J’espère bien que tous ces gabouillages répétés m’amèneront une nouvelle angine. Ce serait bien étonnant que ça ne m’arrive pas.

L’un de nos capitaines qui s’occupe de la direction générale des autos de notre armée, M. Bender, député de Paris, a reçu la croix de guerre avec citation à l’ordre de l’armée pour avoir parfaitement organisé les services automobiles, notamment les transports de troupes, etc. C’est bien possible, je ne l’ai jamais vu.
Je t’ai déjà dit, je crois, que nous avons un tout jeune et nouvel officier, il appartient à la noblesse.

Je mange toujours avec Velle : le malheureux, obligé de faire exécuter les ordres supérieurs, est ainsi placé entre l’enclume et le marteau. Tricotelle bûche toujours, d’ailleurs il ne faut pas l’emmerder, comme il dit : le premier qui m’…je lui f…le marteau dans la gueule ! Et il le ferait. Bœuf est passé chauffeur d’un officier de notre état-major ; petit à petit, notre bande s’émiette…

Pour le moment, je vais à peu près, toujours cette névralgie, mais j’ai des cachets (encore). Toujours le même train-train, par ici. Les semailles avancent-elles chez vous ?
En espérant que cette guerre aura enfin une fin, je souhaite une bonne santé à tous et je t’embrasse ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants de tout mon cœur.

Ta maman est-elle allée à Lyon ?



Ne fais pas attention au gribouillage de ce papier, je croyais essayer une plume sur une nouvelle lettre.
Lucien
Bouquemaison, jeudi 14 octobre 1915


Bien chère Alice,

Nous n’avons pas marché aujourd’hui. Repos, par conséquent. J’ai comme second un nommé Astruc, de la maison Astruc frères, de Genève. Ce sont de gros importateurs de fruits et primeurs. Je sais cela par lui et par Lugrin notre infirmier, qui est aussi de Genève. Cet homme a 40 ans, c’est un ardéchois. C’est un homme actif, de bonne compagnie, mais il sait très peu conduire et a déjà failli briser le camion. Aussi je ne lui donne plus le volant. Il habite à Genève la même rue où nous étions.

Temps de brouillard toute la journée. J’ai lavé quelques linges qui n’ont pas séché. J’ai acheté des cachets de Kalomine, tu ne m’en enverras pas. Rien de nouveau, le canon tonne toujours. Toutes mes amitiés à tous à la maison et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour tous et les enfants. Je vais bien.

Cet Astruc est venu à Chaponnay pour acheter des fraises, il connaît bien Frédéric Rolland qui vend à Genève non loin de lui.
Lucien
Bouquemaison, mercredi 13 octobre 1915
Ma chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure en arrivant, ton n°11, avec beaucoup de plaisir, comme d’habitude, une lettre en arrivant fait trouver le cantonnement moins maussade et change les idées.

Aujourd’hui, nous avons eu un sale temps. Une petite pluie fine qui n’a pas duré mais qui avait rendu les routes très glissantes. Nous avons eu plusieurs camions dans les fossés, je me suis trouvé, malgré tous mes efforts, à un moment donné franc en travers de la route. J’avais 3000 kilos de dynamite, ce n’était pas le moment de faire des bêtises. Nous avons livré du matériel de mine à un parc du Génie, de quoi faire sauter la moitié de Lyon. Jamais nous n’étions allés si loin vers le front en plein jour. Cela tient à ce que nous avons avancé. On a réparé une voie de chemin de fer bombardée jusque là et on a fait une gare provisoire en plein air, dans les champs, c’est drôle. Dans ce petit hameau, une seule maison avait reçu un obus qui avait enlevé la moitié du toit et une partie du mur d’un côté. L’intérieur était en miettes, comme tu peux bien penser. Inutile de dire que toutes ces fermes sont abandonnées. Nous sommes très occupés depuis quelques jours, nous partons de bon matin, vers 5 ou 6 heures et nous ne rentrons que dans l’après-midi. Comme repas, 150 grammes de singe et du pain. En rentrant, faire le plein, astiquage, graissage, corvées et appel, bref, toute la journée y passe.

Hier, j’ai vu passer une escadrille d’aéros, c’est la 3ème que je peux voir. Ça fait une musique particulière qui ne doit rien avoir de réjouissant pour les Boches. J’irai assez bien si ce n’était cette névralgie qui me chicane toujours. Un camarade m’a prêté un cachet de kalomine. J’ai acheté du Pyramidon, 3 cachets. On ne trouve pas de Kalomine, ici, ça m’a bien soulagé. Nous manquons d’hommes, beaucoup de malades, ça fait barder ceux qui restent.

Tu diras à ma sœur que je n’ai pas encore pu lui écrire avec ce fourbi. Qu’elle ne m’en veuille pas pour cela. Tricotelle vous envoie bien le bonjour à tous, il travaille comme un nègre en ce moment.
Le canon tonne toujours, ça ne cesse jamais, tu ne peux pas te figurer ça. Je suis bien heureux de savoir que ce petit Joseph profite bien. Cela tient aux bons soins de tous. J’espère que ma petite Marcelle est bien sage à l’école et que pour le jour de l’an elle pourra m’écrire une grande lettre. Fais part de toutes mes affections pour tes bons parents et en attendant de te revoir, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Bouquemaison, lundi 11 octobre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin en arrivant ta lettre 10 dont je te remercie. J’en ai reçu aussi une de Devaud. Je vais assez bien, j’ai bien moins de peine à présent que mon second commence à être au courant. Il sait un peu conduire, ça me reprendra un peu, surtout la nuit. Nous avons un nouvel officier depuis hier, un jeune. Le temps est pluvieux.

Si tu le peux, tu m’enverras l’adresse des cousines Berthier pour que je puisse leur écrire. Tu la trouveras en Portes.

En espérant comme toujours une prompte victoire, je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.


Lucien
Bouquemaison, dimanche 10 octobre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu avec beaucoup de plaisir ta grande lettre n°9. Tes lettres m’arrivent toujours bien régulièrement, quoique mettant un peu plus de temps qu’auparavant. Je suis bien heureux de les avoir. Rien ne fait tant plaisir quand on arrive que de trouver une lettre.
Le matin, il y a toujours un brouillard humide, très froid. J’ai recommencé cette nuit à coucher dans le camion. Dans les granges, il y a d’énormes rats d’eau inconnus chez nous, qui toute la nuit vous courent sur la figure et vous mettent des puces. Je n’aime pas ça.

Je vais assez bien pour le moment, mais j’ai gardé cette névralgie à la face gauche qui me donne des lancées de temps en temps et un mal de dent lent. La dent est arrachée, je ne peux plus rien y faire. Ça passera quand ça voudra.

Je suis bien content de savoir que ton papa va bien mieux. C’est le moment des semailles et la santé de tous est bien nécessaire. Ta maman est-elle déjà allée à Lyon ? Il ne faudrait pas trop tarder. La vendange a-t-elle rendu cette année ? Tu me diras ça, combien de bennes. Les gens d’ici arrachent les pommes de terre et sèment.

Les œufs et le beurre ont encore augmenté : les œufs, 2 pour 7 sous. Le beurre 48 sous la livre. L’esprit des gens est aussi mauvais qu’ailleurs. Les gens en parlant de la guerre nous disent : « ces Français, ces Allemands », tout comme si eux étaient des étrangers. Il y a même une femme qui m’a déclaré que quand les boches étaient passés ici, ils leur avaient très poliment demandé leur chemin. Elle ignorait que ce fut des boches (faut-il être bête), tandis que ces « Français » avaient mis des chevaux dans sa pâture, et avaient ainsi tout abimé son pré.

Alors demandez leur quelque chose, même en payant, c’est inutile, on n’obtient rien. Ils ne donneraient même pas une botte de paille pour coucher un malade. Bien entendu que ce qu’ils ne veulent pas donner ou rendre, on le leur prend quand même. Il faut entendre ces malédictions !

Le canon tonne toujours très fort. En dehors de ce qu’en disent les journaux, c’est tout ce que je sais de la guerre. Je ne cache pas qu’avant de repousser les Boches chez eux, je voudrais que de partout nous reculions de 30 ou 40 kilomètres afin que la zone qui nous a tant exploités nous, leurs défenseurs, sache enfin un peu ce que c’est que l’invasion. Sales gens.

Plus confiant que jamais dans notre victoire finale, je souhaite une bonne santé à tous et je termine, chère Alice, en t’embrassant de tout mon cœur ainsi que les enfants de tes chers parents et sœurs.
Lucien
Bouquemaison, vendredi 8 octobre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier matin ta carte 7 et hier au soir ta lettre 8 contenant les lettres de C… que je te retourne avec les autres pour les ranger. J’ai écrit hier en Portes et à Mme Carra. Je t’ai déjà dit combien Tricotelle était content d’avoir été en permission. Il n’a quitté ni femme, ni enfants, ni parents, lui et il est rayonnant. Ça m’a fait bien plaisir qu’il soit allé te voir, j’ai eu au moins des nouvelles toutes fraîches. Nous avons mangé le poulet rien que nous deux. J’en ai donné un morceau à Velle qui mange chez une vieille femme où je mange aussi d’habitude, mais j’ai quitté Velle pour deux jours ; je voulais avoir bien le temps de questionner Tricotelle. J’ai remercié les Carra de l’avoir mené chez vous, cela m’a fait bien plaisir. Tricotelle avait apporté quelques provisions de chez M. Carra et j’en ai profité aussi un peu. Il ne faut pas que ta maman croie que son poulet n’était pas assez gros, il était bien suffisant pour deux. Je n’ai mangé que ça à souper. Jamais je n’en avais tant mangé d’un coup.

Il y a beaucoup de changements dans notre section. Plusieurs conducteurs sont déjà partis en Serbie (par Salonique). Aujourd’hui, notre lieutenant nous quitte pour y partir aussi. C’est le deuxième officier du groupe qui y part. Pour le moment on n’y envoie que les volontaires et les célibataires. Il est certain que je n’irais pas là-bas. Je n’y tiens pas non plus.

Voilà deux ou trois jours que nous sommes moins occupés. C’est surtout la grosse artillerie qui tire et ce n’est pas nous qui la servons. J’ai remarqué que depuis le 9 mai, à chaque grosse attaque, nous avons un peu de répit avant. Je pense qu’on doit faire les provisions d’obus un peu plus à l’avance. On a bien avancé de notre côté aussi. Nos troupes tiennent les derniers coteaux occupés avant par l’ennemi. Devant nos troupes s’étend désormais la vaste plaine des F… Ce sera peut-être le théâtre d’une prochaine grande bataille, à moins que les Boches ne battent en retraite. Je n’en sais rien du tout et je me borne à attendre les évènements sans vouloir les prophétiser. Par ici, la confiance est grande, très grande. Il est vrai que nous autres, n’avons et ne voulons avoir d’autres occupations que la guerre. Ce n’est que sa fin heureuse qui nous rendra enfin libres.

Je n’ai pas pu faire tout ce que j’aurais voulu quand j’étais en permission. Tu demanderas à ton papa, s’il voudrait, un jour de pluie qu’il aurait des hommes, monter l’escalier au grenier pour qu’il ne pourrisse pas. En outre, je serais de l’avis de Tricotelle de démonter et ranger les roues avant de l’auto. Elles se démontent de la même manière que celles du char. C’est absolument le même système. Il faudrait les mettre à l’écurie. Pour toi, quand tu le pourras, je te demanderais de graisser avec de l’huile minérale ordinaire (de chez Bourget, votre voisin, par exemple), le moteur et le moulin dans les parties brillantes ; l’huile ne peut rien abîmer. Graisser aussi un autre jour dans l’auto les outils du caisson qui se rouillent et les autres parties des mécanismes qui te paraîtront se rouiller. Là encore, l’huile ne peut rien gâter, puisque le magnéto, qui seul craint, n’y est pas. Celle du petit moteur ne craint rien, graisse là ultérieurement. Tu sais peut-être que les autos sont très chères en ce moment, celles d’occasion sont très recherchées. Les marchands de Paris et de Lyon reprennent celles qu’ils avaient vendues depuis un an ou deux au même prix d’achat. Ça se comprend, la guerre en use énormément, les usines produisent moins et comme il n’y a plus de chevaux nulle part, l’auto les remplace et les remplacera. Les grands services rendus par les autos aux armées ont fait tomber bien des préventions. Les soldats, c’est à dire tout le monde, voient ici comme c’est commode et pratique. Alors après la guerre, Tricotelle me remettra la nôtre en état, il a tout l’essentiel de moderne, c’est à dire le carburateur et la magnéto. J’espère une fois modernisée et repeinte, la revendre un bon prix. Tout notre matériel mécanique reprendra aussi plus que sa valeur primitive, car il y aura tant d’usines détruites ou transformées pour le matériel de guerre (et qu’il faudra retransformer pour les travaux de paix) que toutes les machines à venir seront très chères. Nous retrouverons tout l’argent que nous avons mis dans notre installation. Il s’agit tout simplement de ne rien laisser abîmer.

Après semailles, tu déménageras chez Brossard, et j’écrirai à Faure pour qu’ils reprennent leur maison, inutile pour nous. Tu feras mettre la machine à charbonnaille à l’écurie et tu feras brûler les fagotes du toit, enlever et donner à ton papa ce vin de la cousine Monnot. Enlever aussi du grenier ce vin qui va s’y abîmer. Voir à qui il appartient d’après tes comptes et s’en débarrasser. Ranger et cribler le carbure du grenier qui s’abîme sans profit. Il y a un bidon à fermeture chez Brossard (chez nous) et l’autre chez Guillermin. Le faire rentrer par la petite avec sa petite brouette. Faire rentrer aussi le tarare (traquenet) de chez Duchenaud.

Voilà bien du travail, chère Alice, tu t’y mettras après quand les semailles seront finies pour ne pas gêner chez vous. Le plus urgent est le carbure, ce vin et ce blé.

Le temps est sec mais froid, très froid, le matin. Brouillards. Je vais assez bien, toujours un peu de névralgie, mais c’est peu de choses. Ne t’ennuie de rien, bien chère femme, garde ta santé et celle des enfants ; c’est l’essentiel. Fais part de mes affections bien sincères pour tes bons parents et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour les petits et toi.



PS : la pompe qui est dans le caisson de l’auto est à Emile. La lui rendre avec le raccord et la poignée (en fer creux).
Lucien
Bouquemaison, mercredi 6 octobre 1915
Bien chère Alice,

Tricotelle est arrivé à 11 heures ce matin et m’a remis ton paquet. Je remercie bien notre chère mémé du poulet qu’elle m’a envoyé. Nous le mangerons ce soir avec Tricotelle. Merci aussi pour les superbes raisins très bien conservés. Ma mère avait mis un paquet de fromages et Mme Carra m’a envoyé un superbe cuir à rasoir avec un gros tube de pommade à raser. Une nouveauté épatante, ça ressemble à la crème Simon et ça radoucit la peau de la même façon. Je l’ai déjà essayée. Hier au soir j’ai reçu ta carte et une lettre d’Emile. J’ai montré les caleçons que tu m’as envoyés à un brigadier qui est dans le civil voyageur en tissus. Il m’a dit que ces calçons en « molleton » étaient ce qu’il y avait de mieux. Tu peux compter que j’en aurai bien soin. En même temps, laisse moi te dire que les autres caleçons que j’ai et que tu croyais que j’avais changé sont bien ceux que tu m’avais acheté à Lyon et qui sont laine et coton. En s’usant, ils font une sorte de bourre qui reste dans les plis. Cette bourre est de la laine. Elle ne veut pas brûler et donne une odeur de roussi. Le voyageur brigadier m’a dit que ces caleçons laine et coton étaient très communs. Je t’assure que tu m’avais bien étonné quand tu m’avais dit que je les avais changés, j’ai assez de soin de tout mon linge que je connais bien. On voit encore bien qu’il y a des fils de laine dans ces caleçons.

Tricotelle est enchanté de son voyage. Comment l’avez-vous trouvé ? Il m’a eu rendu de réels services quand j’étais cuisinier et depuis aussi. C’est pour cela que je suis content d’avoir pu lui être utile à mon tour en le signalant à mes cousines. Les nouvelles toutes fraiches qu’il m’a apportées de tous m’ont fait le plus grand plaisir. Les Carra ont été très gentils pour lui et il en est content, on ne peut dire, on le serait à moins, n’est ce pas !

Depuis dimanche, le canon tonne sans s’arrêter, nuit et jour, c’est un tonnerre ininterrompu presque. Parfois il s’arrête un quart d’heure dans la journée, puis il reprend de plus belle pendant quinze ou vingt heures consécutives. Les Boches doivent prendre quelque chose…Hier il faisait un temps affreux. Nous sommes rentrés de nuit. Aujourd’hui le temps est meilleur.

Je vais bien, maintenant. J’ai de nouveau un second, un genevois de 42 ans qui arrive des tranchées et qui sait à peine conduire. Il astiquera !

J’espère que cette lettre vous trouvera tous en bonne santé et en attendant la victoire définitive, je t’embrasse chère Alice, ainsi que tous de tout mon cœur.

Lucien
Bouquemaison, mercredi 6 octobre 1915

Bien chère Alice,

Tricotelle est arrivé à 11 heures ce matin et m’a remis ton paquet. Je remercie bien notre chère mémé du poulet qu’elle m’a envoyé. Nous le mangerons ce soir avec Tricotelle. Merci aussi pour les superbes raisins très bien conservés. Ma mère avait mis un paquet de fromages et Mme Carra m’a envoyé un superbe cuir à rasoir avec un gros tube de pommade à raser. Une nouveauté épatante, ça ressemble à la crème Simon et ça radoucit la peau de la même façon. Je l’ai déjà essayée. Hier au soir j’ai reçu ta carte et une lettre d’Emile. J’ai montré les caleçons que tu m’as envoyés à un brigadier qui est dans le civil voyageur en tissus. Il m’a dit que ces calçons en « molleton » étaient ce qu’il y avait de mieux. Tu peux compter que j’en aurai bien soin. En même temps, laisse moi te dire que les autres caleçons que j’ai et que tu croyais que j’avais changé sont bien ceux que tu m’avais acheté à Lyon et qui sont laine et coton. En s’usant, ils font une sorte de bourre qui reste dans les plis. Cette bourre est de la laine. Elle ne veut pas brûler et donne une odeur de roussi. Le voyageur brigadier m’a dit que ces caleçons laine et coton étaient très communs. Je t’assure que tu m’avais bien étonné quand tu m’avais dit que je les avais changés, j’ai assez de soin de tout mon linge que je connais bien. On voit encore bien qu’il y a des fils de laine dans ces caleçons.

Tricotelle est enchanté de son voyage. Comment l’avez-vous trouvé ? Il m’a eu rendu de réels services quand j’étais cuisinier et depuis aussi. C’est pour cela que je suis content d’avoir pu lui être utile à mon tour en le signalant à mes cousines. Les nouvelles toutes fraîches qu’il m’a apportées de tous m’ont fait le plus grand plaisir. Les Carra ont été très gentils pour lui et il en est content, on ne peut dire, on le serait à moins, n’est ce pas !

Depuis dimanche, le canon tonne sans s’arrêter, nuit et jour, c’est un tonnerre ininterrompu presque. Parfois il s’arrête un quart d’heure dans la journée, puis il reprend de plus belle pendant quinze ou vingt heures consécutives. Les Boches doivent prendre quelque chose… Hier il faisait un temps affreux. Nous sommes rentrés de nuit. Aujourd’hui le temps est meilleur.

Je vais bien, maintenant. J’ai de nouveau un second, un Genevois de 42 ans qui arrive des tranchées et qui sait à peine conduire. Il astiquera !

J’espère que cette lettre vous trouvera tous en bonne santé et en attendant la victoire définitive, je t’embrasse chère Alice, ainsi que tous de tout mon cœur.
Lucien
Bouquemaison, dimanche 3 octobre 1915

Chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 5 et une de Mme Carra me disant l’arrivée de Tricotelle et la joie de l’avoir avec eux. Ce soir, nous allons au tir, tu vois que c’est sérieux. Je vais bien maintenant. Rhume et névralgie ont cédé devant trois jours de repos complet. Ton cachet m’a bien aidé, c’est très bien. Je t’écris beaucoup, mais je sais que la poste a des lenteurs nécessaires.

Temps très beau mais très froid la nuit. Tout le monde a déserté les camions pour chercher des granges. Celle où je couche est épatante, on voit les étoiles à travers les tuiles. Merci, merci beaucoup de ta bonne lettre. Les tiennes viennent bien. Suis bien de cœur avec toi. Très heureux de savoir ton papa bien portant. Mes meilleures amitiés pour tes parents et tes sœurs et en attendant mieux, je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Bouquemaison, dimanche 3 octobre 1915
Chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 5 et une de Mme Carra me disant l’arrivée de Tricotelle et la joie de l’avoir avec eux. Ce soir, nous allons au tir, tu vois que c’est sérieux. Je vais bien maintenant. Rhume et névralgie ont cédé devant trois jours de repos complet. Ton cachet m’a bien aidé, c’est très bien. Je t’écris beaucoup, mais je sais que la poste a des lenteurs nécessaires.

Temps très beau mais très froid la nuit. Tout le monde a déserté les camions pour chercher des granges. Celle où je couche est épatante, on voit les étoiles à travers les tuiles. Merci, merci beaucoup de ta bonne lettre. Les tiennes viennent bien. Suis bien de cœur avec toi. Très heureux de savoir ton papa bien portant. Mes meilleures amitiés pour tes parents et tes sœurs et en attendant mieux, je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Bouquemaison, samedi 2 octobre 1915


Bien chère Alice,

As-tu reçu ma lettre hier ? Je vais bien mieux aujourd’hui, l’angine a avorté. Ce ne sera rien pour cette fois. Merci bien du thé, il est excellent. Temps assez beau, mais très froid, il a gelé cette nuit. Je couche dans une grange, le camion est trop froid, la nuit. J’ai écrit aujourd’hui à Mme Gambs et à Joséphine. Je n’ai pas roulé aujourd’hui, je marcherai demain, ça pourra aller. Toutes mes amitiés pour tous à la maison et en attendant le retour définitif, reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. Réponds pour moi à l’Henri et à Plaisant.


Lucien
Bouquemaison, samedi 2 octobre 1915

Bien chère Alice,

As-tu reçu ma lettre hier ? Je vais bien mieux aujourd’hui, l’angine a avorté. Ce ne sera rien pour cette fois. Merci bien du thé, il est excellent. Temps assez beau, mais très froid, il a gelé cette nuit. Je couche dans une grange, le camion est trop froid, la nuit. J’ai écrit aujourd’hui à Mme Gambs et à Joséphine. Je n’ai pas roulé aujourd’hui, je marcherai demain, ça pourra aller. Toutes mes amitiés pour tous à la maison et en attendant le retour définitif, reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. Réponds pour moi à l’Henri et à Plaisant.


Lucien
Bouquemaison, vendredi 1er octobre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n°4 ainsi que le paquet qui était en très bon état. Je te remercie bien de tout cela, autant de la lettre que du paquet. En t’écrivant, je fais du thé… tout en me demandant comment je vais le passer.

Pour ne rien te cacher, je te dirais que je ne vais pas bien depuis mon retour ici. Ça a débuté par un bon rhume que j’ai rapporté de Valencin, puis ma dent me faisant souffrir davantage, je l’ai fait arracher, comme tu sais, mais j’en ai conservé une névralgie de la face gauche très douloureuse qui me fait tout l’air de se transformer en angine. L’officier m’a dispensé de marcher ce soir, mais comme mon camion marchera, lui, je me demande où je vais aller coucher dans ce pays où je ne connais personne et où les gens ont l’air aussi aimable que des ours. Je viens de boire du thé bien chaud avec du rhum, ça m’a fait bien mal pour avaler, mais comme je n’ai pas de fièvre et que c’est l’oreille qui est douloureuse et non le gosier, je crois que ce n’est pas une angine et que c’est tout simplement les suites de ma dent arrachée qui me fait ça. Il fait très froid, cette nuit il a gelé. C’est très amusant de faire la guerre !

Ne t’ennuie pas pour moi, je me tirerai bien encore d’affaire ce coup là. Je vais chercher une remise pour ce soir et avec ton thé, ce sera passé demain. Si ce n’est déjà fait, ne m’envoie pas encore le prochain paquet. Suivant comme ça ira, je te dirai ce qui me manque. Si je n’y repensais pas, fais moi des semelles de feutre avec de vieux chapeaux. Coupe les grandes, je les rectifierai ici. On a fait rentrer les permissionnaires, heureusement que je suis parti à temps. Le canon tonne toujours furieusement, ça a l’air de bien marcher. Espérons qu’on en verra la fin. Je ne te mets aucun détail, si intéressants soient-ils, je ne sais même pas quand tu recevras cette lettre. On fait bien d’ailleurs. Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et avec l’aide de Dieu, espérons bientôt nous revoir dans un retour victorieux. Mes meilleurs baisers pour toi, chère Alice et mes chers petits.

Lucien
Bouquemaison, vendredi 1er octobre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n°4 ainsi que le paquet qui était en très bon état. Je te remercie bien de tout cela, autant de la lettre que du paquet. En t’écrivant, je fais du thé… tout en me demandant comment je vais le passer.

Pour ne rien te cacher, je te dirais que je ne vais pas bien depuis mon retour ici. Ça a débuté par un bon rhume que j’ai rapporté de Valencin, puis ma dent me faisant souffrir davantage, je l’ai fait arracher, comme tu sais, mais j’en ai conservé une névralgie de la face gauche très douloureuse qui me fait tout l’air de se transformer en angine. L’officier m’a dispensé de marcher ce soir, mais comme mon camion marchera, lui, je me demande où je vais aller coucher dans ce pays où je ne connais personne et où les gens ont l’air aussi aimable que des ours. Je viens de boire du thé bien chaud avec du rhum, ça m’a fait bien mal pour avaler, mais comme je n’ai pas de fièvre et que c’est l’oreille qui est douloureuse et non le gosier, je crois que ce n’est pas une angine et que c’est tout simplement les suites de ma dent arrachée qui me fait ça. Il fait très froid, cette nuit il a gelé. C’est très amusant de faire la guerre !

Ne t’ennuie pas pour moi, je me tirerai bien encore d’affaire ce coup là. Je vais chercher une remise pour ce soir et avec ton thé, ce sera passé demain. Si ce n’est déjà fait, ne m’envoie pas encore le prochain paquet. Suivant comme ça ira, je te dirai ce qui me manque. Si je n’y repensais pas, fais moi des semelles de feutre avec de vieux chapeaux. Coupe les grandes, je les rectifierai ici. On a fait rentrer les permissionnaires, heureusement que je suis parti à temps. Le canon tonne toujours furieusement, ça a l’air de bien marcher. Espérons qu’on en verra la fin. Je ne te mets aucun détail, si intéressants soient-ils, je ne sais même pas quand tu recevras cette lettre. On fait bien d’ailleurs. Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et avec l’aide de Dieu, espérons bientôt nous revoir dans un retour victorieux. Mes meilleurs baisers pour toi, chère Alice et mes chers petits.

Lucien
Bouquemaison, mardi 28 septembre 1915
Bien chère Alice,

Je pars à l’instant me faire arracher une dent. Je vais au même endroit que l’autre fois. Nous avons changé de cantonnement, hier, nous nous sommes rapprochés de notre avant dernier cantonnement de Cr.

Mon rhume est presque passé et une fois cette dent arrachée, ça pourra aller. Tricotelle est parti hier en permission chez M. Carra. Il a l’intention de te voir s’il peut. Tu peux croire qu’il est content de partir.

Ici, c’est la victoire avec toutes ses joies. Qu’en dites vous, par là bas, comment va tout le monde ? Ton papa est-il guéri ?

Même jour, 4 heures du soir

Je suis en ville, je viens de me faire arracher cette fameuse dent. Je suis allé chez un dentiste civil qui m’a opéré sans souffrance. Me voilà débarrassé. J’ai vu passer un long cortège de prisonniers boches. Il en passera encore. Je ne savais pas tout quand je suis allé en permission. C’est merveilleux, ce qu’ils prennent pour leur rhume. Nous avons passé……(manque une ligne)
Ils rentreront moins tard. On n’en pouvait plus. Pour ma part, j’étais à bout.
Mes meilleurs sentiments d’affection pour tous et un bon baiser pour les enfants et toi.


Lucien
Bouquemaison, dimanche 26 septembre 1915

Très chère Alice,

Je ne t’envoie que quelques lignes. Voilà trois nuits qu’on ne se couche presque pas et on est un peu fatigué. Ça barde dur. Mes prédictions sont en train de se réaliser et on vit dans une atmosphère de fièvre. Lis très attentivement les communiqués, pèse bien chaque mot. Quel fourbi, il faut voir ça ! On s’attend à repartir cette nuit, notre route s’est allongée…

Mon rhume est un peu passé. Tricotelle part demain en permission chez M. Carra, peut-être ira-t-il te voir ?

Je n’ai pas besoin d’argent pour le moment. J’ai oublié de te dire de me mettre dans le paquet du thé et du tilleul. Tant pis.

Le courrier vient d’arriver : je n’ai rien reçu de toi. J’aurais bien voulu savoir si ton papa va mieux.
On appelle pour la soupe. Je te quitte. Mes meilleures affections pour tous et un bon baiser pour toi et les enfants.

Je t’envoie les lettres de Mme Carra.
Lucien
Bouquemaison, samedi 25 septembre 1915
Chère Alice,

J’ai reçu hier au soir en arrivant ta première lettre. Reçu également une lettre de Mme Carra et une autre de Mme Gambs que je t’enverrai. Suis toujours bien enrhumé. Aujourd’hui ça va cependant mieux. Je prends bien part à la peine que cause à tous le mal de gorge de ton papa. Je sais combien cette maladie est douloureuse. Je n’ai pas pu aller voir Joanny, à Perrache. Je suis arrivé juste à l’heure du train. Mon voyage a été normal et je ne suis pas arrivé en retard ici. Le temps est chaud et pluvieux. Je t’écrirai plus longuement dès que j’aurais une minute. Mes meilleurs souhaits de bonne santé pour tous. Un gros baiser pour ma Marcelette et le petit dont le temps me dure plus qu’avant et à toi chère Alice mes meilleures affections.


Lucien
Bouquemaison, jeudi 23 septembre 1915
Ma bien chère Alice,

Rien de bien extraordinaire à te raconter. J’ai roulé hier une centaine de kilomètres ; les obus boches pleuvaient dru, mais les deux plus près sont tombés au moins à 1500 mètres. La canonnade cette nuit a été plus violente que jamais ; elle ne cesse d’ailleurs pas, de jour et de nuit. Ce matin, il a passé à faible hauteur sur nos têtes une escadrille serrée de 17 aéroplanes se dirigeant vers le front. C’était un joli coup d’œil. J’ai vu quelques taubes, aussi. Au moment où je t’écris, l’un d’eux est en vue. Activité générale très grande.

Je me suis fait une paillasse, j’ai eu trop froid la première nuit. Nous avons bien ici une période de beau temps comme chez vous qui dure depuis quinze jours, mais avec la chaleur en moins. Dès mon arrivée, il a fallu reprendre caleçons et tricots et je me suis enrhumé. Ce ne sera rien. Hôte-Bridon est parti à l’hôpital ce matin pour une maladie d’intestins. Comme tous ceux qui sont déjà partis : c’est le régime qui fait ça. La nourriture est trop échauffante. Un des hommes de la section qui entre parenthèses s’était montré très souvent fort mauvais pour moi, est parti hier en prison en prévention de conseil de guerre. Tu me diras bien comment vont tes chers parents et surtout ta maman. Il est absolument nécessaire qu’elle aille consulter au plus tôt.

T’ais-je dit l’empressement des Parisiens pour les soldats ? Dans le métro, des femmes se levaient pour offrir leurs places aux soldats qui y montaient. D’autres, et cela m’est arrivé, nous conduisaient avec une obligeance aussi digne que parfaite, vers les entrées du métro. Une invention épatante, que ce métro. C’est bien plus rapide et bien plus pratique que les trams. Une fois engagé dans le couloir qui porte votre direction, vous ne pouvez plus vous tromper. Pour aller de la gare de Lyon à celle du Nord, il faut changer de ligne, mais rien n’est plus simple : on m’avait dit de descendre à Bastille. A cette gare, indiquée par de grands écriteaux, je descends et je m’enfile dans un couloir portant Gare du Nord. Au bout du couloir passe le train. Impossible de se tromper. Tu sais que le métro est un chemin de fer souterrain et que les trains ont plusieurs voitures. La vitesse est fabuleuse.

Tu embrasseras bien tout le monde à la maison pour moi. Tu m’écriras quand tu pourras et en attendant de te revoir, je t’envoie mes meilleurs baisers pour toi et nous chers petits.


Dans mon prochain paquet, tu mettras des chemises flanelle et des chaussettes, mon jersey, un saladier en fer blanc pour laver, un peu de savon ordinaire, une petite grammaire et une Histoire de France. Tu dois trouver tout ça à la Boulangerie. En outre, deux ou trois grands sacs. Si tu en trouves, un paquet de thé (pas besoin pour le moment d’élixir de Grande Chartreuse. Une bonnette double, et du papier et des enveloppes.
Rien ne presse d’ailleurs d’envoyer ce paquet.
N’achète pas encore de caleçons de laine.

Lucien
Bouquemaison, lundi 20 septembre 1915

Bien chère Alice,

Je suis arrivé ici ce matin à dix heures sans incidents notables. J’ai reçu le meilleur accueil de mes camarades et surtout de Velle qui paraissait très heureux de mon retour. Nous avons mangé une partie du poulet avec lui et Bridon, à midi. Je suis un peu fatigué par une nuit et une journée entière passées en chemin de fer, mais ça passera. Ici, le temps est beau, mais cent fois moins chaud qu’à Valencin. Je suis arrivé à Paris à 6 heures et demi du soir. J’ai pris le métro qui en quelques minutes m’a mené à l’autre bout de Paris à la gare du Nord, dans l’intérieur de la gare même. Là, j’ai retrouvé mon camarade de voyage qui était dans le même train que moi depuis Lyon. Comme le train ne partait qu’à onze heures du soir, nous avons soupé gratis à la Croix-Rouge et sur l’invitation des dames infirmières, nous sommes restés jusqu’à l’heure du train à lire des journaux illustrés dans une salle de récréation. De nombreux lits attendaient ceux qui voulaient dormir quelques heures.

Je suis arrivé à Amiens à 9 heures ce matin et ici à dix heures. Une vraie galoche que ce dernier train. Bien entendu, j’ai les idées un peu moroses. Je n’oublierai pas vite la gentillesse de ma petite Marcelle et les petites caresses du petit. Je suis cependant bien heureux de vous avoir tous revus. Ces permissions sont trop courtes. Dès que je suis arrivé à Valencin, l’idée du prochain départ ne me quittait guère. Enfin, tout cela n’empêchera pas de faire ce qu’on doit. Je vis avec le souvenir de ces bonnes heures. Je ne t’ai pas dit que la section a reçu des recrues et qu’on m’a adjoint un second, cette fois, j’aurais moins de misères. Le travail a été très actif et l’est encore. Tu me donneras bien des nouvelles de ton papa : comment va son mal de gosier ? Il faut aussi que ta maman aile consulter à Lyon et ne pas rester comme cela. Je pense que tu as fait un bon retour toi aussi et que les enfants n’ont pas été trop fatigués du voyage. Je suis bien content que tu sois venue m’accompagner. J’ai bien connu que Mr et Mme carra avaient eu beaucoup de plaisir d’avoir les enfants. C’est rare pour eux. La section ayant marché la nuit dernière, cette nuit on ne bougera pas et je pourrais bien me reposer. Remercie bien pour moi tes bons parents de leur bon accueil et l’embarras que je leur ai donné et reçois pour tous mes plus vives affections. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les petits.


Lucien
Bouquemaison, mardi 7 septembre 1915
Chère Alice,

Partirai d’ici jeudi 9. Espère arriver à Valencin vendredi matin, sauf retard imprévu. Temps beau, santé bonne, travail actif.
Bons baisers à tous
Lucien
Bouquemaison, samedi 4 septembre 1915
Bien chère Alice,

C’était aujourd’hui mon jour de repos. J’en ai profité pour envoyer les notes suivantes :
Vve Briffaut Th Revollat
Gaillard Td Duchenaud
Vve Clopin Vve Gadoud
Jean Paillard Pinette François Merlin
Ch Revollat Jean Marque
Olivier Germain

Pour les autres, j’ai besoin de savoir les acomptes versés depuis. Je n’ai rien envoyé à aucun mobilisé, comme tu vois. Je ferai le reste après ma permission, après avoir vu les livres.

Il pleut toujours, quel horrible temps. Il fait encore plus froid le matin. Ta couverture vient bien à point. L’officier a désigné mon successeur au camion pendant mon absence, ce qui confirme ma permission. Plus que trois jours pleins avant mon départ d’ici ! Je m’imagine que tu as dû être contente quand tu as reçu ma carte te disant mon départ pour le 8. Tu peux croire (je te l’expliquerais) qu’il y a un peu de miracle, là dedans !

A bientôt, donc, le bonheur de vous embrasser tous. J’ai écrit à Mme Carra, s’ils peuvent m’emmener, nous passerons en Portes en allant. Ne me viens pas à l’avance, je ne peux pas être sûr ni du jour, ni de l’heure. Préviens ma sœur qui voulait savoir le jour de l’arrivée de Mme Carra.
Mes meilleurs baisers pour les enfants et toi

Lucien
Bouquemaison, samedi 4 septembre 1915

Chère Alice

Je viens de recevoir ta lettre recommandée n°30 avec son contenu, aussi la lettre 31 et aussi le paquet. Merci bien de toutes ces choses. Je vais toujours bien. A jeudi prochain si rien ne dérange. Mais je ne vois rien pour le moment qui puisse déranger.
Mes affections bien sincères pour tous


Lucien
Bouquemaison, vendredi 3 septembre 1915
Bien chère Alice,

C’est décidé, je pars le 8 et espère être à Valencin le lendemain matin 9. Le chef vient de me demander où je voulais aller. J’ai répondu Paris et Valencin. Je pense être assez heureux pour prendre les express. Le plus difficile, c’est qu’il faut que j’aille en prendre un à 45 kilomètres d’ici pour pouvoir aller si vite. Le seul moyen est de trouver une place dans un des nombreux autos anglais qui y vont.

Il pleut toujours, il passe de la troupe. Je les plains, sous cette pluie glacée. Nous avons marché nous aussi toute la matinée mais en auto, on est cent fois mieux que ces pauvres fantassins à pied dans la boue.

J’attends le courrier de demain avec impatience. N’écris plus rien, ce serait trop tard pour recevoir tes lettres.

Je vais bien. Je voudrais bien que ce fût de même pour tous chez vous. Dis à ton papa qu’il me prépare du travail. Je ne veux pas rester six jours sans rien faire. Je ne sors pas de l’hôpital, ce coup là !

A bientôt, donc, mes affectueux sentiments pour tous. Je suis tout à la joie de vous revoir tous. Plus que six jours si…Espérons qu’il n’y aura pas de si !

Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits que je suis heureux de voir et revoir.

Lucien
Bouquemaison, mercredi 1er septembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n°4 ainsi que le paquet qui était en très bon état. Je te remercie bien de tout cela, autant de la lettre que du paquet. En t’écrivant, je fais du thé… tout en me demandant comment je vais le passer.

Pour ne rien te cacher, je te dirais que je ne vais pas bien depuis mon retour ici. Ça a débuté par un bon rhume que j’ai rapporté de Valencin, puis ma dent me faisant souffrir davantage, je l’ai fait arracher, comme tu sais, mais j’en ai conservé une névralgie de la face gauche très douloureuse qui me fait tout l’air de se transformer en angine. L’officier m’a dispensé de marcher ce soir, mais comme mon camion marchera, lui, je me demande où je vais aller coucher dans ce pays où je ne connais personne et où les gens ont l’air aussi aimable que des ours. Je viens de boire du thé bien chaud avec du rhum, ça m’a fait bien mal pour avaler, mais comme je n’ai pas de fièvre et que c’est l’oreille qui est douloureuse et non le gosier, je crois que ce n’est pas une angine et que c’est tout simplement les suites de ma dent arrachée qui me fait ça. Il fait très froid, cette nuit il a gelé. C’est très amusant de faire la guerre !

Ne t’ennuie pas pour moi, je me tirerai bien encore d’affaire ce coup là. Je vais chercher une remise pour ce soir et avec ton thé, ce sera passé demain. Si ce n’est déjà fait, ne m’envoie pas encore le prochain paquet. Suivant comme ça ira, je te dirai ce qui me manque. Si je n’y repensais pas, fais moi des semelles de feutre avec de vieux chapeaux. Coupe les grandes, je les rectifierai ici. On a fait rentrer les permissionnaires, heureusement que je suis parti à temps. Le canon tonne toujours furieusement, ça a l’air de bien marcher. Espérons qu’on en verra la fin. Je ne te mets aucun détail, si intéressants soient-ils, je ne sais même pas quand tu recevras cette lettre. On fait bien d’ailleurs. Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et avec l’aide de Dieu, espérons bientôt nous revoir dans un retour victorieux. Mes meilleurs baisers pour toi, chère Alice et mes chers petits.

Lucien
Bouquemaison, mercredi 1er septembre 1915


Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 32 ainsi qu’un paquet de provisions de ma mère et une lettre de ma sœur. Merci pour tout et à tous.

Sauf cas imprévu, je compte toujours arriver dans la matinée. Ne t’étonne cependant pas si j’avais un jour ou deux de retard. C’est arrivé à d’autres, cela n’écourte d’ailleurs pas la permission. Je pense rester une dizaine de jours auprès de toi. Remercie pour moi ma sœur de sa lettre et avertis la du jour probable de mon arrivée. Je vais bien.
Je vous embrasse tous bien affectueusement.

Lucien
Bouquemaison, mardi 31 août 1915

Bien chère Alice,

Il se pourrait, rien de moins sûr, que je parte en permission le 8 septembre. Par conséquent, à tout hasard, ne m’écris plus à partir du 4 au soir. Surtout ne m’envoie ni lettre recommandée, ni mandat carte. Je ne les recevrais pas à temps. Je peux m’en aller quand même je ne recevrais rien.

A bientôt je l’espère.

Bons baisers pour toi et les enfants et affections à tous.

Lucien
Bouquemaison, dimanche 29 août 1915
Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin ta lettre 26 et 27 ainsi que tu dois déjà l’avoir appris par ma carte de ce matin. Tu ne me dis pas si tu reçois toutes les lettres. Tu m’as dit un jour que tu avais tout reçu jusqu’au n°24, puis depuis tu m’as parlé des numéros 27, 28 et 29. Et les autres ? Tu verras que je commence toujours mes lettres en te disant ce que j’ai reçu de toi. Fais de même, autant que possible, j’ai ta lettre sous les yeux et je vais répondre à chaque question.

Tout d’abord, tu as cherché les caleçons de laine. Tu sais bien que je les ai ici. Ceux que je te demandais, c’est ceux que je t’ai renvoyés, je croyais qu’ils étaient en laine. Pour l’argent, les lettres chargées sont inutiles. Il y a deux moyens : ou envoyer des billets de banque comme tu as fait ou envoyer un mandat poste, mais toujours dans une lettre ordinaire.

Je vais ce tantôt (je ne marche pas aujourd’hui et il y a marche cette nuit, mais je n’en suis pas) envoyer des notes aux clients avec les factures que tu m’as envoyées et que j’ai reçues ce matin. Je ne peux pas fixer un jour aux gens pour venir nous payer, rien d’aussi incertain que la date des permissions. On a, je crois, fixé mon départ au 15 septembre, mais d’ici là, tant de choses peuvent arriver. Ne comptons pas trop sur les permissions. Ce qui se passe ici en ce moment est très rassurant, pour quant à la durée de la guerre, mais en échange rend les permissions susceptibles d’être supprimées à tout instant.

Que nous soyons victorieux bientôt, ce dont je ne doute pas, cela n’empêche pas qu’il faudra passer une partie de l’hiver ou au moins, avant que la paix soit signée ;
C’est là qu’il faut voir l’explication des mots qui t’intriguent « garnir mon camion avec de la paille ».

Je suis bien heureux de voir que notre petit Joseph est si fort et commence à ma(…) . Je serai encore plus heureux quand je pourrais le constater moi même. Plus la date approche de partir en permission, plus je redoute de les voir supprimer. Les très importants événements que je vois se dérouler et qui vont justifier mes prévisions pourraient bien amener cette suppression. Je ne préciserai pas davantage, ne voulant pas me faire punir pour indiscrétion.

Je pense que notre mémé suivra bien les indications de Mme Teillon afin de vite guérir. Je crois aussi qu’elle se surmène un peu trop, elle ne prend pas assez de repos.
Je vais toujours bien, mais j’ai attrapé un bon rhume. Ce sont ces maudits brouillards qui ont amené ça. Si tu ajoutes que j’ai un peu mal aux dents ce tantôt, tu ne t’étonneras pas de trouver ma lettre un peu courte.

A propos d’argent, je trouve que 50 francs me font trop avec ce que j’ai encore (une quinzaine de francs, sans les 5 de ce matin). Pour le voyage, j’emporterai des conserves pour la route. J’ai envie de payer mon voyage jusqu’à Paris (coût 3 francs) et de là prendre un express pour Lyon (gratuit). Ce système m’économiserait deux jours de voyage (environ 20 heures au lieu de 70). Nous verrons bien.
Les moissons se tirent, par ici. J’ai vu cependant hier du blé encore debout. Vent, pluie et brouillard. Les pommes de terres sont brûlées comme par la gelée, les betteraves sont très vilaines cette année.

Allons, à bientôt, espérons-le. Mes affectueux sentiments à tous, un gros baiser à ma Marcelette et à mon petit Joseph et à toi. Mes remerciements à Jeanne pour sa lettre ainsi qu’à Marcelle.
Lucien
Bouquemaison, samedi 28 août 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi hier. Je vais bien. Vie très active. Temps sec et beaux, matinées avec brouillard.
A bientôt, vers le 15 ou le 16, je l’espère. Le plaisir de t’embrasser, ainsi que tous.

Lucien
Bouquemaison, jeudi 26 août 1915


Bien chère Alice,

Le courrier va venir demain matin, nous avons une revue d’effets pour ce soir ou demain et avant d’astiquer, je vais faire la causette avec toi.

Les permissionnaires sont partis hier mercredi à midi. En admettant que je parte de même, j’arriverai vers toi le jeudi 16 au soir, à moins que ce ne soit le jeudi 23. Il ne faut rien compter à l’avance, car il faut tenir compte du temps de trajet en chemin de fer. Les uns ont mis un jour pour aller à Lyon, d’autres ont mis trois jours. Cela d’ailleurs ne change rien à la durée de la permission. Elle compte du moment de l’arrivée chez soi. On la tamponne à la gare d’arrivée et on vous fixe l’heure du train du retour qu’on doit prendre six jours francs après.

Jusqu’ici, les départs avaient lieu chaque semaine, le jeudi ou le vendredi matin. Sans tenir compte si le précédent permissionnaire était revenu ou non. Les premiers permissionnaires ont été moins favorisés que ceux de maintenant. Certains n’ont passé qu’une nuit chez eux, car le temps du voyage comptait sur la permission. Juste retour !

Le temps continue à être beau, mais toujours très froid le matin. Je me suis bien enrhumé, mais j’aime encore mieux ça que les coliques que d’autres ont attrapé avec les fraîcheurs de la nuit. Sales pays ! Je recevrai avec plaisir la couverture que je t’ai demandée. Pour cet hiver, je remettrai de la paille dans ma paillasse. Ce qui me mange des couvertures maintenant, c’est que j’en mets deux dessous, sur le crin. Nous ne travaillons guère. Voilà cinq jours que nous ne faisons rien, depuis samedi. Le temps dure. J’ai fait mon lavage et du reprisage.

Mme Carra a envoyé cinq francs et des effets pour sa petite fille, à la femme de mon camarade Bœuf, à Paris. Je vais travailler à finir les quelques bibelots que je leur destine.

Tu me donneras toujours bien des détails sur la santé de tous et sur vos occupations. Il me semble en les lisant que je suis un peu mieux là-bas avec vous tous. Ce sera bientôt, je l’espère. Encore faut-il que rien ne dérange et de ceci, je ne voudrais pas en répondre.
Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs, aussi ma Marcelette et le petit dont je ne me fais aucune idée, et à bientôt.
Lucien
Bouquemaison, lundi 23 août 1915


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin ta lettre 24 du 20 août. Tu vois que tes lettres viennent vite aussi vers moi. En une semaine. J’ai ta réponse à une de mes lettres. Je vois que tu n’as pas reçu le n°25. Il contenait, je crois que c’est celui-là, un diplôme de versement de mon or à la Banque de France. Ça m’ennuierait bien qu’il soit perdu. Espérons que tu le recevras. Le papier à en-tête m’est bien arrivé aussi ce matin.

Je vais toujours bien. Nous faisons toujours notre popote avec Velle. Il n’est pas petit, comme tu le crois. Il est de ma taille. Notre officier par contre est grand et gros, genre Bouchard.

Je ne te parlerai pas de la guerre. Un camarade s’est encore fait pincer pour en parler sur ses lettres, on a suspendu sa permission. Alors tu comprends…

Néanmoins, tout va très bien. J’ai su que notre lieutenant avait, en causant de moi, hier, dit au chef Maugis qu’il ne croyait pas que je sache si bien conduire pour un cuisinier. Je pense qu’il s’imagine que je suis cuisinier de métier et que mon camion était le plus propre de tous, bien que je sois tout seul. Tu comprends bien que je ne tiens pas à ce que ma permission soit rayée pour une négligence quelconque. Ma sortie de la cuisine m’avait mis dans l’ombre, je vois que je reprends ma place au soleil. Tout le monde se figurait que j’étais venu comme employé dans les autos et que je ne savais pas conduire. C’est le cas du bottier, par exemple et de plusieurs employés de bureau, infirmiers, etc, qui ne sont pas chauffeurs.

Temps lourd et orageux, nuits froides. Les moissons s’activent, les récoltes d’automne (betteraves, 3ème coupe) ne sont pas belles, trop de pluie, je pense. Tu me diras, l’état des récoltes de chez nous, les blés, les vignes, etc..

Je n’ai pas pu aller à la messe, hier. Les infirmiers sont partis dans la semaine, adieu les belles messes chantées !

Je lis toujours les journaux avec la plus grande attention. L’heure approche…
Tu me dis de faire un jouet pour le petit. Je ne peux pas. Nos aluminiums non nickelés ne sont pas assez purs et pas assez propres pour ces petits messieurs qui fourrent tout dans leur bouche.
Je te fais les meilleurs vœux de santé pour tous et je te dis bien chère Alice, à bientôt en attendant de vous embrasser tous.
Lucien
Bouquemaison, dimanche 22 août 1915
Ma bien chère Alice,

Je te fais ces quelques lignes avant de me mettre à l’ouvrage pour te répondre au sujet de l’or. Je te laisse entièrement libre d’agir pour ta pièce comme tu voudras. Ceci dit, voilà comment j’agirais à ta place. Mais ce n’est là ni un conseil, encore moins un ordre, un simple avis. J’échangerais la pièce à la Banque de France et je prendrais avec une Obligation de la Défense Nationale à ton nom à toi, Alice Moussier épouse Sertier. De cette façon, tu ferais doublement ton devoir de patriote. D’ailleurs tout cet argent n’est que pour nous faire vivre, nous soldats. Ensuite la valeur de cette pièce de famille ne se gaspillerait pas. Le titre de vente qui nous resterait aurait son histoire dans notre famille. Ce serait toujours un souvenir du grand-papa, transformé pour une grande cause, mais souvenir quand même. J’aimerais mieux pour quand à moi, ne pas me servir de ces cent francs autrement. Nous n’en sommes pas à cent francs près. En outre, comme suite à tes explications, je te dirais encore que quand je serai en permission, je ferai une tournée pour faire rentrer des notes. Je m’occuperai aussi sérieusement de ces allocations, si leur solution n’est pas encore venue. Pour les notes, j’ai réfléchit qu’il était bien inutile que je leur écrive avec tant de prévenances. Tu vas m’envoyer des petites notes (petites factures) et je leur enverrai tout simplement leur compte avec une courte phrase touchant les intérêts. Je trouverai des enveloppes ici, si tu n’en as pas. Envoie-moi d’un coup ce qu’il me faut, dans plusieurs lettres.

J’enverrai ce nouveau compte à tous sans exception. Je voudrai le faire avant mon départ en permission. Tu remercieras bien ton papa pour moi d’avoir pensé à ces Obligations de la Défense Nationale. L’idée ne m’en était pas venue. Son conseil est très bon, à toi de voir.

Au point de vue avenir, nous avons le temps d’en reparler. Je te dirai quand même qu’il faudra bien remonter le fond, ce que j’estime assez facile pour plusieurs raisons, en outre, le vendre. Ceci fait et libres, vers quel côté nous diriger ? Une bonne place ? Avec nos relations actuelles, cela pourrait s’obtenir sans trop de peine. Je n’y tiens pas et je t’exposerai ainsi qu’à tous, mes raisons. J’aimerais mieux profiter de la période de prospérité que va connaître l’agriculture et surtout l’élevage après la guerre. Mes connaissances en mécanique qui augmentent chaque jour ici me permettraient de lutter contre la main d’œuvre trop rare et coûteuse. L’agriculture, donc l’indépendance et un meilleur milieu pour vivre en bonne santé. Elle protège mieux que tout autre métier contre la perversion de la jeunesse. Il faut bien songer à nos enfants. En outre, elle ne nous séparerait pas de nos parents à tous et c’est un avantage dont je comprends le prix maintenant. J’ai bien d’autres raisons encore à ajouter à celles-ci. Tu sais que j’ai si bien le temps de réfléchir à tout, de bien penser chaque chose, de chercher le pourquoi de bien des faits, heureux ou malheureux. J’ai fait beaucoup de déductions, je crois avoir trouvé l’explication de bien des choses. La solitude a du bon quand même. Rien ne vaut cela pour les méditations. Enfin, nous en recauserons un jour de vive-voix.

En attendant l’heureux moment de se revoir tous et en bonne santé, je l’espère, je t’embrasse ainsi que tous bien affectueusement.



Lucien
Bouquemaison, samedi 21 août 1915
Bien chère Alice,

La moitié de la section a marché, ce matin pour un transport de torpilles aériennes. L’autre moitié vient de partir pour un travail de nuit assez dangereux. J’étais de l’équipe de ce matin. Je vais donc passer une nuit tranquille. Je vais te donner un détail réconfortant. Le dépôt de torpilles où nous avons chargé m’était inconnu. Il était isolé dans un bois. Nous en avons pris 500, une goutte d’eau dans un lac. Le tas de torpilles empilées là avait 150 mètres de long, 6 mètres de large et 3 mètres de haut. Juge un peu ! Ces torpilles contiennent chacune 50 kilos de mélinite. Et j’en connais d’autres dépôts aussi forts. Tu sais que ces torpilles rendent les tranchées intenables. Chacune fait un trou de 5 mètres de large dans un pré ! Tu vois que nous avons des munitions. En arrivant, j’ai trouvé tes lettres 22 et 23 qui m’ont procuré un vrai moment de bonheur. Merci bien. Si rien ne vient entraver les permissions, je partirai une semaine plus tôt, soit le 17 septembre, dans moins d’un mois. C’est officiel.

J’avais oublié de te remercier des deux jolies pommes que contenait le dernier paquet ; elles avaient le parfum de Valencin. Merci de l’attention. La photo que tu as est de juin, tu te trompes en croyant que j’ai mauvaise mine. Je t’écrirai plus longuement demain dimanche, si rien ne vient nous déranger. Recommande bien à tes parents de se bien soigner pour que je les retrouve en bonne santé et en attendant que soient écoulés les quelques jours qui nous séparent, je t’embrasse bien fort, chère Alice, ainsi que les enfants et tous à la maison. T’ais-je dis qu’on ne censurait pas nos lettres ?

Lucien
Bouquemaison, vendredi 20 août 1915


Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’hier. Je pense être plus heureux à celui de demain. Nous n’avons pas voyagé depuis ma dernière lettre. J’en ai profité pour faire des installations dans le camion, entre autres une table pliante faite d’un couvercle de caisse à obus et qui peut se relever contre la paroi intérieure du camion, étant fixée par deux charnières. J’ai aussi arrangé des casiers pour mon outillage et mes pièces de rechange dans les deux coffres. J’en ai plus de cent kilos ; mon ex premier tenait tout ça dans le plus parfait désordre et il fallait remuer toute cette ferraille pour trouver un outil. J’ai fait des casiers pour les grosses pièces et j’ai mis toutes les clés et petits outils sous des courroies de cuir. Ces travaux me salissaient beaucoup les mains ; d’ailleurs, je voulais en finir et pour cette raison, je ne t’ai pas écrit depuis ma lettre du 17 -18 qui devrait porter le numéro 27.

Je me porte toujours bien. Mais le temps est très froid, le matin, il y a fréquemment un brouillard épais qui pénètre partout et trempe les toiles de bâchage. Dans ces conditions, j’ai pensé qu’il vaudrait peut-être mieux que tu m’envoies tout de suite une couverture et mes caleçons de laine. Ce serait un peu tard d’attendre que j’aille en permission si jamais j’y vais. Je ne pensais pas que ces climats fussent si humides, il n’y a pas à dire. Il pleut tous les jours, tous les camarades se plaignent du froid la nuit. Pour cet hiver, je garnirai le camion à l’intérieur avec de la paille et j’allumerai la nuit le réchaud à essence.

J’espère que rien de grave ne t’a empêché d’écrire et qu’il ne faut pas m’alarmer de ton manque de nouvelles. Peut-être est-ce le petit qui en est cause. Enfin, j’attends demain.
J’espère bien que tout le monde à la maison est en bonne santé, c’est mon désir le plus sincère ; en attendant les prochaines nouvelles, je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.


Lucien
Bouquemaison, mercredi 18 août 1915


Chère Alice, `

La plupart de tes lettres me disent que ton papa est fatigué bien souvent. Cette situation m’ennuie bien et j’y songe bien souvent. La santé est le premier des biens, l’indispensable et il importe de faire tout son possible pour la conserver. J’écris ces quelques lignes pour que ton papa les voie et comme elles sont le résultat de mes observations sur moi même qui ne suis pas un phénomène de santé, je pense que cela l’intéressera et je serais bien heureux si cela pouvait lui être utile pour pouvoir travailler normalement et être en bonne santé. Il faut à l’homme deux choses : la nourriture et le repos. Ces deux choses peuvent-elles se compenser l’une par l’autre, c’est à dire peut-on moins dormir en se nourrissant mieux ou inversement, beaucoup dormir en mangeant peu ? Ma réponse est la suivante : il faut pour maintenir l’équilibre de nos forces équilibrer aussi de façon raisonnable la quantité de nourriture et le temps consacré au repos. Ceci dit, voyons mes expériences :

1. Quand je me suis engagé, au mois d’octobre dernier, je me portais à peu près bien. J’arrive au cantonnement de garnison, où je trouve un travail nul. Pas de dépense d’énergie, une nourriture suffisante, mais un repos fort précaire par suite de mauvais couchage et du bruit continuel fait par les uns et par les autres. 1er résultat : je vais en m’affaiblissant.
2. 2ème phase : Je vais à Laffont : marches exercice, nourriture idem que Garibaldi. Repos encore plus précaire car il faut me lever matin pour aller au mess faire le café. Bruit infernal la nuit. 2ème résultat : continuation de l’excès de faiblesse, uniquement dû au manque de repos. A cette époque qui marque les derniers jours avant mon départ pour Dijon, je ne suis guère brillant, je transpire pour le moindre effort j’ai des maux de tête continuels, une lassitude extrême.
3. 3ème phase. Séjour à Dijon. Nourriture abondante et bonne, vin, travail nul. Repos nul aussi par suite du mauvais couchage et du bruit. 3ème résultat : état de faiblesse arrivé à l’extrême avec pour conséquence l’entrée à l’hôpital.
4. 4ème phase : hôpital. Nourriture nulle (petit régime et diète) repos complet absolu, bon couchage, 12 heures de sommeil dans les meilleurs conditions de silence et de confort. Résultat : prompte reprise de forces due uniquement au repos.
5. 5ème phase : séjour chez vous. Bonne nourriture, bon repos, travail nul, résultat, le mieux s’accentue.
6. 6ème phase de janvier à mai. Période de travail de cuisine très pénible. Nourriture très abondante, repos insuffisant par suite de mauvais couchage, souci de faire le café le matin, dérangement continuel la nuit par les arrivées et départs des camions. Résultat : diminution progressive des forces, retour des maux de tête et de l’état de lassitude. Cause : le manque de repos.
7. 7ème phase de mai à juillet. Je suis deuxième conducteur, le moindre voyage me fatigue en commençant j’ai des violents maux de têtes et une transpiration insolite au moindre effort. La nourriture est insuffisante, mais absence de soucis et repos la nuit bien assuré. Résultat : les forces reviennent lentement d’abord en mai, plus vite en juin, complètement en juillet. Cause : le repos le plus complet. (le travail de nuit étant compensé par un repos équivalent le jour).
8. Période actuelle. Je suis seul au camion. Travail pénible en route et au cantonnement pour le nettoyage. Augmentation des soucis par suite de la responsabilité. Nourriture suffisante grâce à ma popote, repos complet par suite d’un meilleur couchage et des heures de repos la nuit ou le jour que j’allonge à mon gré, ne dépendant plus de personne. Résultat : état de santé excellent, disparition complète des maux de tête et des sentiments de lassitude, goût au travail plus accentué , plus de sieste comme avant en arrivant, je me mets de suite au nettoyage sans ressentir de fatigue d’avant.

En suivant bien toutes ces phases, on verra que seul le repos a amené un meilleur état de santé et que la nourriture y est pour peu de choses. Jamais je n’avais été si mal nourri qu’en mai et juin et cependant j’ai repris des forces dans cette époque.
Quand on travaille au delà de ses forces en ne dormant pas suffisamment, le corps a tendance à se rattraper sur la nourriture. Mais alors il y a surcroît de travail pour l’estomac et les intestins, ce qui amène les troubles digestifs et par suite affaiblissement rapide.
En résumer : pour se bien porter et pouvoir faire un travail régulier, il faut prendre d’une manière régulière un repos réparateur. Il faut au moins sept heures de sommeil réel, ce qui entraine huit heures au lit. Ce temps passé au repos est largement compensé par un meilleur rendement au travail… Voilà ce que je voudrais que ton papa comprenne bien, car c’est l’excès de travail qui le rend malade.
Lucien
Bouquemaison, mardi 17 août 1915

Bien chère Alice,

Nous avons voyagé ce matin de 6 heures à midi sans incident notable. Vu cependant quelques indices renforçant mes opinions sur une prochaine offensive. J’ai trouvé en arrivant ta lettre 21 et le paquet de fromages bien intact. Je te remercie bien pour la lettre et je remercie encore plus notre chère Mémé pour ces excellents fromages, les seuls qui me soient parvenus en parfait état. J’ai reçu aussi une lettre de ma mère contenant un billet de cinq francs. Je lui écrirai demain. Je me porte toujours bien, ma dent ne me tracasse plus guère, elle ne peut pas s’arracher, il n’en reste que les racines.

La censure des correspondances a été reportée à une date plus éloignée, mais les permissions n’ont pas été modifiées. Du moins jusqu’à présent. Chez Emile, on les a suspendues pendant quinze jours.

Tu t’imagines, chère Alice, que nous sommes bien malheureux et que nous endurons beaucoup de privations. Détrompe-toi. Pour moi tout au moins, je suis habitué maintenant à cette vie en campagne et hors l’absence de vous tous qui me pèse, tu me comprends bien, on ne souffre pas plus que dans la vie civile. Le matin quand je me réveille, je me trouve aussi bien dans mon hamac que dans le meilleur lit et quant à manger sur ses genoux comme table, ce n’est qu’une habitude à prendre. Pour le reste, c’est la même chose, d’ailleurs, tu vois bien que je ne suis jamais malade. Ne te tourmente pas pour moi. Ne me parle pas non plus d’être exposé aux obus, c’est un danger imaginaire.

18 août, 10 heures du matin

Je t’envoie une feuille dans cette lettre. Je serais bien heureux si ton papa adoptait ma manière de voir et qu’il puisse aussi trouver de la sorte une meilleure santé. A propos de tes lettres, n’écrit pas en travers, mets un peu plus de papier, s’il le faut. Utilise aussi si tu veux nos papiers à en-tête si comme tu me dis il en reste beaucoup. Merci bien à tous de tous ces envois, embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs en attendant mon prochain tour de permission (plus qu’un mois). Je te donne, chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Hôte-Bridon est revenu ce matin. Il n’a pas pu aller à Valencin. Mme Guérin ne l’ayant pas emmené à Saint-Quentin.
Lucien
Bouquemaison, lundi 16 août 1915
Chère Alice

Je pense que cette lettre sera une des dernières qui pourront partir fermées par moi. Nous ne faisons encore rien aujourd’hui, temps d’orage, coups de soleil et pluie, nuits glacées. Je te demanderai de me préparer pour quand j’irai en permission mon tricot noir en laine. Il est grand, je le pendrai cet hiver sur ma veste de drap, si juste que rien ne peut aller dessous et je prendrai par dessus tout ma veste en toile bleue que j’ai ici. Cette combinaison me permettrait de supprimer ma peau de bique, trop étroite aussi. J’aime mieux ma capote de drap, plus longue et moins encombrante ou, quand il pleut, mon imperméable. L’imperméable ne vaut rien comme vêtement habituel. Toute la transpiration du corps se dépose en dedans et vous mouille intérieurement. C’est surtout en se couvrant avec la nuit qu’on le voit bien. Le matin, les couvertures sont trempées d’eau. Je te demanderai de border solidement ce tricot avec des lacettes et de le faire boutonner droit, sans revers sous le menton.

J’emporterai aussi les chaussettes de laine et les caleçons de laine. Je te dis tout ça d’avance pour que tu ne sois pas bousculée de travail quand je serai vers toi. Si je ne peux pas m’en aller, alors tu m’enverras tout ça. J’ai trouvé un joli cache-nez de laine, presque neuf, genre de celui que j’avais perdu. C’est mon ex-premier qui l’avait jeté. Je l’ai dégraissé, bien lavé au savon et rangé. J’ai toujours le gros bleu. J’aurai assez de serviettes et de mouchoirs de poche, cou, assez de chemises, aussi. Je te laisserai deux flanelles trop minces en échange de deux neuves plus chaudes. C’est, je crois, tout.

Toujours en bonne santé. Je voudrais bien sincèrement qu’il en fût de même pour tous à la maison. Tous mes sentiments bien affectueux pour tous et à bientôt, je l’espère. Mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

J’emporterai aussi une couverture ou un couvre-pieds.
Lucien
Bouquemaison, dimanche 15 août 1915
Ma bien chère Alice,

Aujourd’hui est un jour de grande fête. Et comme nous n’avons pas à marcher, on s’en aperçoit un peu mieux. J’ai reçu ce matin ta carte du 12 et une lettre d’Emile. Je te l’envoie. Je joins aussi un certificat de versement d’or que notre chef Maugis m’a rapporté de Paris où il était allé en permission.

Ce matin, après avoir fait ma toilette, je suis allé à la messe de 10h3/4. J’avais certes bien l’intention d’y aller parce que cela te fait plaisir, mais je ne m’attendais pas à l’agréable surprise que j’ai trouvée. Laisse moi te dire tout d’abord qu’il y a ici dans ce village de 600 âmes, trois ambulances automobiles au repos, en attendant les futurs combats. Une ambulance est une formation sanitaire comprenant des médecins, des officiers d’administration, des infirmiers, des brancardiers, des voitures, des mulets de bât, des tentes pour hôpital provisoire. Ce sont ces formations-là qui s’établissent en première ligne et donnent les premiers soins urgents aux blessés qui partant de là sont évacués sur l’arrière par les trains sanitaires ou les ambulances automobiles. Les trois ambulances qui cantonnent ici ont comme toutes, beaucoup de prêtres et de séminaristes mobilisés. Je reviens à ma messe. L’église est petite, comme toutes celles d’ici. Elle a le clocher sur la porte d’entrée. Elle a aussi une tribune qui est le premier étage du clocher. C’est là que sont les chantres habituellement et là que vont les hommes, et non au chœur. J’arrive. L’église étant déjà pleine de femmes, je monte à la tribune d’où on voit toute l’église à l’intérieur. Cinq prêtres officient à l’autel en ornement d’or. Première surprise, en même temps que j’arrive, on attaque le Kyrie Eleison, avec harmonium, violon et chœur de 18 chanteurs que dirigeait un soldat tout rasé, un séminariste, probablement. Tous ces chanteurs étaient des ambulanciers, les instruments aussi. Le chœur et l’église étaient remplis d’officiers et de médecins militaires.

La messe fut célébrée en très grande pompe. On chanta la fameuse messe de Gounod tout entière. L’Agnus Dei fut chanté en solo. Le cantum ergo aussi. Le premier grand morceau de la messe, le Credo fut chanté à 4 voix. Le tout avec accompagnement. Ce fut magnifique. Tous les chanteurs avaient devant eux leur morceau de musique. C’était très artistique. Au moment du sermon, le curé du pays a lu les prières et annonces habituelles et un sixième prêtre monta à la chaire, celui-là, je l’avais déjà vu, c’était l’aumônier des ambulanciers, un jeune prêtre à l’air énergique. Son sermon commença par une glorification de la vierge, dont c’était la fête. Mais quelle que fut son éloquence, on sentait que ce n’était pas là son sujet préféré. En effet, je l’ai vu dériver en rappelant que la vierge Marie était honorée en France dans de nombreuses et splendides basiliques. Il a rappelé la Salette et Notre Dame de Fourvière, qu’il a décrit superbement (tu sauras pourquoi) Lourdes également a eu son tour et de sanctuaire en sanctuaire, il en est venu à Reims. Cette fois, il était dans son élément. Dans sa chaire, il s’est transfiguré et a commencé par nous dire qu’il revenait d’Allemagne où il était prisonnier de guerre. Il nous a conté ses souffrances là-bas. La souffrance des officiers internés avec lui et qu’il a du laisser ; il nous a dit son arrivée à Lyon, la surprise de voir nos soldats en bleu-horizon. : l‘émotion que lui a procuré le premier drapeau français. Ah, il savait parler de la patrie, celui-là. Il a su nous décrire ce que c’est que d’en être éloigné, d’en être privé. Il nous a dit leur espoir là-bas dans cette infâme Allemagne qu’il a flétrie avec une énergie de langage peu habituelle aux prêtres. Puis il nous a annoncé la victoire prochaine « le renouveau de l’esprit religieux et le réveil du patriotisme » que tant de souffrances ont amené en France. Il a exalté le patriotisme, la valeur de nos chefs et de nos soldats, il a recommandé l’union de tous les Français de quelque parti ou de quelque religion qu’ils fussent. Il a tonné contre les lâches, les broyeurs de noir, les pessimistes. Il a évoqué la gloire énorme qui jaillira de notre victoire. Il a lu un fragment du dernier discours du président de la chambre qui parlait de Jeanne d’Arc, il a enfin fini sur ces mots : « Ayons du caractère, de la patience et des nerfs ! » Jamais je n’avais entendu dans une chaire d’église une voix aussi emballée, aussi convaincue, dire ces vérités avec autant de force. Le temps ne m’a pas duré, je t’assure. Le prédicateur devait oublier par moments où il était car au lieu de dire « Mes frères », comme d’habitude, il s’écriait « oui, Messieurs, oui Messieurs » Il en oubliait toutes les dames présentes !

Musique magnifique et sermon admirable. Voilà ce que j’ai eu à la messe ce matin. N’avais-je pas raison de te dire que j’avais eu une agréable surprise ! La messe a duré une heure et demie. Ce soir, je t’écris. Je vais répondre aussi à Emile. Velle est dans le camion aussi, il fume et lit le journal. Il ne peut comme moi écrire à sa femme ni en recevoir aucune nouvelle, les boches ne laissent plus rien passer pour les pays envahis.

Je suis de plus en plus persuadé de la fin prochaine de la guerre. Emile est malheureusement bien plus exposé qu’avant. Enfin, à la volonté de Dieu.
Ma dent me laisse de plus en plus tranquille. Je n’aurai pas besoin de la faire arracher. Ne voulant pas laver mon linge ces jours derniers, de crainte d’aggraver mon mal de dents, j’avais donné deux flanelles, deux chemises, un caleçon et deux complets bleus, 4 paires de chaussettes à laver à une femme d’ici. Elle m’a pris 2frs60 et encore, ce n’est pas propre. Le linge sent mauvais. Je suis furieux, on ne m’y reprendra pas, à faire laver du linge.

Il pleut tous les jours. Les moissons vont lentement. Cependant les gens laissent toujours les bêtes dans les champs, nuit et jour.

J’ai vu sur ta carte de ce matin certaine petite signature qui m’a fait le plus grand plaisir. Je veux la croire bien authentique, j’attends un plus long message du même auteur. Tu me donneras beaucoup de détails sur ta prochaine lettre sur vos travaux et la santé de tes chers parents à qui j’envoie mes meilleures affections.

A bientôt, je l’espère, le grand plaisir de te revoir, ainsi que tous et reçois en attendant, bien chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les petits.


Lucien
Bouquemaison, vendredi 13 août 1915

Bien chère Alice,

Je t’ai écrit ce matin et je t’écris encore ce soir, c’est de l’abus. D’abord j’ai reçu ta lettre 20 sur 4 pages. Je te remercie bien de tous ces détails qui me font bien plaisir, surtout en ce qui concerne le petit. Bien que tu aies reconnu de toi même qu’il n’y avait aucun sens ironique dans ces mots « merci bien du tout », je crois devoir te donner quelques explications quand même. D’abord, je te remerciais sûrement de plusieurs choses à la fois, je ne m’en souviens pas, mais je voulais parler des lunettes et de cartes ou de lettres reçues en même temps ou de bons sentiments que tu m’avais montrés etc… je ne sais pas. Relis bien la phrase. En outre dans la situation où je me trouve et si loin de toi, il ne convient guère de faire de l’esprit à tes dépends.

Par conséquent, chère petite, si une phrase à double sens se trouvait encore, par hasard, dans une de mes lettres, crois bien que ce serait sans que je m’en aperçoive. Dans tous les cas, prends-la toujours dans le meilleur sens et tout sentiment moqueur ou méchant qu’elle pourrait exprimer au propre comme au figuré ne serait pas dans ma pensée et existerait malgré moi. Je n’épluche pas mes lettres et il se peut qu’il s’y glisse des expressions à sous-entendus, mais jamais je ne vise ou ne voudrais viser toi ou tes chers parents. Il ne faut donc jamais tenir compte de ces sous-entendus. Si tu en trouves, ils ne sont qu’accidentels et contre ma volonté. En outre, dans les récits que je te fais, je ne mets jamais que des faits exacts mais je te les transmets avec l’impression qu’ils m’ont fait. Ne confond pas cette impression qui m’est personnelle avec les faits eux-mêmes. Peu de choses fait souvent beaucoup d’effet dans un cadre approprié. Aussi je t’ai décrit mon premier grand voyage de nuit parce que c’était nouveau pour moi. J’étais sorti déjà souvent de nuit, mais pas comme premier conducteur. Voilà tout. Je me suis donc trouvé en face de difficultés que je ne connaissais pas d’où une certaine émotion. Mais si tu regardes bien cette lettre qui te raconte ce voyage, tu verras bien que je n’ai pas vu tomber un seul obus cette nuit-là, ni de près, ni de loin. Je n’ai jamais vu éclater d’obus de près, sauf en l’air contre les aéros. Une seule fois un taube nous a lancé une bombe qui a éclaté à 150 mètres de nous. J’étais absorbé par le taube que je regardais, je n’ai vu ni tomber la bombe (ce qui ne se voit pas d’ailleurs) ni l’éclatement non plus. J’ai confondu son explosion avec les détonations des canons voisins qui lui tiraient dessus. Je n’ai su qu’après que la bombe était tombée. Tout ceci est pour te redire que le danger pour fait de guerre est nul pour nous. D’autre part, nous ne craignons pas les accidents, parce que nous ne pouvons pas faire de vitesse. Nous avons des voitures neuves, bien entretenues et réparées à temps, de bons freins, toujours en bon état. Et puis ces lourdes voitures peuvent s’embourber, mais elles ne versent pas comme les voitures de tourisme. Je ne connais pas un seul cas d’accident grave arrivé à un automobiliste, soit du fait de guerre, soit par accident de service. Il est donc inutile de te tracasser l’esprit avec des dangers imaginaires que je ne cours pas. Rassure-toi absolument là dessus, si mes lettres ont du retard, ou sont moins fréquentes, ce sera de la faute de la censure ou un manque de temps qui en seront la cause. Quand je te fais une description, goûte en si tu veux l’imprévu, le nouveau, le pittoresque qui peut s’y trouver, s’il y en a, mais ne va pas en déduire toutes sortes de choses qui n’y sont pas. Quand je serai réellement en danger, je te l’écrirai sans exagération, ni omission. La vérité, voilà tout. Je ne veux pas que tu me prennes pour un héros que je ne suis pas et je ne veux pas non plus te faire l’injure de te croire une sensitive, incapable de supporter la moindre émotion. Quand je serai exposé, je te le dirai. Tant que je ne te dirai rien de tout cela, c’est que je n’y serai pas.

Pour quant à la durée de la guerre que je crois proche de finir, je me base tout simplement sur la parfaite préparation de notre armée pour pouvoir entrer en campagne. Nous ne serons pas mieux prêts au printemps prochain que maintenant et en outre, des milliards qu’il nous faudrait dépenser, notre armée aurait à supporter les déchets que lui feraient la maladie et une diminution de l’état moral dû à une longue période d’inaction. Chez les boches, c’est la même chose. L’envie d’en finir est aussi grande d’un côté que de l’autre. C’est pourquoi on n’ira pas à l’hiver sans un grand effort pour terminer la guerre. Voilà des réflexions qui peuvent être aussi bien faites à Valencin qu’ici. Quant aux dires de certains soldats qu’on ne peut pas déloger les boches de leurs tranchées, je dis que c’est faux. On les a bien délogés ici. On les a fait reculer d’une douzaine de kilomètres mais pour cela, il faut de l’artillerie. L’avons-nous, cette artillerie ? Oui nous l’avons. Voilà ma réponse. Nous avons l’artillerie, nous avons les munitions, nous avons les moyens de transport en superflu, nous avons tous les services nécessaires, très bien organisés, tout est prêt. Laisser rouiller tout ce bel outillage pendant un hiver sans s’en servir serait un crime et ce crime, on ne le fera pas. Avons-nous tout ce qu’il faut ? Oui ? Pourquoi ? Parce que nous et nos alliés sommes le nombre, parce que nous sommes les plus riches, parce que nous avons la liberté de nos mouvements, parce que nous n’avons pas subi les terribles pertes qu’ont supporté nos adversaires sans cesse en lutte sur leurs divers fronts. Voilà, ma chère Alice, ce qu’il faut répondre aux propagateurs de découragements, aux broyeurs de noir, aux pessimistes. Il faut que vous tous à la maison, ton papa, ta maman, tes sœurs, toi-même, soyez convaincus absolument de notre prochaine victoire. Il faut que vous la prédisiez, que vous l’affirmiez, sans cesse. Il faut que vous montriez sans faiblir une belle confiance dans notre succès à venir. C’est votre manière à vous de combattre, les civils. Les malheureux fantassins qui ont souffert peuvent se plaindre, peuvent hésiter un instant avant de retourner aux tranchées. Ils peuvent avoir un moment de regret avant de quitter de nouveau leur bien être pour toujours. Ce n’est pas ce qui les empêche, au retour, de reprendre bravement le fusil. Et bien il faut les remonter, ces gens-là et non pas se laisser abattre par leur récit plus ou moins inexact, parce qu’incomplet. Ayez donc tous cette confiance sacrée, cette foi qui est notre force. Répandez-là autour de vous, faites-là partager à vos voisins, prêchez-là, cette confiance, sans vous lasser, opposez des arguments aux inepties, tenez-bon, en un mot et vous aurez travaillé non pas pour mais contre le Roi de Prusse. Il faut, pour être vainqueur avoir une foi invincible dans la victoire. Ayez-là. J’ai vu sur le journal d’aujourd’hui que les correspondances militaires allaient être remises sous l’ancien régime. La censure à outrance serait donc morte avant d’être née. Tant mieux, si c’est vrai.
Je me porte toujours très bien. J’y prends peine, aussi. Avec Velle, nous nous soignons du mieux possible. Nous achetons beaucoup d’œufs, de temps en temps un morceau de veau, nous faisons des salades vertes. Jamais depuis longtemps je ne m’étais vu en aussi bonne santé. Quand je pense à cet hiver à Lyon ou Dijon où j’étais toujours tremblant de fièvre. Ça a bien changé. Ma dent me laisse un peu tranquille, depuis deux jours. Je la brûle à l’iode. Ça ne soulage que le lendemain mais le calme dure deux ou trois jours.

A ce sujet, tu as bien fait de te faire arracher cette dent à Lyon. M. Berger est le dentiste qui m’avait arraché la mienne. Tu t’en souviens ? Les bagues de Marcelle et Jeanne peuvent-elles supporter un agrandissement intérieur ? Leur métal est-il assez épais ? Si oui, c’est facile de le faire, on les roule dedans avec un couteau coupant bien. Je ne fais pas autrement. Après, on les frotte avec une aiguille à bas ou une broche à tricoter pour les polir. Ne pas les toucher en dehors. Essayez si c’est possible. Ne les mettez pas dans un étau ni dans des pinces.

Je suis bien content de voir que ce gros Joseph se porte bien. Il ne faut voir dans sa trop grande vivacité qu’un restant des ennuis que tu as eus. Cela disparaîtra avec le temps. Veille bien à la petite. Si elle grandit beaucoup, méfie toi de l’état de faiblesse qui en résulte. Quel dommage que ces Belges soient partis, comment ton papa pourra-t-il faire les battages, si pénibles pour lui ? Si au moins vous trouviez encore quelqu’un pour vous aider un peu.

Je plains ce pauvre Eugène, si peu solide pour aller dans les tranchées. Et Matthias, le voilà bien à sa place. Tu ne m’as pas dit avec tout ça, si David était mort au régiment ou à l’hôpital ou subitement ou de maladie ? Une embolie consécutive à quoi ?

Embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et reçois bien chère Alice, mes affectueux baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Bouquemaison, vendredi 13 août 1915
Bien chère Alice,

La section vient de partir, mais c’est mon jour de repos. J’en profiterai pour faire ma lessive. On nous a lu au rapport hier matin un ordre du général Joffre visant les correspondances. Désormais, il nous est interdit de mettre nos lettres ailleurs qu’au bureau du vaguemestre et il faut les remettre ouvertes. Il nous est défendu en outre de parler de la guerre. Ces mesures ont certainement leur utilité et il n’y a qu’à s’incliner devant elles. Mais tu comprends que mes lettres seront ainsi brèves. Très brèves. Je n’aime pas étaler en public mes sentiments intimes et quand bien même que mes courtes cartes ou lettres n’en parleront guère, tu sauras que mon affection pour toi et pour tous à la maison n’en sera pas moins aussi vive et aussi profonde. Ces mesures sont en exécution depuis le 10 août mais avec une tolérance jusqu’au 20 août pour celles encore mises à la poste civile. Aucune restriction n’a été faite pour les lettres que nous recevons. Tu pourras donc continuer à m’écrire comme par le passé. Encore une fois, je te répète que nous ne courrons aucun danger sérieux. Ne t’inquiète pas inutilement. Je te dis cela, parce que étant contrôlé, j’écrirai moins souvent. Les lettres partiront moins régulièrement aussi. Au revoir bien chère Alice, embrasse bien tout le monde pour moi et reçois pour toi et les enfants mes meilleurs baisers.

Je vais bien.
Lucien
Bouquemaison, mercredi 11 août 1915

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 18 et 19. Cette fois tu m’as gâté et je t’en remercie bien. Nous avons couché sur le front, cette nuit. Nous avons mené des troupes sur le front la nuit tombante et nous avons pris au lever du jour ceux qu’on avait relevés. Du point où on les menait, les soldats avaient 7 kilomètres de boyaux à suivre avant d’arriver à la première ligne. Le boyau est un fossé étroit, de la hauteur d’un homme, tracé en dents de scie. Sans lui, on ne pourrait arriver aux premières tranchées. C’est par le boyau ou pour mieux dire par le dédale des nombreux boyaux que se font tous les ravitaillements en vivres, cartouches, bombes à main, eau potable, évacuation des blessés et malades, etc…Tout se fait à dos d’homme ou par des civières et 7 kilomètres ! Le plus près que nous allons est donc à 4 ou 5 kilomètres des lignes, car les contours des boyaux les allongent. Or à cette distance, on ne craint que l’artillerie. La nuit, sans feu, il est bien difficile d’être repéré, d’autant plus qu’on se déplace sur la route. Le danger que nous courrons du fait de l’ennemi est donc à peu près nul. Sois donc entièrement rassurée à ce sujet.

Tu me demandes si j’ai un uniforme gris clair. Je suis toujours avec les mêmes effets que tu m’as vu. Je ne te parlerai pas des permissions tant qu’il n’y aura rien de nouveau. Mon tour vient vers le 20 septembre, c’est tout ce que j’en sais. Mon camarade pour qui étaient les lunettes est revenu de permission hier. Il me les a payées 3frs 50 plus 0,20 de port, 3frs70. Je t’envoie l’enveloppe des lunettes ne portant que 0,20 de timbre. Les bagues que je t’ai envoyées, paquet recommandé, ne me coutaient que 0,15 en tout. Je crois qu’il y a lieu de réclamer à la poste. J’arrive au sujet des dires de G. fils. Tu me dis que tu hésitais à me le dire de peur que ça ne me décourage. C’est mal me connaître. De deux choses l’une. Ou je dis la vérité et l’opinion de G. ne peut modifier la mienne. Ou alors je te cache la vérité et dans ce cas, je le saurais aussi bien que lui. G. n’a vu que ce que voient les fantassins, c’est à dire à peu près rien, et cela se comprend. Le front n’a presque pas changé depuis onze mois. C’est une preuve que les boches ne sont pas plus forts que nous.

Quant aux détails, n’en parlons pas, voyons l’ensemble. Les lignes de front actuelles côté boche et côté français sont intraversables avec les anciens moyens de combat. Ce qu’il faut c’est une artillerie très puissante, très nombreuse, tirant de très loin, de très gros obus à grand effet brisant qui puissent arracher les fils de fer, les piquets, combler et bouleverser les tranchées, anéantir leurs défenseurs, atteindre au loin l’artillerie adverse avec autant de munitions qu’il en faut pour pouvoir couvrir en quelques minutes le champ de bataille d’au moins trois gros obus au mètre carré. Il faut atteindre l’adversaire, trop bien dissimulé non où il est, car on l’ignore, mais partout où il peut cacher ses canons, bois, champs creux, vallons etc… Voilà le problème.

Les boches l’ont-ils résolu ? Jusqu’à maintenant, ils ne nous l’ont pas démontré. Dans leur tentative d’avril dernier en Belgique, ils comptaient plus sur leurs gaz asphyxiants que sur leurs canons. Et nous ? La preuve n’en est pas faite non plus jusqu’à maintenant. Alors deux choses à choisir : 1. Faute de moyens assez puissants, la situation va s’éterniser jusqu’à ce que l’un des adversaires tombe d’épuisement. Qui tombera ? Les boches ou nous ? Qui est bloqué ? Qui était une nation pauvre avant la guerre ? Qui ne peut renouveler ses approvisionnements ? La réponse est facile. Par ces moyens, nous aurions la victoire.

2. L’industrie des deux camps s’est mise à l’œuvre et a produit les moyens nécessaires pour briser les fronts. Quelle est l’industrie qui arrivera en tête en puissance de production ? Celle des Austro-allemands séparés du reste du monde, privée des transports maritimes et par conséquent des matières premières ou bien l’industrie réunie de l’Angleterre, de la France et de l’Italie, avec la maîtrise des mers. Et soutenue par la grande industrie américaine et celle du Japon. Là encore, il n’y a pas de doutes possibles. Mais sacrebleu, la preuve est assez visible ! Pourquoi donc l’Allemagne veut terroriser les Neutres ? A-t-elle coulé le Lusitania ? Fait-elle cette atroce guerre sous-marine qui la déshonore ? Mais précisément pour gêner cette industrie alliée qui va la vaincre, pour en retarder sinon empêcher les productions des engins de guerre. L’Allemagne a-t-elle réussi dans sa guerre sous-marine ? Non, non, et non ! Alors qu’ils se retournent comme ils voudront, de toute façon ils seront battus. Reste l’hypothèse d’un coup de force contre nous, d’un coup de butoir de toutes les forces boches sur notre front. Et bien ce coup de force, souhaitons-le de tout notre cœur. C’est ce coup de désespoir des boches que j’attends pour le mois prochain et ce sera pour eux une autre Marne encore que celle de l’année dernière. Quant à durer plus longtemps, faire traîner, la guerre en longueur, n’y comptons pas. N’oublions pas que la guerre nous coûte à nous deux milliards par mois et chez les boches, donc ! Ils ont fait la rafle de l’or bien avant nous, preuve que leurs besoins étaient plus pressants que les nôtres. Ce qui nous manque à nous, c’est une population civile assez clairvoyante, assez patiente, assez patriote pour faire confiance à l’armée jusqu’au bout. Ce serait un peu fort que les civils tiennent moins bien que les militaires.

Maintenant, j’appuie mes dires sur les trois faits suivants : 1. Lecture des grands journaux parisiens ayant les meilleurs rédacteurs militaires du temps. 2. Fréquentation continuelle de personnes ayant de hautes relations dans la finance et la grande industrie. 3. Voyages continuels permettant de voir et juger beaucoup de choses. A toi de voir si G. fils, qui t’a alarmée, a de meilleurs moyens d’information. Ce qu’il a vu peut fort bien lui faire croire qu’il pense juste, mais il n’a vu, je le répète, que des détails. Je rends de grand cœur hommage à sa façon de combattre et de faire son devoir.

Je pense, bien chère Alice, que ces longues explications, te feront comprendre qu’il ne faut pas se laisser aller au découragement, jamais. Ne pas croire le premier venu, se figurer qu’il a tout vu et qu’il sait tout parce qu’il vient de se battre contre les boches. Un tel s’est trouvé devant un secteur boche fortifié et il s’écrie aussitôt : « tout le front est imprenable ! » Et les Éparges, alors ! Et N. Dame de Lorette ! Et le Viel Armand ! Et d’autres encore.

Je vais toujours bien. J’ai une vieille racine de dent qui me chicane un peu. Mais ça ne m’empêche pas de manger. Alors ! Ici, les moissons battent leur plein. Embrasse bien pour moi, chère Alice, tes bons parents, et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour les petits et toi en attendant de vous revoir tous.

Lucien
Bouquemaison, lundi 9 août 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 17. Je suis bien fâché que les bagues n’aillent pas à Marcelle et à Jeanne. Je me souvenais bien de ta mesure, ta bague me va à moitié du petit doigt, mais je ne pensais pas que cela fasse tant de différence avec tes sœurs. Tout est réparable, tu me renverras les deux bagues dans un prochain paquet de fromage, par exemple, et tu me donneras la mesure exacte des doigts de ces demoiselles, j’en ferai deux autres, voilà tout.
En outre, je peux les faire sur la forme qui leur conviendra le mieux. Je donnerai ces deux bagues qui ne vont pas à Mme Carra, je les retoucherai s’il y a lieu. Tu vas me dire que j’ai bien le temps pour faire des bagues. Ce n’est pas gros, alors on les porte avec soi et on les fait pendant les interminables arrêts que nous avons en route, dans les gares ou dans les parcs, ça passe le temps !

J’ai reçu une lettre de Mme Carra, ce matin. Je te l’envoie. Sa lettre était enveloppée d’un immense fil de coton à repriser. J’ai eu une demi-heure à la dévider avant de pouvoir lire. Je lui ai dit que je gardais les grandes serviettes dans lesquelles elle enveloppait les paquets qu’elle m’envoie et que je leur faisais des reprises avec la laine violette quand le transport les déchirait. J’avais un peu arrangé ça pour les faire rire. Tu verras leur offre de m’emmener à Valencin en auto quand je viendrais en permission. Il est bien sûr que je l’accepterai, ça me fera gagner un moment de plus. C’est épatant, ces permissions, ceux qui s’en vont partent bien gais, mais à leur retour, ils ont tous le cafard ! De Lyon ici, il faut trois jours et trois nuits de chemin de fer !

Ce soir, il pleut. Il faisait avant une chaleur étouffante. L’air est peuplé ici d’un tout petit moustique noir, long d’un millimètre, à peine visible. Cette bestiole se pose sur tout. On en a des milliers à la fois sur les mains, la figure, les effets, cela produit une démangeaison intolérable. Jamais je n’ai rien vu d’aussi énervant que cette saloperie-là. Les gens d’ici appellent cela bête d’orage. Ça ne se voit que la veille d’une pluie, paraît-il. C’est une infection.

J’ai écrit ce matin quatre lettres à J.L. Gadoud, Prost, Diot, Combes et Paturel Jeannot. C’est tout ce que j’avais en papier à en-tête. Envoie m’en encore, si tu en as. A la rigueur, l’autre ferait, mais l’en-tête les frappe mieux.

Je remarque que tu écrit bien fin les lettres que tu m’envoie. Certes, je les lis très bien, mais ça te fatigue d’écrire de la sorte. On n’écrit pas si vite non plus en écrivant trop fin.

Je ne t’ai pas parlé, je crois, de l’aspect que présentaient les champs de bataille que j’ai pu voir avant qu’il fit tout à fait nuit ces derniers jours. Toutes les maisons sont abandonnées par leurs habitants et peuplées en place de soldats qui se sentent maîtres chez eux. Ça donne une drôle d’apparence aux fermes. Certaines maisons n’ont pas du tout souffert, d’autres au contraire sont entièrement écroulées et la pluie leur a donné l’apparence de vieilles ruines. D’autres montrent des plaies béantes, dans le toit ou les murs. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’abandon des jardins et des champs. Partout les fleurs et les herbes sauvages ont poussé. Les soldats ont tracé des sentiers en tout sens et les trous d’obus font croire à des arbres arrachés de là. Que du travail, pour remettre ces pays en état ! Mais ce qui impressionne ce sont les nombreux petits cimetières avec leurs croix de bois jaune, les unes sur les autres, bien alignées. Les soldats musulmans ont des ornements arrondis en bois pour marquer leurs tombes. Oh, que ceux qui ne croient à rien, qui ignorent le sens du mot patrie viennent méditer un moment auprès de ces tombes pressées les unes sur les autres ! Pourquoi tant de morts, frappés en pleine force dorment-ils là ? Combien de ceux qui pleurent ces morts ne verront jamais le coin de terre où ils reposent, ne sauront jamais le secret de leur agonie. Rien n’est triste comme ces petits champs de morts perdus dans ces campagnes dévastées. Pour le moment, la pitié des camarades vivants entretient ces tombes, mais après la guerre, qui en prendra soin ? Ils sont trop nombreux, nos morts.

Je finis ces quelques lignes en te priant, bien chère Alice de faire à tes sœurs toutes mes excuses pour mon manque de mémoire au sujet de la dimension de leurs doigts. Tu feras part à tes bons parents de mes souvenirs affectueux et je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits en attendant de te revoir bientôt, je l’espère.


PS : j’ai répondu en même temps à la lettre de Mme Carra ci-jointe.
Lucien
Bouquemaison, dimanche 8 août 1915


Bien chère Alice,

Tu sais par ma carte de ce matin que j’ai reçu hier ta lettre du 16 dont j’étais bien heureux. C’est une grande joie pour moi de savoir que je peux compter sur votre affection à tous et je me demande quelquefois ce qui peut retenir à la vie ceux qui sont comme moi engagés dans cet enfer qu’est la guerre et qui n’ont personne à aimer ou qui les aiment pour leur donner le courage de tenir jusqu’au bout. Tu remercieras bien pour moi ton cher papa et ta si bonne maman pour les bons sentiments qu’ils me montrent et que je n’oublierai jamais. Dis leur surtout de se bien soigner, de ne pas se laisser abattre par les événements et par tous les ennuis que cette guerre leur impose. La guerre aura pour eux et pour nous des résultats heureux à tous les points de vue. Elle aura amené encore plus d’union dans notre famille, elle grandira notre patrie, leur rendra ses territoires volés en 71 et augmentera son prestige dans le monde. Le niveau moral du pays sera relevé par toutes les souffrances endurées. Elle aura rendu à la religion, base de toute morale, un immense service en lui permettant de se montrer sous son véritable aspect, prouvé par ses prêtres-héros et ses prêtres martyrs ; en songeant mieux à soi, elle donnera de la plus-value à la terre. Elle nous aura donné aussi le temps de faire, étant séparés, bien des réflexions salutaires qui aideront à notre bonheur et nous serviront de guide pour élever nos enfants dans le droit chemin. Quant au mal qu’elle aura fait à certains ménages dont tu me parlais un jour, crois bien que la guerre n’aura fait que démasquer les hypocrisies en déchirant publiquement les voiles derrières lesquels se cachent les vices-cachés. Il y a donc lieu pour tous d’envisager l’avenir avec une grande confiance. Tenons tous jusqu’au bout, chacun dans notre rôle, pas d’emballements inutiles, ni de découragements injustifiés, du calme seulement. C’est surtout à ton papa et à toi que je demande de voir les choses avec calme. Tout ira bien et tout finira bien à tous les points de vue, particulier et général.

Pour ma part, je ne songe qu’à une chose : bien garder ma santé afin de pouvoir faire tout mon devoir. Plusieurs de nos conducteurs ont déjà été évacués pour maladie. Presque tous étaient aisés, ils auraient pu se bien soigner. Mais non, ils partaient en voyage chargés de clichés photographiques pour prendre des vues, mais sans un morceau de pain. Nous trouverons bien en route, disaient-ils, oui, mais pas toujours. Ils avaient de superbes cache-poussière dernière mode mais pas même une ceinture de flanelle. Beaucoup de luxe et d’inutile, mais rien de nécessaire. Résultat : l’hôpital. Ces gens-là sont pires que les morts car ils coûtent des soins pour lesquels il faut des personnes et de l’argent. Ce sont des poids morts, des charges qui alourdissent notre machine de guerre et ils n’ont pas fait leur devoir. Tout malade, civil ou militaire, est une charge pour la patrie. Il faut donc tout faire pour éviter de l’être.

Mon ancien premier a été évacué hier, je ne sais pas encore dans quelle direction. C’était un marseillais. Bon garçon, mais dépourvu de tout sentiment du devoir. Le lieutenant m’a confié officiellement le camion 8 avant-hier. On a fait l’inventaire outillage et j’ai reçu le livret matricule de la voiture. Je pense te faire plaisir en te disant que cette formalité de la remise officielle du camion (le camion, notre arme et notre maison est une chose considérée pour nous comme sacrée, un peu comme un canon pour les artilleurs) a donné l’occasion à notre officier de me faire des compliments publics sur la manière heureuse dont je m’étais tiré de mes débuts de conducteur par les deux marches de nuit que je t’ai déjà racontées et qui constituaient une épreuve réellement sévère. J’ai eu la joie de m’entendre dire par le lieutenant qu’il était certain que cette voiture était en bonnes mains. Peut-être me dorait-il un peu la pilule, car il m’a maintenu seul, sans second « ça ne vous changera pas beaucoup, m’a-t-il dit, car je sais bien qu’il n’y a que vous qui vous occupiez du camion. » En effet, mon ex-premier, paresseux de premier ordre, n’y faisait jamais rien, alors je faisais le travail pour que notre camion ne fût pas remarqué par sa saleté. Félicitations méritées ou intéressées, je ne sais. Il y a peut-être du vrai dans les deux. Quoi qu’il en soit, j’aime mieux être conducteur que second, comme j’étais avant. J’ai fait tout mon parcours d’hier, plus de 120 kilomètres sans second et je n’ai jamais été en retard. La marche en convoi n’est pas aussi agréable que d’aller seul sur une route. On a toujours une voiture à 25 mètres devant qui vous cache les obstacles et vous borne l’horizon. Il faut maintenir les allures, ne pas laisser augmenter l’intervalle, ne pas s’arrêter brusquement par rapport à celui qui vous suit derrière. Et puis quand c’est sec, on est tout le temps dans la poussière. Heureusement que j’ai de bonnes lunettes. La poussière a beau être épaisse, je peux ouvrir les yeux quand même, c’est l’essentiel.

Nous entrons dans une période de travaux plus sérieux que ce que nous faisions avant. Nous allons beaucoup plus loin qu’avant. On nous habitue aux marches de nuit ; nous ne roulons plus guère sur les grandes routes ; on affecte de nous faire passer au contraire dans les petits chemins étroits aux contours difficiles. Tout cela est pour nous entrainer à d’autres difficultés que je sens prochaines. Il ne s’agira pas toujours de parcourir les mêmes régions. Il est bon de s’habituer d’avance aux éventualités d’une campagne plus active. Cette entrée en campagne, je la vois arriver de jour en jour, bien qu’aucun journal n’en souffle le moindre mot. Les Anglais arrivent toujours par énormes masses. Epatants, ces gens-là, je ne peux m’empêcher de les admirer. Rien de nerveux chez eux, tout se passe avec calme et méthode. Ils ont mis le temps pour s’apprêter, mais ils le sont admirablement. Chevaux, voitures et matériel sont à faire envie. Or les Anglais ont pour habitude de bien réfléchir à leurs projets, de s’y bien préparer ensuite et de persévérer dans leurs efforts jusqu’au succès complet. Leur effort en ce moment est complet et continu. Ce n’est pas pour le plaisir de venir hiverner en France, bien sûr, que tant de troupes anglaises s’amènent. Je n’en dis pas plus… Attendons les évènements avec la plus grande confiance, l’histoire va avoir de nouvelles pages à écrire.

Lundi matin 8 heures.

Ma lettre a été interrompue hier par le passage d’un taube poursuivi par un de nos biplans. Les canons lui tiraient dessus, mais il était si haut qu’il n’a pas été atteint, malheureusement. Un éclat d’obus est tombé ici sur une maison, il a coupé une poutre du toit, traversé le mur et s’est enterré dans une pile de gerbes. Ce matin, les taubes ont du revenir car à 5 heures, les canons cognaient fort ; mais j’étais couché, je ne suis pas allé voir. Tout à l’heure, les mitrailleuses pétaradaient en l’air, mais il y a du brouillard, on ne peut rien voir. Ces taubes que nous n’avions pas vus depuis longtemps sont l’indice que quelque chose de nouveau les attire. Ils veulent se renseigner sur nos préparatifs. Mais ils sont obligés de se tenir si haut qu’ils ne doivent pas voir grand chose. Il faut environ demi-heure à un avion français pour s’élever à 3000 mètres et pendant ce temps-là, ces salauds s’esquivent plus loin. Tu as vu par les journaux les échecs russes. Il est probable que les boches vont établir une ligne de front en Russie avec leurs fameuses tranchées et qu’ils vont venir tenter la fortune sur notre front. Le front italien, dans une région très montagneuse, ne se prête pas à de grandes opérations. C’est donc sur nous que le Kaiser va ramener ses troupes. Nous attendons ce jour avec impatience, tout est bien prêt pour les recevoir, ils n’auront pas affaire à ces malheureux russes dépourvus de munitions. Leurs plus redoutables adversaires, les Anglais et les Français, sont ici. C’est là, la clé, c’est là que se jouera le grand coup. Les boches peuvent amener ici (sur le front français) toutes leurs troupes à la fois, ils n’auront pas même la supériorité du nombre. Nos armées sont fraîches, bien reposées, bien munies de tout. Nos hommes ne demandent qu’une chose : se battre et en finir. L’état d’esprit général est que, comme hommes, les boches ne valent pas les nôtres et c’est parfaitement vrai. Dans ces conditions, ou nous serons attaqués par les boches et nos contre-attaques les ramèneront au Rhin ou nous prendrons l’offensive les premiers. Mais nous sommes sûrs du succès.

En septembre, la terre sera dépouillée de ses récoltes qui offrent trop d’abris faciles et alors les grandes batailles auront lieu. Chacun des deux adversaires va s’engager à fond et la guerre sera finie après. Cela ne peut pas toujours durer non plus comme cela. La guerre d’usure n’est pas possible. Ça coûte trop, chaque jour. Par ici, les moissons battent leur plein. Mais il pleut trop souvent, ils rentrent les gerbes une fois sèches dans les granges et ils battront cet hiver à loisir. Quelques uns à court de paille ou de graines battent quelques gerbes. Ils traînent pour cela leurs batteuses à plan incliné dans les champs même et battent sur place. Ils relient toute la paille en gerbe.

Je n’ai rien reçu des cousins A. depuis le 14 juillet, contrairement à ce que tu m’avais annoncé. Rien non plus depuis très longtemps de St R. C’est moi qui avais écrit le dernier. Je vais aujourd’hui envoyer quelques lettres sur mes en-têtes, à moins qu’il n’y ait un départ imprévu.

Je ne vois rien de bien intéressant à te raconter. Le courrier va venir ce matin. On l’attend toujours impatiemment. Le M. des Logis Velle va bien mieux, il a repris son service. Il mange toujours dans le camion, avec Planche et moi. Le chef Maugis est en permission à Paris. Donne moi toujours des nouvelles des petits. Le temps me dure bien de voir ce petit Joseph. Je ne m’imagine pas bien ce que c’est qu’un enfant de cinq mois. Il les aura bientôt. Que comprend-il ? Et ma Marcelette, sait-elle un peu écrire ? Je voudrais bien voir ça.

En attendant l’heure du retour, définitif ou provisoire, le t’embrasse, bien chère Alice, ainsi que tous bien affectueusement.


Lucien
Bouquemaison, dimanche 8 août 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier au soir avec un extrême plaisir ta grande lettre n°16. Merci bien. Je t’écrirai ce soir si nous ne marchons pas. Nous avons roulé douze heures consécutives hier. Temps pluvieux. Mon premier a été évacué sur l’intérieur. On m’a nommé officiellement à sa place sur le 8, mais je suis toujours seul pour le moment. Je vais toujours bien, sauf une dent qui me taquine et qu’il faudra que je fasse arracher encore. Je n’ai besoin de rien pour l’instant si ce n’est que si tu trouvais (sans que la mémé le voit) quelques fromages en balade ! C’est mon grand régal. Mes affections pour tous. Je t’embrasse


Reçu une carte de ma sœur, dis le lui.
Lucien
INDEFINI, jeudi 5 août 1915
Jeudi 5 août 1915 10 heures du matin

Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir les lunettes en bon état. Je vais les compter 3fr50 et le port en plus. Il faut bien ça pour ta peine. Rien reçu de toi en lettre. Nous avons fait l’autre nuit un voyage des plus mouvementés : 10 heures de volant, la nuit entière dehors, la pluie continuelle, le brouillard, trois collisions, quatre embourbages, arrachages de bornes, etc…

Nous sommes partis à 6h30 du soir, nous traversons des vallées profondes et à la nuit, nous arrivons dans un chemin étroit bordé d’une haute haie. Des quais d’embarquement en bois étaient dissimulés de loin en loin dans cette haie. Nous nous rasons et nous prenons notre chargement : 50 sacs de ciment chacun. Une fois chargés, nous repartons et rejoignons la grande route. La nuit est très noire. Il pleut. Nous allumons nos feux réglementaires, un gros phare à l’acétylène et une lampe à pétrole à l’avant, un feu rouge à l’arrière. Tout va bien, pour commencer, mais nous touchons à l’endroit où la route a été ravinée par les obus boches. Nous prenons un petit chemin à gauche et à un kilomètre, nous rencontrons des autobus garés pour la nuit sur ce chemin. Les trois premiers camions glissent à la fois dans le fossé et s’embourbent. Joli travail ! A force de temps, on les dégage mais le chemin est impraticable. Il faut faire machine arrière pour le reste du convoi et reprendre un autre petit chemin pour rejoindre la tête de colonne. J’ai eu la chance de reculer droit et il ne m’est rien arrivé.

Enfin nous repartons tous. J’avais pour second un fantassin venu récemment des tranchées, un futur chauffeur. Nous approchons de la zone dangereuse ; on nous fait éteindre le phare. Nous gardons les lanternes ; la route est très glissante et il pleut toujours. Nous rencontrons ou nous dépassons des files de voitures qui font le ravitaillement. Il faut toute notre attention avec ce mauvais éclairage pour que rien n’arrive. Enfin nous voilà en plein dans les lignes. On éteint tout, avant et arrière. Un grand talus de chemin de fer est devant nous. On le passe sous un tunnel de 15 mètres. Une fois engagé là-dedans, je n’y vois plus rien, c’est un vrai four. Je m’arrête et quand celui qui me précède a débouché, je me dirige sur la clarté qu’offre la sortie du tunnel. Dehors, la nuit est de plus en plus noire. Nous avançons à peine. Nous rencontrons des masses plus sombres. Le second, debout sur le marchepied, m’avertit. C’est une voiture, c’est un caisson. Une autre masse plus grosse, c’est un camion-auto, une section sans feu qu’on rencontre. Je tiens bien la droite, je sens le camion qui glisse dans le fossé. Je me redresse d’un coup de volant à gauche et pan, un grand choc. Je viens d’entrer dans le flan d’un autre camion qui me croisait. Ça n’y fait rien, on repart et on n’a pas de mal. Personne ne s’en est aperçu dans ce ronflement de moteur. Il faut une tension d’esprit incroyable pour se tenir dans le bon chemin. Aux contours, nos chefs font la double haie et nous font défiler entre eux : à droite, à gauche, braquez à fond, arrêtez.

On n’y voit plus rien. Nous sommes dans un village. Je prends un mur blanchâtre pour la route, dans un contour et je veux m’y jeter dessus. L’officier m’avertit à temps. Ce contour est terrible, je ne sais plus de quel côté me diriger. Est-ce à droite, est-ce devant, ou à gauche ? Mon second hésite. On ne voit que des masses confuses. Sont-ce les maisons ou les camions ? Et il pleut ! Enfin, une fusée éclairante monte au ciel, comme un éclair. Je vois la route et je repars. Bienheureuses fusées, elles seules permettent de se diriger. Qui les envoie ? Les Français ou les Boches ? Je ne sais.

Enfin, après mille ennuis de ce genre, nous arrivons au parc du génie. Un vieux donjon écroulé à moitié sert d’entrepôt pour le ciment. Tout autour, c’est un verger. On entre par un étroit pont levis. Cette fois, une lanterne sourde nous éclaire. Nul ne passerait sans ça. On évolue dans les pommiers, on casse des branches. Enfin, ça y est, on nous décharge. Nouvelle manœuvre pour sortir des arbres. Je vais me ranger à la suite des autres au sommet d’une descente rapide. Pendant qu’on décharge les suivants, je mange un morceau avec mon second. Dans le ciel on voit passer de grands coups de projecteurs ou les sempiternelles fusées. Quelques coups de canon au loin. Toute la journée, les obus ont plu, où nous sommes, mais à cette heure, c’est calme. Il est deux heures du matin. La pluie tombe toujours par ondées intermittentes.

A ce moment, j’éprouve les premières hallucinations que les camarades ont supportées aussi. C’est une chose curieuse. Je mangeais tranquillement quand je vois mon camion partir tout seul. Je lâche mon pain, je saute sur les freins. Je serre aussi fort que je peux, rien à faire, j’avance toujours. Mon second rit. Le camion n’avait pas bougé. Tous les premiers ont eu de ces illusions qui sont dues paraît-il au surmenage du cerveau pendant cette marche de nuit. Le chauffeur du numéro 15 a été le plus éprouvé. Il voyait que le camion devant lui reculait sur lui. Il s’est mis à reculer lui aussi. Il a enfoncé celui qui le suivait. Encore une hallucination, le camion de devant n’avait pas bougé. Un autre, croyant voir reculer un camion cornait désespérément pour l’avertir. A un moment, quand nous sommes partis, j’ai arrêté mon camion en croyant simplement ralentir. Je croyais que je marchais et je ne comprenais rien à mon second qui me criait de partir. Il a fallu faire la même marche à tâtons pour revenir. Cette fois, nous dépassions de longues files de soldats qui, les malheureux, revenaient des tranchées sous la pluie. Ils grimpaient en passant dans nos camions vides, pleins de poussière de ciment. Et ils ont du se ranger propres avec leurs habits tout mouillés. Enfin on nous fait rallumer les phares, fini les illusions. Nous filons à toute vitesse. Le jour, un jour blafard, se lève peu à peu. Alors que je transpirais à grosses gouttes pendant la marche sans feu, je me sens glacé, je relève la vitre de devant que j’avais abaissée pour y voir. Je remets le rideau à ma droite. Mais j’étais tout mouillé du côté droit, ma capote était transpercée, je n’avais pas pris mon imperméable, ne pensant pas être obligé de baisser la vitre et de relever la capote. Nous roulons à 40 à l’heure. Mon second dort comme une roche. Vers les 3 heures, je sens que le sommeil me gagne. Nous étions arrivés à minuit, la nuit avant. Je me crispe au volant et j’ai toutes les peines du monde à me tenir éveillé. Je rouvre énergiquement les yeux, je lutte… Et tout d’un coup, je me retrouve dans le fossé. Ça c’est le bon réveil ! Je secoue le second pour qu’il remette le moteur en marche et je m’arrache tout seul. Un seul camion m’a dépassé, prêt à me tirer à la corde. Cette fois, je suis bien réveillé ! Nous repartons comme des fous pour rattraper la tête du convoi. Je ne suis pas le seul à qui cette mésaventure est arrivée. Dans une autre section, trois camions se sont égarés. Une autre section encore n’avait pas pu trouver le parc dans cette nuit. Nous sommes arrivés à 4 heures et demi. Je me suis couché à 5 heures, mais je n’ai eu que des cauchemars. Je me suis levé à 10 heures et demi, soupe à 11 heures. Nettoyage et plein l’après-midi. J’étais vanné. Cette nuit passée, je me suis couché à 8 heures et il était sept heures et demie quand je me suis réveillé ce matin. Tout penaud de voir qu’il était si tard, j’ai manqué l’appel de 7 heures. Velle qui va mieux est venu me réveiller.

Aujourd’hui, je suis dispo comme tout, prêt à recommencer. Jamais je n’ai vu nos chefs aussi patients que ce soir-là. Ce n’était pas le moment de crier non plus. Je ne t’ai mis tous ces détails que pour te montrer un peu notre genre de travail. C’est comme je te l’ai souvent dit, peu dangereux en somme, mais pénible. Je ne crains pas ces réelles difficultés. Il me semble qu’en les surmontant, en menant à bon port la cargaison, c’est une petite victoire sur les boches quand même et cela donne un peu de cœur à l’ouvrage. Ça remonte mieux le moral qu’une revue. Tu vas me dire, pour quoi faire, ce ciment ? Je l’ignore, peut-être est-ce pour faire les plates-formes de nos nouveaux gros camions. Je sais que nous avons des camions de cent tonnes, ce qui doit approcher des 420 boches, comme calibre. Ne crois pas que la France ne fait rien. Attends-toi plutôt à la surprise d’une victoire plus soudaine encore que celle de la Marne. Dans un mois … nous verrons ! Je cache cette phrase.

Lundi nous sommes allés au Mont Saint Eloi d’où on découvrait si le temps eut été clair, toutes les lignes boches vers Lorette et Neuville Saint-Vaast et hier nous étions à Arras côté sud.

Je vais toujours très bien. Aujourd’hui vient de partir en permission mon camarade Hôte-Bridon, le chef de notre atelier. Il était essayeur d’autos chez Berliet et conduisait fréquemment les Guérin de Saint-Quentin qui ont des capitaux chez Berliet. Il pense aller à Saint-Quentin et passer vers toi en revenant. Je lui ai donné un mot pour toi. C’est un type très franc. S’il peut aller te voir, il te dira comment je vais.

Comment vont tes parents ? Voilà encore ces regains qui vont commencer. Avez-vous toujours votre Belge ? As-tu reçu mes fameuses bagues ? Tu remercieras Joanny pour le dérangement que je lui cause avec ces lunettes. Ce modèle est le plus pratique de tous, car elles ne prennent pas de buée comme les autres en caoutchouc qui serrent et font transpirer la peau. Je les croyais bien plus chères.

Embrasse bien tes bons parents pour moi ainsi que Marcelle et Jeanne. Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants. Le petit a-t-il beaucoup changé depuis sa dernière photographie ? Reçois, chère Alice mes meilleurs baisers en attendant de te revoir ainsi que tous.


Lucien
Bouquemaison, lundi 2 août 1915
Sur la route....
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte, j’étais en voyage. Ce matin on m’a remis deux paquets qui étaient arrivés hier. Ils sont en très bon état. J’ai vite fait avec un hamac provisoire car il nous a fallu partir à nouveau. Nous arriverons, je pense, à minuit si aucun obus ne nous occis en route, car nous allons au front. Ces deux paquets me font un très grand plaisir. D’abord pour le couchage. On arrive brisé par 18 ou 20 heures de voyage et je n’avais plus rien pour me coucher, mon hamac faisait entendre de sinistres craquements et je le raccommodais avec des ficelles qui me coupaient les reins. Je me suis fait un matelas avec le crin et les sacs, et l’oreiller va me sembler un luxe inouï. Je suis toujours seul sur le camion.

Mardi matin 8 heures.

Nous sommes arrivés hier au soir à minuit après un voyage en plein sur la ligne de feu. Nous avons passé de nuit, sans feu, par une pluie battante, entre nos pièces et l’ennemi. Mais le temps trop sombre empêchait l’éclat des fusées éclairantes. Je t’écrirai plus longuement mes impressions. Comme débuts de chauffeur, je réussis bien. Je crois que nous repartons ce soir. J’avais eu le temps hier d’installer provisoirement mon hamac avec ton envoi. J’ai passé une bonne nuit. Remercie bien pour moi tes parents pour toutes les bonnes choses qu’ils m’ont envoyées dans le paquet, notamment pour l’élixir de Grande Chartreuse qui me fait un grand plaisir. Ne m’envoie plus rien pour le moment. Je vais très bien. Velle est toujours malade, Tristelle et mon premier aussi. Je te laisse, j’ai bien à faire, mon camion est sale comme tout par cette boue d’hier.

Embrasse bien tous pour moi et reçois, chère Alice, mes plus affectueux baisers.

Lucien
Bouquemaison, dimanche 1er août 1915
Ma bien chère Alice,

Je voulais te raconter en détail notre voyage d’hier, mais le temps me manque. Nous repartons ce soir pour toute la nuit, paraît-il. Nous devions partir il y a un moment, mais on a retardé notre départ, car les obus tombent en ce moment où nous devions aller ce soir. Bien entendu qu’avec ma chance habituelle, il ne nous arrivera rien. Je te dis tout, franchement, tu vois, rien de moins, rien de plus. Hier, bien que ce fut nuit, j’ai vu un village dévasté, avec son cimetière abandonné, plein de trous d’obus. Les maisons avec leurs grandes charpentes nues, veuves de tuiles que l’explosion des obus enlève en masse, ont des aspects lugubres. Nous avons passé dans un terrain prodigieusement fouillé, creusé en cavernes, en boyaux, en tranchées, en crevasses minces d’où les gros canons émergeait leurs grandes gueules. C’était impressionnant, bien plus que je ne peux le dire. De longues files de fantômes glissaient sans bruit sur les côtés de la route. C’était la relève des tranchées, des files de caissons d’artillerie, pourvoyeurs d’obus, traversaient les champs en suivant les creux. Tout cela dans un silence incroyable. Nous autres, nous passions lentement, nous aussi. Au ciel montaient sans cesse des fusées, impuissantes à nous éclairer, le temps était trop couvert. Pas un coup de canon. Cela faisait une rude différence avec l’après-midi où nous dévalions en trombe dans les petites villes avec le tintamarre de nos 400 camions. Rien d’amusant comme la traversée des bourgs. La tête de colonne ralentit bien un peu mais la queue, à plusieurs kilomètres, en arrière passe le village à toute vitesse pour suivre. Le jour ça va bien, mais la nuit, ce n’est pas si amusant. Et puis ces lourds camions ne sont pas aussi maniables que ma Panhard. Mais cela me va. Il me semble qu’en tenant le volant, je suis plus directement utile et maintenant qu’on va sous le feu, je n’envie plus rien à personne.

J’ai reçu ce matin ta deuxième carte du 30 juillet et une jolie lettre de ma sœur sur 6 pages qui m’a fait bien plaisir. J’ai reçu aussi les deux lettres de papier à en-tête. Merci bien de tout ceci. Je me suis fait un hamac épatant, j’ai bien mieux reposé que d’habitude et la perspective de passer une nuit blanche ne me fait pas peur. J’aurais un bon lit en revenant, grâce à toi. Le Maréchal des logis Velle est malade, toujours les coliques. Je vais toujours très bien, je me nourris bien. Je crois que c’est là tout mon secret pour résister. Les gens par ici commencent à couper quelques blés. Temps chaud et pluvieux par giboulées. Nuits froides.

Ecris-moi tant que tu pourras, tes cartes à défaut de lettres me font un grand plaisir car elles ne me laissent pas dans l’inquiétude. Je sais bien que tu as beaucoup d’ouvrage aussi. Embrasse bien tout le monde pour moi à la maison, ne te fais pas de mauvais sang surtout et en attendant le bonheur de te revoir, reçois mes meilleurs baisers pour toi et nos chers petits.




Lucien
Bouquemaison, samedi 31 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Je t’ai mis tout à l’heure à la poste 4 bagues de ma fabrication. Je te les donne à toi, tu les redistribueras à ton gré. Cependant j’aurais aimé que tu gardes pour toi celle à pans, plus petite que l’autre, à pans également. La plus petite est pour ma Marcelette, évidemment. Dans mon idée, je pensais que la grosse à grands pans conviendrait au triomphe d’une fiancée, celle à œil rond plus modeste irait bien au doigt d’une jeune fille sage comme Jeanne. Celle que je te destinais, à petits pans, est la première que j’ai faite. C’est celle qui m’a coûté le plus de travail et je la faisais à ton intention. Mais tout cet arrangement n’a rien d’obligatoire et je te laisse libre de choisir celle que tu voudras. La mode est de porter les bagues de guerre à n’importe quel endroit, en raison de l’impossibilité où sont les fabricants de prendre mesure de leurs clientes. L’aluminium est moins dur que l’argent. Il ne rouille pas mais il se ternit un peu. On le nettoie avec de la flanelle ou un chiffon de laine quelconque. Ces bagues ont l’inconvénient de noircir les doigts. Toute leur valeur est plutôt souvenir d’une époque. Leur origine a un rapport avec les évènements de cette guerre car le blocus anglais ayant amené la pénurie de cuivre en Allemagne, celle-ci a remplacé le cuivre par l’aluminium pour ses fusées d’obus. Ces fusées, en forme de tube, étaient ramassées par les fantassins des tranchées qui, les premiers, ont découpé ces tubes pour en faire des bagues plus ou moins façonnées. Je possède deux de ces fusées, je les réserve à Mme Carra, comme curiosité. J’emporterai tout cela en permission. Je voudrai te le montrer et nous ne leur porterons qu’ensuite. Les bagues que je t’envoie et qui, je l’espère, t’arriveront, sont faites avec des débris de ces fusées trop abîmées. Nous les fondons au feu de la forge à 800 ° de chaleur. Nous les coulons ensuite dans un petit moule en terre ou en plâtre et on finit la bague à la lime ou au couteau. Je vais en faire une pour Mme Carra et deux autres pour Joséphine et Rose. Pour ces deux dernières, j’aimerais avoir la mesure de leurs doigts, dessinée sur une feuille de papier en suivant le contour intérieur d’une de leurs bagues avec un crayon bien fin ou en me donnant le diamètre intérieur en millimètres, si tu le peux.

Je te joins une de ces proclamations avec la traduction mot à mot, dont tu déduiras le sens en français.

Je vais très bien, les nuits sont froides. Dès que le crin sera arrivé, je ferai vite un hamac. Je couche sur une simple toile et je n’ai pas chaud, surtout vers le matin. Tous mes camarades se plaignent du froid, la nuit. J’aurai assez de provisions de ce que tu m’as envoyé. Je remercie bien tes parents qui ont tout fourni. J’espère bien pouvoir leur en être reconnaissant autrement qu’en paroles. Je te dirai quand les paquets arriveront. Peut-être au courrier de demain.

Tu as dû recevoir 12 (une carte) et 13 (une lettre d’hier). Je te remercie bien de ton paquet et de tes lettres si affectueuses qui me font un très grand plaisir. Je ne t’enverrai rien comme linge usé avant ma permission. Je l’emporterai en même temps. Ne m’attends pas à l’improviste, je t’écrirai toujours avant pour t’avertir.

Embrasse bien tes bons parents pour moi, ainsi que tes sœurs et reçois bien, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants de qui le temps me dure bien.

Lucien
Lucien
Bouquemaison, vendredi 30 juillet 1915
Vendredi soir 4 h 30 juillet 1915

Ma bien chère Alice,

Le courrier vient d’arriver. J’ai reçu tes lettres 14 et 15. Cela me fait bien plaisir car il y avait cinq jours que je n’avais rien reçu de toi et j’étais un peu inquiet. Tes lettres ont eu plus de retard que d’habitude. En voilà toute l’explication. C’est la poste qui est en cause. J’ai reçu en bon état le paquet d’un kilo. Merci bien de tout cela. Le maréchal des logis Velle est arrivé de permission hier soir. Nous avons repris notre popote commune. Planche est venu se joindre à notre groupe. Nous sommes donc trois. Planche sait très bien cuisiner, ça m’aidera. Je t’ai dit que mon premier était malade. Le lieutenant m’a nommé premier conducteur à sa place, mais je n’ai pas de second, je suis tout seul au camion. J’ai déjà fait deux grands voyages comme conducteur. Ce petit avancement me fera aller un peu plus tôt en permission mais il ne faut pas compter que ce soit avant septembre. Il nous manque de plus en plus des hommes.

Hier, un des plus anciens du convoi, un homme de 45 ans qui voyait son tour de permission reporté après de jeunes hommes non mariés de 25 ans n’a pas su retenir sa colère devant l’officier : il a été puni de quinze jours de prison . On l’a emmené de suite, nous ne le reverrons probablement pas. Encore un de moins. Aujourd’hui, nous avons eu une grande revue. Je t’écris en attendant l’arrivée du commandant qui devait la passer à une heure et il est quatre heures. Nous sommes dans la Somme, maintenant. Le pays me plait mieux, il fait assez chaud depuis deux jours.

Cette revue nous a beaucoup occupé. Vos bagues sont finies mais je n’ai pas encore eu le temps de les envoyer. Il y a une poste ici, ça me sera assez commode. Je n’ose pas envoyer le paquet de Mme Carra, j’ai peur qu’on ne me le vole en cours de route. J’aime autant d’attendre d’aller en permission, je le leur emporterai. Toute cette ferraille est lourde et peut difficilement passer pour du linge.
Tu me dis chère Alice, qu’on trouve à Valencin, des antipatriotes tant qu’on veut et tu me cites Jules, Francisque, B. (lequel ? ). Cela ne peut pas m’étonner, ces gens-là et d’autres encore étaient dépourvus de toute valeur morale. Penses-tu que la guerre leur en a donné ? Ne te figure pas pourtant que tout le monde soit comme eux. Il y a encore beaucoup de bons Français, heureusement et ce sont les bons qui feront l’opinion après la guerre, aussi ignobles que les boches et moins brave qu’eux. Dis à ton papa que ce n’est pas la peine de répondre à ces gens-là, nous vaincrons bien sans eux. D’ailleurs ils ne font pas tant les lâches qu’ils le disent, car tout chef lâche ne revient jamais vivant d’un assaut. Quant à Francisque Rey, qu’il tape sur sa peau de tambour et se taise, lui qui n’a rien vu. J’aime mieux entendre parler de ce brave petit, l’Henri, qui a été blessé au feu. Quant à être boche, comme l’a dit Jules, c’est autre chose. Le Maréchal des Logis Velle m’a fait lire une lettre qu’il a reçue de sa tante qui a été évacuée à Nice. C’est lamentable, quand les boches arrivèrent dans son village, ils firent mettre tous les habitants dans l’église, puis ils choisirent 17 hommes, jeunes garçons et vieillards et les fusillèrent. Après ils mirent le feu au village. Cette pauvre femme explique ça simplement. Leur fermier et ses deux fils furent fusillés, de leur maison à eux, il ne resta que quelques lambeaux qu’elle énumère. Ensuite, les boches trièrent la foule des habitants, ils gardèrent avec eux les jeunes femmes ou filles et tous les autres, vieillards et enfants, furent emmenés en Allemagne à pied. Cette femme raconte tout …. (manque bas de page) de mauvais traitements … Enfin on les passa en Suisse où on leur fit meilleur accueil, puis de là, on les a envoyés en Savoie où les émigrés étaient si nombreux qu’il fallut les évacuer ensuite à Nice ou ailleurs. Le mari de cette dame, épuisé surtout par l’ennui qu’il s’était fait, mourut quelques jours après leur arrivée en France. Elle est donc seule, veuve, et sa fille, mariée, est restée aux mains des boches. Elle n’en a aucune nouvelle. Tu vois par cet exemple réel ce que c’est que l’invasion d’un pays. Les malheureux qui ne veulent pas défendre leur pays ne savent pas ce qu’ils disent. Les hommes fusillés, les femmes martyrisées, les enfants tués quand leurs pleurs troublaient le repos des boches. Voilà ce qu’on supporté les malheureux pays annexés. Si les boches se sont un peu calmés, c’est qu’ils se voient perdus. S’ils se sentaient les plus forts, ils extermineraient les Français jusqu’au dernier pour prendre leur place. Nous ne nous faisons pas d’illusion là dessus.

Pour ma part, dans ma petite sphère, je fais tout ce que je peux pour bien faire et contribuer pour ma modeste part à la victoire finale. Il m’eut été facile d’attraper une angine qui m’aurait ramené vers toi. Mais je n’en ferai rien, au contraire. Je me soigne bien pour résister et je me défends bien contre les maladies. Je me suis débarrassé de ces coliques et bien que je sois tout seul au camion, ce n’est pas le plus sale, tant s’en faut. Les faux-cols auraient bien voulu que ce soit l’un d’entre eux qui passât premier à ma place, mais c’est un genre de faveur qui heureusement ne peut guère s’accorder aux nullités. Conduire un camion chargé dans cet encombrement que je t’ai décrit plusieurs fois demande une certaine habitude du volant et la plupart de nos beaux messieurs ont pris leurs brevets après la guerre, après trois ou quatre leçons dans des écoles de chauffeurs, brevets achetés à prix d’or. Ici, ce n’est pas la même chose. Les accidents arrivés par la faute des conducteurs sont punis très sévèrement et entraînent le renvoi dans l’Infanterie. En même temps, tout camion abîmé est une mauvaise note pour l’officier de section. Alors on ne donne pas le volant à tout le monde. Voilà bientôt trois mois que j’étais deuxième conducteur et je ne conduisais jamais. Tu vois ce noviciat !

Ton papa croit toujours à la guerre d’usure. Certes, c’est un moyen d’avoir la fin des boches, mais nous sommes obligés de le faire. En attendant, croyez à la fin de la guerre pour bientôt. Encore une fois, je te le rappelle, tout ce que je vois me pousse à croire en une rapide victoire. Les Anglais font un énorme effort. Ces gens-là mettent le temps pour tout faire, mais ils le font bien. Cette guerre est une guerre industrielle. Croire que l’industrie allemande vaincra l’industrie anglaise est une erreur. N’oublions pas que les Anglais ont vaincu Napoléon et il avait pourtant une autre envergure que Guillaume II. Quant à la guerre d’usure, je n’y crois pas. Elle coûte trop. Enfin, attendons encore un peu.

Je me porte toujours très bien. (j’ai interrompu cette lettre pour passer la revue, tout a bien été). Comme nous avons changé de région, je ne sais pas bien quel va être notre nouveau travail. Ce n’est plus les mêmes troupes. Ça va encore nous faire du nouveau. On était las de voir toujours les mêmes pays.

Dis à tes parents de bien se soigner, dis surtout à ton papa de ne pas se tracasser pour la guerre. Tout va très bien. Nous serons victorieux. Qu’importe que ce soit un peu plus tôt ou un peu plus tard. Ce ne sont pas les criailleries de quelques imbéciles qui compromettront notre succès. Il paraît que la femme d’Urbal est aux mains des boches, à Sedan. Elle est paraît-il entourée par eux du plus grand respect. Ces gens-là ne respectent que les forts, les très forts… que nous sommes.

J’ai reçu une lettre d’Emile, ce matin. Rien d’extraordinaire. Embrasse bien tes chers parents pour moi. Fais ton possible pour qu’ils gardent leur santé. Merci bien de tes lettres et de leurs détails qui m’intéressent beaucoup. Reçois, chère Alice, les meilleurs baisers pour toi et les enfants.



Lucien
Croisette, mardi 27 juillet 1915
Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’aujourd’hui. Cela m’ennuie toujours, car je sais bien que quand il y a quelqu’un de malade, le petit ou toi, tu es empêchée d’écrire. Je vais attendre avec encore plus d’impatience le prochain courrier. Ce matin nous sommes partis à 6 heures pour porter des obus et nous sommes arrivés à midi. J’ai trouvé en arrivant la lettre du sous-préfet au sujet des allocations et comme le facteur passait, je te l’ai vite renvoyé avec un mot. Tu vois que le préfet n’a pas jugé cette allocation impossible par suite du fait de mon engagement. En la transmettant à Vienne (voie hiérarchique descendante) c’est preuve qu’il n’y a pas d’empêchement en haut lieu. Seulement il eut fallu faire la demande dès le début, ma lettre fut ensuite venue à l’appui. Le préfet n’ayant trouvé aucune demande de toi était bien forcé de me dire de la faire. Tu dois l’avoir faite à cette heure. Suis bien mes recommandations à ce sujet. Soutiens bien cette raison primordiale : que ton papa ne nous doit rien. Qu’il te fournisse une protection morale, des soins quand tu as été malade, c’est entendu, mais tu ne veux pas être entièrement à la charge de tes parents. Voilà le point sur lequel tu t’appuieras en cas d’enquête des gendarmes. Tu te rappelleras si c’est nécessaire que je suis engagé à la date du 24 octobre et présent sous les drapeaux le 26 octobre. En droit, l’allocation te serait due depuis cette époque. Tiens moi bien au courant de suite chaque fois que tu sauras quelque chose.

J’ai écrit à mes parents et à ma sœur hier. Le Maréchal des logis Velle est toujours en permission. Il rentre à la fin de la semaine. Je fais ma petite popote seul en attendant. Les malades se suivent. Mon premier est malade à son tour, toujours du ventre, comme la plupart. Le major l’a mis au régime, du lait et des œufs, rien d’autre. On l’a pesé ce matin à l’hôpital et si dans huit jours il n’a pas repris, on l’évacuera ! C’est moi qui conduit le camion en attendant. Je tiens bien le coup pour ma part. Je me soigne, depuis que je fais un peu de cuisine à part, je n’ai plus eu de coliques. Mais tout est trop cher, le beurre qui contient ici moitié de sel coûte 40 et 44 sous la livre. Les œufs trois sous pièce. Quant au lait, à 5 sous le litre, je n’en prends plus. La bière coûte 6 sous le litre et elle est affreuse. Au commencement elle était encore buvable, mais maintenant ce n’est plus rien. Le vin coûte ici 16 sous le litre. Je ne sais si ces détails t’intéressent, mais comme tu me demandais presque un jour de faire mon journal, je t’écris tout ce que nous faisons, voyons, et savons qui puisse t’intéresser. Mes lettres sont mon journal.

En ce moment où je t’écris, je fais la bonne d’enfant. Voilà quelque chose qui doit profondément t’étonner. Je garde presque chaque soir ce petit enfant, qui a treize moins maintenant, dont je t’avais parlé, chez cette brave femme qui m’avait donné un lit quand j’étais cuisinier. Je garde le mioche une heure le soir pendant qu’elle va traire sa vache qui est à la corde dans les champs. Le petit est dans un chariot à coulisse. Il n’est pas pénible. Comme amusement, sa grand-mère lui donne chaque jour un bâton de chocolat et une vielle pipe. Il suce les deux l’un après l’autre. Tu te rappelles que ce petit a perdu sa mère et que son père est sur le front. Alors son père ne peut pas le garder. Il est soldat, et un soldat le garde à sa place. Bien gardé, je t’assure ! Comme je voudrais qu’on garde le mien, si besoin était. Mais tu es là…

Je veux bien, chère Alice, te parler d’une autre chose. Je vais tout simplement t’exposer mes idées et je te laisserai absolument libre d’agir comme il te plaira sur le sujet. Tout le monde sait que c’est la guerre, mais tout le monde ne se rend peut être pas compte de ce que c’est. En ce moment il se passe des choses phénoménales, inouïes, telles que l’Histoire les présente bien rarement. Nous vivons une époque grandiose. La moitié du monde lutte contre l’autre moitié, tous les continents, la vaste Asie, l’Afrique encore inconnue hier, les nouvelles Amériques, toutes les races humaines, jaunes, blanches ou noires, toutes les religions s’entrechoquent dans le plus furieux assaut que le monde ait jamais vu. Tous les jours, des milliers d’hommes périssent de morts affreuses, brûlés, déchiquetés, des blessés aux membres brisés agonisent lentement pendant des heures et des heures sans que personne ne puisse leur apporter le moindre secours. Tout cela pourquoi ? Parce qu’une partie du genre humain veut asservir l’autre, parce que l’autre partie veut rester libre. L’une s’appelle la barbarie et l’autre la civilisation, d’un côté sont tous les crimes élevés au rang de vertu, de l’autre sont tous les principes qui font des hommes d’honneur. Nous avons la chance d’être du bon côté. Pour que ce bon côté triomphe, chacun donne tout ce qu’il a de plus précieux, quitte ce qu’il a de plus cher. Il quitte sa famille et il donne sa vie. Je ne parle pas pour moi, mais il y a ici des champs où les tombes couvrent plus large que les blés. L’enjeu en vaut la peine, il s’agit de savoir si on sera libre ou esclave. Ceci n’est pas une vaine phrase, c’est une terrible réalité. Pour lutter, la nature a donné tout ce qu’elle avait. Ses meilleurs hommes ont pris les armes. Ses prêtres ont prêché d’exemple sur les champs de bataille, les vieux ouvriers des champs et de l’usine ont fait la tâche de tous. Les femmes et les jeunes filles du grand monde ont laissé le piano pour une place d’infirmière dans les innombrables hôpitaux. Celles du monde du travail ont fait mieux encore. Tout a-t-il été fait ? Non, une force n’était pas employée. Aujourd’hui, il la faut. Il faut que son poids vienne aider à toutes les autres forces. Cette force, c’est l’or. Je crois que jamais plus noble usage ne pourra en être fait qu’en allant l’échanger dans une filiale de la banque de France. Pièces cachées en réserve. Pièces précieuses par les souvenirs d’êtres chers qu’elles nous rappellent. Tout devrait être immolé sur l’autel de la patrie. Le sacrifice serait grand, mais grande est la cause, d’autres ont donné, donnent et donneront leur vie. Je pense que tu m’as compris. Moi, pour ma part, je vais échanger l’or dont je suis encore possesseur. On nous en a d’ailleurs donné l’ordre formel, pour ne pas donner l’or aux Boches si nous étions fait prisonniers. Les superbes diplômes que la banque de France délivre aux verseurs d’or est un certificat de patriotisme aussi flatteur et aussi glorieux que tout souvenir. C’est une transformation heureuse d’un souvenir.

Je viens d’apprendre que nous quittons définitivement Croisettes demain matin, nous allons loger à Bouquemaison, entre Saint-Pol et Doullens. C’est dans la Somme. Les Anglais nous chassent.

A demain, je t’écrirai à nouveau si j’ai un moment. Prends toujours bien soin de mon petit Joseph que je voudrais bien connaître. Embrasse bien pour moi la petite Marcelle ainsi que tes chers parents et sœurs à qui j’adresse mes meilleurs sentiments d’affection. Pour toi mes meilleurs baisers.

Lucien
Lucien
INDEFINI, dimanche 25 juillet 1915

Bien chère Alice,


Je suis allé à la messe de dix heures, ce matin. En en sortant, j’ai trouvé ta lettre n°13 qui m’a fait un très grand plaisir. C’était un vrai régal de dimanche. Aussi j’emploie avec une grande joie mon après-midi à causer avec toi. Ne t’ennuie pas pour le retard des paquets, cela ne fait rien. Ne dérange pas tes parents de leur travail pour ça. Je vois par tes lettres que vous n’êtes pas trop en bonne santé presque tous. Il faut bien dire à tes chers parents de ne pas se tuer quand même. La vigne n’est pas relevée, tant pis pour cette année, le raisin murira quand même. Il ne faut faire que le plus gros, l’indispensable. C’est la guerre, il faut en prendre son parti. La plus grande perte serait celle de la santé. Il faut que ta maman se soigne bien, veille à ce qu’elle prenne des choses nourrissantes et légères à l’estomac : potage de tapioca ou pâtes, cacao. C’est à toi, qui reste à la maison de t’en occuper, d’y songer pour elle. Ce sera du temps bien mieux employé que de te tourmenter pour ces malheureux comptes.

J’ai reçu la longue liste de ceux qui n’ont pas payé encore. Ils ne se font pas tant du mauvais sang que toi et ils n’ont pas l’air d’être pressés de te payer. Cela ne m’étonne pas. Je sais par mes camarades que c’est la même chose, en ville ou en campagne. On verra bien comment ça sera après la guerre. Ça ne pourra s’arranger tout d’un coup. Il y aura pas mal de liquidations difficiles, par rapport aux régions envahies, aux successions avec enfants mineurs, si nombreuses déjà et tous ces comptes que la brusquerie de la guerre a empêché de faire. Suppose que je sois parti le 2 ou 3 août. Mes comptes auraient-ils été faits ? Et tous ces petits commerçants, partis depuis le début, penses-tu qu’on va leur mettre l’huissier au derrière dès leur retour après la guerre ? C’est alors que tu les verrais reprendre le fusil. Il faut les entendre causer, par ici, les poilus.

Je m’amuse de ce pauvre François Rey qui pense peut-être que je vais lui payer la location de cette année de guerre. Pauvre homme, il sera resté bien tranquille à Valencin sans rien risquer à la guerre et il ne perdra rien, lui, du fait de cette guerre. Mais moi, qui gagne un sou par jour, et risque ma peau pour défendre sa baraque, je me crèverais ensuite à mon retour pour lui payer une location échue ? Dis lui qu’il s’achète une bonne brosse, en attendant, ça lui fera passer la mauvaise humeur qu’il te montre. Est ce que quelqu’un va me payer à moi, l’intérêt de l’argent que représente chez nous le moteur à pétrin, le moulin, le four etc, restés inactifs à cause de cette guerre ? Alors les autres qui n’ont pas payé de leur personne, qui n’ont pas quitté les leurs, qui ne couchent pas dehors, qui ne savent pas ce que c’est que se soumettre à la terrible discipline des temps de guerre, ceux-là, ils ne perdront pas un sou, on leur payera tout, intérêts, locations, etc…Il n’y aura que ceux qui ont été soldats qui perdront leur temps, leur peine et le revenu de leurs biens pendant la guerre. ! Si tu voulais voir la guerre civile, il n’y aurait qu’à mettre ces idées-là en pratique. Les poilus ne veulent payer ni intérêts, ni location. Je suis parfaitement de leur avis et je suis certain qu’une loi interviendra en ce sens. Le moratorium pour commencer, la suppression des intérêts ensuite en faveur de ceux qui auront combattu. Ce ne sera que justice. Laisse faire les choses.

Tu me parles du fond. Après la guerre, je le rouvrirai ; Ce sera plus simple que tu ne le penses. Tout d’abord il faudra maintenir la bonne habitude de payer le pain : le pain de vente et non à façon. Ensuite, pour chasser ceux d’Heyrieux, il faudra passer plus souvent qu’eux et avant eux avec de la bonne marchandise. Passer tous les jours avec un tout petit char à bancs. Faire sa tournée le matin, passer juste avant midi, du côté du Fayet tout au moins. Les gens reviendront vite, plus vite que tu ne crois. Un boulanger au pays est toujours plus commode. Il y a ici un bistrot bien à côté de nos camions. Ils sont bien moins gentils que les autres qui sont plus loin, on leur en veut, mais on y va quand même. Pourquoi ? Parce qu’ils sont plus près et que c’est plus commode. A Valencin ce sera la même chose. Autre exemple : la première année que nous faisions le lait, nous avons cessé de bonne heure, en février, le lait ne se vendait plus car il faisait chaud à ce moment là. Les gens qui nous donnaient le lait furent très mécontents, ils nous avertirent que l’année suivante, ils le donneraient à l’autre marchand, Poulet. Et bien l’année suivante, tous revinrent vers nous et au lieu de faire 500 frs de bénéfices, nous en fîmes 2400. Les gens ne suivent que leurs intérêts. Combien en as-tu vu nous quitter avec fracas et revenir ensuite ? Ce n’est pas de ne pas payer C. qui fait mauvais effet à Valencin, ce serait de poursuivre ceux qui nous doivent. Laisse moi donc revenir, tu verras un peu. Ce que je ne referai pas par exemple, c’est de reprendre ces immenses tournées. Chandieu, Luzinay, etc…J’essayerai seulement le Fayet et Fourjon tout au plus. Ne pas tant en faire et bien le faire et en même temps chercher à vendre le plus tôt possible, afin de retourner vers les travaux agricoles moins pénibles et plus sains pour tous. En attendant, un petit travail de boulangerie bien fait, le moulin bien mené, nous feront vivre sans trop de tracas.

Toujours de grands mouvements de troupes par ici. S’il m’était permis de tout dire ce que je sais et ce que je vois, j’aurais vite fait de convaincre ton papa qu’il y a beaucoup de chances pour que la guerre finisse cet automne. Je peux me tromper, bien sûr, mais ce que je vois m’oblige à penser ainsi. Rien dans les journaux (votre seul mode d’information) ne faisait prévoir l’année dernière la victoire de la Marne, mais si les hommes encore novices dans le métier militaire à ce moment n’ont peut-être pas su voir toute cette concentration de troupes qui avait préparé cette victoire, il n’en est plus de même maintenant. Nous sommes trop familiers avec ces pays et nous avons vite vu le moindre changement. Tant pis si je me trompe, pour le moment je crois à de grandes batailles sur notre front pour le courant septembre et à l’écrasement complet des Boches à cette époque.

Depuis quelques jours, des événements importants dont les journaux ne disent pas un seul mot ont lieu et ils viennent singulièrement appuyer ma thèse. Mystère et discrétion. Je dois aller en permission en septembre, mais il est fort possible que cela ne m’arrive jamais car j’ai tout lieu de croire qu’à ce moment il y aura du travail pour tous. Alors voilà, où la guerre va se prolonger, et j’irais te voir, ou nous serons trop occupés et mes prédictions se réaliseront et se sera la prochaine libération. Quoi qu’il en soit, il y aura toujours l’espoir de bientôt se revoir.

Tu me dis que Jeanne ne pourra pas mettre la bague que je vais vous envoyer ainsi qu’à toutes. Pourquoi ? Je vais te l’envoyer demain avec un paquet de chaussettes et d’autres linges à réparer. J’ai quelques bricoles aussi, pour Mme Carra, mais ce n’est pas encore fini tout à fait. Tricotelle et Bœuf veulent y joindre quelques petits souvenirs, mais ils sont trop occupés en ce moment avec les transports. J’ai envie de joindre la bayonnette boche que je destine à Mme Carra dans ton paquet de linge, tu la leur remettrais ensuite. Cela me serait plus commode par rapport à la dimension de l’arme. Les chaussettes la dissimuleraient mieux.

Ce matin à la messe, le curé a lu une lettre pastorale de l’évêque d’Arras Mgr Lobbedey. Cette lettre était empreinte d’une grande foi patriotique. Il a rappelé tous les prêtres de son diocèse que les boches avaient fusillé, ceux qui étaient morts au feu, les religieux et les religieuses tués par les bombardements des villes du diocèse. Il a mentionné aussi sa cathédrale entièrement détruite et il s’est écrié : « mieux vaut encore la perte de ma cathédrale que la perte d’une âme ». Il a fait allusion aux églises, aux hôpitaux, aux temples et aux ministres de Dieu frappés à mort par ceux là même qui ne cessent de se proclamer envoyés du très-Haut. Cette lettre qui exaltait le courage des soldats et le savoir des chefs montrait le sacrifice des « mères et des épouses », était d’une envolée magnifique mais ressemblait beaucoup plus à une proclamation d’un général en chef qu’à un mandement de prélat. Ça sentait la poudre ! Encore un qui n’est pas neutre, Mgr Lobbedey. Qu’est ce qu’il a passé aux boches. Tu sais qu’il avait avec le maire et le préfet, reçu officiellement le président de la république lors de sa dernière visite à Arras. Pauvre Arras, il n’en reste plus que des ruines.

Je t’ai envoyé dans ma dernière lettre une découpure montrant une lettre au sujet des automobilistes. Ce doit être un qui cherche à passer pour un héros. Son histoire de Taubes les survolant dans la nuit est une bonne blague. Son coup de feu rouge à l’arrière aussi. On ne fait éteindre les phares que sur le front. Hors de portée des canons, on les rallume. Ce n’est pas commode pour l’ennemi de bombarder une section. Il y a huit jours, une section de notre groupe qui déchargeait par une journée très claire des fils de fer barbelés sur notre front a été repérée par l’artillerie boche. Elle était arrêtée et cependant les obus les plus près sont tombés à 200 mètres. Ils ne craignaient pas grand chose, tu vois. Sauf en cas d’avance générale, nous ne craignons rien du tout. Mais en revanche, nous sommes très utiles. Aussi rapides et aussi puissants que les chemins de fer, nous sommes bien plus souples et plus maniables pour les nécessités militaires. Une section comme la notre représente le travail de mille chevaux soit 500 charrettes à deux chevaux. En outre, nous avons la vitesse pour nous. Lors du coup de Belgique, nous avons porté 60 000 hommes à deux cents kilomètres sur le champ de bataille et cela en quelques heures. Le chemin de fer ne l’eut pas fait si vite, car lui il ne se déplace pas à droite ou à gauche comme nous. Au point de vue militaire, nous sommes utiles, très utiles. Indispensables même, pour ces énormes armées qu’il faut servir vite et bien. Mais c’est bien entendu, nous ne sommes pas des héros. Ceux qui, étant automobilistes se posent comme tels sont des blagueurs.

Je crois bien, chère Alice, ce que me dit ta lettre au sujet de ta très mauvaise santé au moment où tu nourrissais. Je le comprenais que trop par les lettres des uns et des autres et je suis bien heureux de savoir que maintenant cela va mieux. Ton petit monsieur t’en fait bien d’après ce que je vois. Ce doit être les dents qui sont en cause. Ça fatigue d’ordinaire bien les enfants. La petite me dis-tu, n’a de goût que pour ses livres, c’est déjà quelque chose. D’ailleurs à son âge on ne peut encore guère juger de ses futures aptitudes. Mène la avec douceur. Mieux vaut être sa confidente, tu pourrais bien mieux ainsi la connaître et lui éviter les dangers.

Je ne peux d’ici que faire des souhaits pour que tes parents reviennent en meilleure santé. Je sais bien que le jour où nous franchirons la frontière sera un beau jour pour ton papa qui équivaudra pour lui au meilleur des remèdes. Mais j’ai la conviction que ce sera bientôt. Au revoir, donc, bien chère femme, bon courage et bon espoir. Embrasse bien pour moi tous ceux que j’aime à la maison et reçois pour toi mes plus tendres baisers.


Lucien
INDEFINI, samedi 24 juillet 1915

Ma bien chère Alice

Je suis toujours au repos et la section n’est pas encore rentrée. Ils font toujours des transports de troupes et viennent coucher en un point plus rapproché de leur travail. L’officier et la cuisine font la navette chaque jour et on sait des nouvelles des camarades. On a envoyé ce matin sur un hôpital de l’intérieur un de mes bons amis d’ici, un lyonnais nommé Rigollier et dont la femme tient une maison de couture à la Croix-Rousse, rue d’Ivry, 35. Il est atteint d’une rechute de mauvaise bronchite. Il était parti le deux août dans l’Infanterie. Après deux mois de campagne au front, il fut réformé. De retour chez lui et guéri, il s’engagea dans les autos. On vient de le renvoyer encore une fois. Je lui ai confié ma lettre n°8, ce matin, pour qu’il la mette à la poste en route.

Dans ma lettre n°8, je te disais combien ma situation devenait meilleure chaque jour. J’en ai eu aujourd’hui une nouvelle preuve. Le lieutenant ce matin m’a dit que puisque j’étais au repos, il fallait aller me promener avec le camion pour me faire la main. Je suis donc parti tout seul cet après-midi et j’ai fait un voyage circulaire, genre Valencin-Heyrieux-Portes et retour. Ceci n’a l’air de rien, n’est ce pas. Et bien c’est en réalité beaucoup. Je suis parti tout seul à mon heure, libre de prendre telle route qu’il me plairait et de faire un trajet aussi long que je voudrais, sans aucun contrôle. Si pourtant j’avais un contrôle quand même, l’officier m’avait dit ce matin : « vous serez sérieux ». Tu comprends tous les risques qu’il y a de courir les routes en auto à quelques kilomètres du front dans les troupes, les sentinelles, les officiers de tout grade, les convois de toute sorte. Jamais je n’ai vu encore donner semblable autorisation à aucun de mes camarades, même aux faux-cols les plus en vue et les mieux en cour. Pense-tu ! Quelle magnifique occasion de faire la bombe dehors ! Et vois-tu un officier d’état major demander le pourquoi de ce camion arrêté ou signalant un excès de vitesse ou quelque excentricité ? L’officier de section serait en mauvaise posture en cas de moindre incident de route ou autre.

Tu peux voir, par ma promenade de cet après-midi, très bien passée, d’ailleurs, que je jouis encore de quelque confiance auprès de mes chefs. En arrivant, j’ai trouvé l’officier à qui j’ai rendu-compte de mon petit voyage et qui l’a approuvé de tout point. Ces comptes-rendus doivent être faits chaque fois que les camions rentrent par le gradé qui les ou l’accompagnait. C’était donc à moi de le faire. Je l’ai fait pour commencer au chef Maugis, qui arrivait d’une absence de plusieurs jours et qui n’était au courant de rien. Pour toute réponse, il m’a tendu la main et m’a demandé de mes nouvelles. Encore un ami. Je n’aime pas te raconter tout ce qui ressemble à des vantardises. Je ne te signale ces petits faits que pour te donner du courage et te faire voir ainsi que nous réussirons en tout plus tard. Bien faire son devoir pour commencer, souffrir quelques fois en silence, éprouver peut-être des amertumes, essuyer des injustices parfois, et puis tout d’un coup, ça change. Les succès se suivent. Effets du hasard ? Non. Ce sont les résultats heureux du devoir accompli. Ceci te prouve qu’il ne faut jamais se décourager ; tenir bon, toujours, se remonter quand même et des jours de joie viennent ensuite vous payer de tout cela.

Les premiers permissionnaires sont rentrés hier. Mon tour viendra aussi probablement plus tôt que je ne le pensais. Mon tour serait fin septembre. Mais il se peut aussi qu’il soit avancé par les circonstances. Sachons attendre avec patience. Le maréchal des Logis Velle est en permission depuis avant hier, il est allé chez un oncle à Paris, ne pouvant aller chez lui. Quelle triste permission quand même.

Il pleut tous les jours ou presque. Les lunettes ne m’ont servi qu’une fois depuis que je les ai ; les autres fois, la route était mouillée. Quel climat que celui-ci. La pluie tombe régulière la nuit, mais dans la journée, ce sont des alternatives de coups de soleil très chaud puis un coup de vent glacial et une averse. Cela ressemble aux giboulées de mars. Il pleut dix fois dans un jour. Les gens d’ici trouvent cela très naturel. Leurs moissons ne sont pas commencées, sauf pour les seigles. Les blés sont encore bien verts. Les épeautres (orge d’hiver) sont mûrs. On ne voit pas d’avoines hivernales. On ne sème pas de maïs vert. Les bêtes, malgré la pluie, sont toujours dehors, nuit et jour. Les gens d’ici ne sont pas affairés comme chez nous, ils n’ont pas tant de travail ; pas de col-verts, pas de verts pour les bêtes, pas de fromages (les chèvres sont inconnues ici) pas de vignes, simplement du gros fourrage à rentrer et des moissons, surtout des avoines, qu’on coupera fin août. Comme tu vois, rien ne les presse. Les battages se feront cet hiver dans les granges. Quelle différence avec la fièvre de chez nous.

Je crois qu’il y a une leçon à tirer quand même de tout ceci. Dans nos pays, nous entreprenons trop à la fois. Nous n’arrivons pas le plus souvent à tout mener à bien et nous n’avons pas tout le rendement qu’on pourrait espérer. Il n’y a pas à dire, les gens d’ici, grossiers, mal instruits, moins travailleurs que chez nous ont des récoltes magnifiques, bien supérieures aux nôtres. Ils sarclent leur blé en ligne avec un instrument à cheval, ils le hersent et le roulent ensuite. Ils coupent à la main tous les chardons de leurs champs, mais il faut voir ces beaux épis, bien pleins, bien réguliers. Nous autres, je le répète, nous voulons trop en faire et nous ne réussissons pas si bien.

Nous semons le blé au petit bonheur, plus ou moins enterré plus ou moins bien par la herse, et allez donc, c’est fini jusqu’à la moisson. C’est un peu trop primitif quand même. Ici le blé est semé au semoir, il est sarclé au moins deux fois au printemps, roulé le plus souvent au croskill, leur temps n’est pas perdu.

Bien entendu que je te mets tout cela pour remplir ma page ! Je vais toujours bien. Ce n’est pas encore moi qui irais le premier à l’hôpital. Rigollier est le 5ème de la section qui est parti malade depuis le départ de Dijon. Je ne parle pas des autres malades qu’on a soignés sur place et qui sont revenus à la section une fois guéris. L’auto en somme n’est pas dangereuse, mais c’est très fatiguant. On y prend trop de malingres.

Demain dimanche, j’irais à la messe à ton intention. Il y aura aussi courrier.

Fais bien part, chère Alice, de toutes mes affections pour tes chers parents et sœurs et reçois pour les enfants et toi mes meilleurs baisers.

Lucien
INDEFINI, samedi 24 juillet 1915
Bien chère Alice,

Bien reçu tes lettres 9 et 10 avant-hier et 11 à l’instant. Je vais très bien. Temps de pluies continuelles. Je t’écrirai plus longuement ce soir. Ne t’inquiète pas pour le retard du paquet, ça ne me presse pas. J’admire le flair de cet idiot qui veut savoir quel est mon dépôt ! Il est malin, celui-là !
En attendant de te revoir prochainement, je t’embrasse ainsi que tous, bien affectueusement.

Lucien
INDEFINI, vendredi 23 juillet 1915
Ma Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma lettre et ma carte de tout à l’heure (6 et 7) et tu vas te dire que j’ai aujourd’hui un accès de plume. J’ai bien le temps de t’écrire et alors j’en profite. La section est partie depuis mercredi et n’est pas encore rentrée. C’était le tour de notre camion d’être de repos. Je suis resté seul puisque mon premier a été remplacé sur le n°1, le conducteur qui est en permission. Je m’ennuie donc royalement. Il est resté ici les deux conducteurs du 9, aussi au repos, l’infirmier avec un blessé, un cuisinier, Planche et un brigadier, Patras, au bureau. Avant-hier, j’ai lavé mon linge, une grosse lavée, puis je l’ai repassé avec des vrais fers que j’avais empruntés. J’ai fait des bagues, de la couture, joué aux cartes, j’ai lu, j’ai dormi, et aujourd’hui j’écris. Tout cela n’arrive pas à détourner mon attention de ce qui se passe par ici et que je crois très important. Ah ! Ton papa ne veut pas croire que la guerre finira peut-être en décembre prochain. Peut-être a-t-il raison, mais s’il était ici avec moi, il changerait vite d’idée. J’avais toujours dit que la guerre serait longue quand chacun s’évertuait à la prédire courte. Si aujourd’hui j’entrevois sa fin prochaine, C’est que des faits patents et indéniables m’ont obligé à modifier mon opinion. Pour le moment je dis : la fin de la guerre sera pour la fin de cette année et notre triomphe sera entier. Attendons, nous verrons bien qui aura raison.

En lisant ta lettre du 12, j’ai vu, chère Alice, que tu étais très ennuyée au sujet de mon paquet que Faure t’avait rapporté. J’ai bien compris aussi que Faure avait dû t’humilier de quelque manière, je ne sais quand ni comment, mais ta phrase « d’une femme seule on s’en moque », me laisse bien deviner que tu as reçu quelque affront de ces gens-là. Ma chère petite, je comprends toute ta peine, mais sache que ces gens-là qui font ceci sont des lâches. Leur prétendue supériorité ne sera que temporaire. La lâcheté n’est pas de mode, aujourd’hui, ça ne se porte plus. Quand tous les soldats seront revenus, ils couleront les lâches sous leur mépris et ce mépris prendra des formes tangibles. Non, ma chérie, tu n’es pas seule, je suis encore avec toi, je reviendrai un jour, malheur à ceux qui t’auront manqué ! Chacun son tour dans cette vie. L’orgueilleuse Allemagne a vu son prodigieux essor brisé en six semaines de lutte. Que les Faure ne se montrent pas trop fiers de leurs quatre sous. Leur famille élevée sans aucun principe, est une maison sans fondation. Elle a l’apparence de la solidité. Peut-être verrons nous l’orage l’emporter. Je ne le leur souhaite pas, mais je ne suis pas si sûr de leur prospérité future que de celle de notre patrie. Un jour viendra, chère Alice, que ces gens-là rechercheront ton amitié et t’entoureront de leurs prévenances intéressées car ces gens n’adorent que ceux qui réussissent. Sois bien certaine que là encore je te dis la vérité. Nous, nous travaillerons honnêtement en mettant en œuvre des principes d’ordre et d’économie. Nous n’aurons comme but supérieur que celui de bien élever nos enfants, dans la voie du devoir, de leur inculquer les saines croyances et l’amour du travail qui préserve des déchéances, puis on prêchera d’exemple, ce qui est le meilleur mode d’éducation. Alors, quand nous serons au terme de notre vie, si nous avons réussi à faire des gens de bien de nos enfants, nous en éprouverons certainement une satisfaction si grande que tous les sarcasmes présents et futurs de tous les Faure et Cie nous paraîtront bien petits à côté. Si petits, même, que peut-être nous ne les verrons pas. Ne t’arrête pas aux petites mesquineries que peuvent te faire les gens de Valencin. La fortune est une roue qui tourne…

La vie que je mène ici me donne l’occasion de faire des études continuelles sur toutes choses. J’ai vu quand j’étais cuisinier des gens de la section me prodiguer toutes les plus basses flatteries pour arriver à obtenir une ration privilégiée ; puis me tourner le dos et affecter de m’ignorer une fois que j’ai eu quitté la place. Je n’ai pas récriminé, je n’ai rien reproché à personne, je me suis mis à mon nouveau travail sans m’occuper des railleries ou des brocarts plus ou moins stupides. Et bien après seulement trois mois, j’ai déjà des revanches inespérées. Il y a deux officiers qui ne me saluent jamais sans y ajouter un sourire amical. Ces officiers ne sont pas de ma section, je n’ai rien à faire avec eux, mais ils me témoignent néanmoins ainsi une attention particulière. Je n’en suis pas plus fier pour cela, mais mes railleurs d’antan rient moins fort, maintenant. Le sous-officier Velle qui est venu manger de lui même avec moi dans mon camion ne se serait pas risqué à cela si sa situation eu pu en être compromise. Dieu sait pourtant que vis à vis de lui, je m’étais toujours gardé de toute basse flagornerie. Encore un succès contre mes rieurs. J’ai aussi quelques bons amis dans la section. Je ne te les ai pas encore présentés. Je veux les laisser à l’épreuve du temps. Je compte toujours de ce nombre Planche et Rondet. Je sais de source sûre que notre chef Maugis possède une bonne opinion de moi.

Alors ma chère Alice, voilà où je veux en venir : je sais que tu vaux plus que moi, ne te laisse pas abattre par les critiques des uns ou des autres. Fais ton devoir simplement et la revanche viendra pour toi, toute seule, sans que tu t’y attendes. La joie n’en sera que plus grande.

J’ai cru remarquer que tes lettres ne me parlaient jamais de chez ma sœur, ni de Pierre. Y aurait-il là une raison quelconque ou une simple coïncidence ? Ou David est-il mort ?

Tu me tiendras bien au courant de cette affaire des allocations. Elève toi surtout avec force contre cette prétention de la commission d’Heyrieux que ton papa doit te nourrir. Cela est faux. Ton papa a d’autres enfants. Il ne nous doit rien. Tu peux toujours lui répondre en disant que si tu es chez vous et non chez nous, c’est pour chercher auprès de tes parents une protection morale et des soins que nécessitent ta mauvaise santé. Mais que tu ne voudrais pas rester plus longtemps à leur charge, pécuniairement. Que le fond était notre seul moyen d’existence et que la guerre seule nous a obligés à le fermer, que si je ne m’étais pas engagé, j’aurais été pris au conseil de révision des réformés et si on t’objecte que peut-être aurais-je été réformé, dis leur alors qu’on me renvoie. Tu répondras bien aux gendarmes : ou on a besoin de mon mari comme soldat, alors payez moi l’allocation pour vivre avec mes enfants, moi je ne peux pas faire le pain, ou si mon mari ne sert à rien comme engagé, alors renvoyez le moi. Butte toi dans ce raisonnement, tous leurs arguments viendront se briser contre.

Je vais terminer, chère Alice, quoiqu’il arrive, ne t’ennuie pas. Donne moi toujours des nouvelles des enfants, et de tes parents et sœurs embrasse les bien tous pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers.

J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère du 18.
Lucien
INDEFINI, vendredi 23 juillet 1915
Bien chère Alice,

Je viens de mettre à la boîte une carte qui portera le n° 6 (je ne l’ai pas mis). Tu t’ennuies, chère petite, à propos de mon paquet que Faure t’a rapporté. Cela ne fait rien, je t’ai dit sur ma carte ce que je pensais de cet imbécile de chef de gare. Comme si le paquet avait besoin de passer au dépôt ! Mme Carra m’envoie lettres et paquets sans jamais mettre aucun nom de ville. 404 auto TM, tout simplement et cela m’arrive bien. Cela ne m’étonne pas d’Heyrieux. Figure toi que quand je suis parti la dernière fois, Badard qui faisait le chef de gare ne voulut jamais m’enregistrer ma malle, prétextant que seuls les officiers avaient droit aux bagages. J’offris de payer le port, mais en vain. Alors il y avait un paysan de Grenay qui venait voir son frère à la Part-Dieu. Il prit ma malle à son nom avec son billet civil. Seulement à Lyon, il me fallu retirer ma malle et la faire de nouveau inscrire pour Dijon. J’appréhendais de nouvelles difficultés. Rien du tout. On me donna ma malle, on l’expédia à Dijon sans faire aucune observation. De même à Dijon, je n’allais la chercher que le lendemain matin, on me la remis sans la moindre difficulté et je voyageais sans billet avec un ordre de transport militaire. Ceci te prouve que ceux d’Heyrieux sont des idiots. Tout simplement des merdeux qui veulent jouer aux hommes très au courant. Attend un peu la fin de cette guerre, tu verras le balayage de ces paperassiers que feront les poilus à leur retour. Tout le monde souffre de cette odieuse bureaucratie.

Question allocations, tu n’as pas à fournir l’état des impôts de ton papa. Pas plus que celui de mon père. Tu n’as qu’à fournir les nôtres. Ton papa ne nous doit rien. S’il lui plait de te nourrir, toi et les enfants, ce n’est pas pour lui une charge obligatoire. C’est moi qui doit te nourrir et en étant empêché par ma situation militaire, tu as droit par conséquent aux allocations. Dans tous les cas, avertis bien G. Gardon que je n’accepterai pas un refus. Je ferai du tapage. Dis lui que j’ai ici un ami très puissant et que j’écrirai au ministre. Nous verrons pourquoi la Reverdy ou la Bonay touchent et toi rien du tout ; Et tu sais, je le ferais, dis le bien à Guillaume. Tiens moi bien au courant.

Toutes les autres sections sont parties depuis trois jours. C’était mon tour de repos. Je suis resté ici avec 5 ou 6 camarades. Merci bien de tes lettres. Je t’écrirai ce soir. Embrasse bien pour moi tes bons parents et sœurs et reçois chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et pour toi.

Lucien
INDEFINI, mercredi 21 juillet 1915

Bien Chère Alice,

Je suis de garde de minuit à deux heures. Je t’écris ces quelques lignes pour tuer le temps. Nous partons à 7 heures pour deux jours. De quel côté irons-nous ? C’est le secret des Dieux. Nous avons fait un assez long voyage circulaire, hier. L’ennuyeux, c’est que le courrier arrive à 11 heures et que nous serons partis et moi qui n’ai déjà rien reçu de toi la dernière fois. Un bruit, d’apparence fondé, courait hier que les permissions allaient être plus fréquentes et que tous seraient passés à fin août. Espérons-le. Dans ce cas, mon tour viendrait vite.

Je vais toujours bien. Le temps est revenu beau, les routes étaient hier très poussiéreuses et les lunettes m’ont été d’un grand service. C’est surtout les yeux qui en souffrent de cette poussière, bien plus que la bouche. Hier je ne m’en apercevais pas du tout.

Je fais toujours ma popote avec le maréchal des logis, il devait partir aujourd’hui en permission. Mais l’officier y était encore, en permission. C’est possible que le voyage retarde le départ d’autant.

Je pense que tout va bien à la maison. J’aurais bien aimé recevoir tes lettres aujourd’hui, c’est si long quand on ne sait rien.

J’ai plus que jamais confiance que la guerre ne durera pas et que les boches ne tiendront pas longtemps. Et toi ?
En attendant de te revoir ainsi que tous, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur avec ma petite Marcelle, mon petit Joseph ainsi que tes chers parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, lundi 19 juillet 1915
Ma bien chère femme,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier de ce matin. Une carte m’aurait fait plaisir, mais quand je ne reçois rien, j’ai toujours peur qu’il te soit arrivé quelque chose. Enfin, je veux croire que la faute en est à la poste et que tout va bien à la maison. J’ai reçu ce matin une lettre de ma sœur du 13 juillet. La tienne du 14 m’était parvenue deux jours avant. J’ai reçu aussi ce matin un paquet pour Tricotelle. Un pour Bœuf et un pour moi. Le mien avait une tablette de chocolat, une grosse boîte de thon et un paquet de bonnes pastilles à la menthe, des grosses. L’enveloppe était une serviette usagée mais encore bonne. C’est la deuxième que je reçois ainsi. Depuis longtemps, elle me remplace les linges éponge pour me débarbouiller, ça les ménage. Tu m’avais envoyé un torchon, je m’en sers aussi. Je mange toujours avec mon sous-officier Velle. Cela me change un peu de la société des antimilitaristes. Je dresse la table dans le camion, deux caisses d’essence superposées en tiennent lieu, un journal fait la nappe. Je mets le réchaud à essence à côté de moi sur la banquette et sans me déranger, je réchauffe ou fait cuire le diner tout en mangeant. La conversation du maréchal des logis est très intéressante. C’est un homme de principes, ne cachant pas ses sentiments religieux. Il parle couramment l’anglais et l’allemand, il a d’ailleurs voyagé. Il a fait des études solides dans un collège religieux. Le temps ne dure pas avec lui et je fais trainer le diner tant que je peux car une fois le repas pris, il s’en va et nous reprenons chacun notre place. Il m’a raconté hier la mobilisation dans son village frontière qui a eu lieu le 30 juillet. Tout est parti à la fois, jeunes et vieux, et pas mal de femmes aussi. On a tout emmené en même temps, chevaux, bétail, provisions, et les boches n’ont pas trouvé grand’chose. C’est un homme à poigne un vrai chef. Je suis persuadé que ses idées religieuses seules l’ont empêché d’être officier de réserve, avant la guerre. Nous avons effleuré un peu, oh un tout petit peu, la politique, il partage bien les idées de ton papa. Il ne m’en a pas parlé, mais je crois bien qu’il doit être chez lui un des chefs de l’opposition. Pour l’instant il s’abstient d’en faire. Avant ce jour, je ne savais aucunement quelles étaient ses idées là dessus. Je m’en étais douté un peu cependant, car un jour comme quand j’étais à la cuisine, je l’avais vu faire la croix sur un pain avant de l’entamer. Souvent aussi, ce geste n’est qu’une habitude de pays. Tu peux voir par là que je n’ai pas trop de fréquentations dangereuses !

Je me porte assez bien. Cependant depuis quelques jours j’ai des troubles digestifs. Des moments ce sont des coliques, d’autres fois ce sont des indigestions sans cause apparente. Ce doit être, je pense, le régime. On ne mange jamais de soupe, toujours du rôti froid et des légumes au jus. En faisant notre popote avec le maréchal des logis, qui est comme moi sous ce rapport, j’espère que cela amènera du changement à cette situation. Et puis le temps qui fait des écarts brusques de 20° y est bien pour quelque chose. Enfin il n’y a là rien de grave. Je n’ai pas maigri et je fais bien mon travail.

Je vais répondre ce soir à Mme Carra pour la remercier de mon paquet et de celui de mes copains. Je répondrai aussi à ma sœur ce soir ou demain. J’ai envoyé une réponse à Emile aussi ce matin. Il se pourrait, mais je ne peux rien affirmer, que j’aille en permission plus tôt que je ne pense. Mais rien de positif, ça viendra bien quand même ! En attendant cet heureux jour ou celui plus heureux de la libération que nous donnera la victoire, je t’embrasse avec les petits, tes chers parents et sœurs de tout mon cœur affectueux.

Lucien
INDEFINI, samedi 17 juillet 1915
En route,

Ma bien chère Alice

J’ai reçu à 11h la lettre 9 ainsi qu’une autre d’Emile. Il a quitté sa forêt de P. et est au repos. Il me dit qu’il y a de grands mouvements chez lui aussi. Tout cela signifie quelque chose et semble confirmer ce que je t’ai déjà dit, que nous aurons la victoire décisive avant l’hiver. N’oublie pas que j’ai plus de six mois de front. Or au commencement, quand il n’y avait rien, que des opérations insignifiantes, ce qu’on voyait n’avait pas le même aspect que ce qu’on voit. Partout règne une activité continue ; partout on voit des préparatifs de grande envergure. Un nouveau venu ne le distinguerait peut-être pas si bien, mais moi je peux comparer avec ce que j’ai déjà vu. Je dis : on prépare quelque chose et on le prépare bien. On sent l’esprit de suite, la méthode, tout ce qui a été entrepris s’achève. Je n’ai rien vu qui ait été entrepris et abandonné. Un vaste plan s’accomplit chaque jour. Je ne le connais pas et je ne cherche pas à la connaître, mais tout cela marche trop régulièrement et avec trop d’ensemble pour ne pas donner bientôt un résultat merveilleux. Je concède aux pessimistes que quelques détails peuvent prêter à la critique, mais l’œuvre une fois exécutée sera belle, j’en ai la profonde conviction. On sent qu’on veut la fin de l’Allemagne et on s’y prépare avec ordre et méthode, et sans rien négliger. Maintenant, où aura lieu le grand coup ? Partout à la fois, probablement, avec le maximum d’efforts vers Emile, ou a peu près. Ayons donc confiance, la victoire sera grande et elle est proche. Plus ça va et plus j’ai dans l’idée que je passerai le jour de l’an en famille.

Enfin, Dieu seul est maître des destinées mais espérons quand même que mes prévisions basées sur des faits seront réalisées dans les meilleures conditions pour nous.

Tu me dis que ce pauvre Eugène est versé au service armé ou pour mieux dire dans l’infanterie. Que j’en vois, des auxiliaires ou des réformés dans les fantassins ! On les reconnaît à leur harnachement tout neuf et à leur allure. Mais ils font leur devoir quand même. La femme d’Eugène peut bien l’embrasser, elle n’est pas sûre de le revoir. N’est ce pas que cette idée doit être plus pénible que le désagrément du retard d’une permission.

Tu me parleras un peu du pain, dans ta prochaine lettre. Quel est son prix ? Ceux d’Heyrieux viennent-ils toujours ? Et dans les autres pays ? Chaleyssin ? Chaponnay ? La mère Monnet avait-elle reçu ma carte ? Et M. Roux à qui j’avais écrit en avril ? Il a fait très froid, cette nuit, pluie et grand vent. L’eau fait retirer la toile des bâches et l’air s’engouffre ensuite dans l’intérieur. Il n’y a plus moyen de dormir, maintenant, toutes les nuits c’est un vacarme incessant. Autos qui passent avec leur échappement libre, motocyclistes porteurs d’ordres, cris des sentinelles, puis, dès deux heures du matin, c’est le réveil des troupes de passage qui cantonnent chaque jour ici les unes après les autres. C’est les bruyants préparatifs du départ, puis les défilés interminables des voitures et fourgons régimentaires ; des appels, des ordres, des cornes d’autos qui veulent se frayer un passage, des files d’autobus revenant d’un transport de troupes, de grands troupeaux de bœufs, voyageurs nocturnes pour éviter la chaleur de jour, soldats et leur bande de chiens.

Dès le jour venu, les aéros prennent leur vol et s’élèvent en spirale sur nos têtes avec un pétard infernal. Puis ce sont les paysans qui se lèvent et jacassent leur charabia. Si par hasard un indigène du cru s’est laissé mourir, alors c’est le comble. Pendant une heure et demie on leur sonne ce qu’on appelle ici le trépas. C’est une sorte de glas sonné très vite et à grande branle. Si par hasard la nuit doit être calme, c’est nous qu’on appelle alors pour un départ.

Hier les camions, sauf nous, sont partis à minuit pour mener des troupes à l’occasion de l’exécution de deux soldats qu’on a fusillés à 5 heures du matin. Deux pour qui la guerre est finie.

Les fanages doivent être finis, chez vous maintenant. C’est bien un gros souci de moins. Et les vignes, comment sont-elles ? Dans le midi, on dit que tout est presque perdu ! Par ici, les récoltes de céréales sont magnifiques. Les blés sont encore bien verts. Les fourrages ne sont pas encore finis, malgré le peu qu’ils en font. Il est vrai que leur système de lier tout le fourrage en gerbe est très lent. Et puis ces dames dressées ne sèchent pas vite. Notre système vaut bien mieux. Ils ne peuvent pas rentrer un seul brin de fourrage vert car ils le laissent quinze jours dehors et la rosée ou la pluie le blanchissent comme de la paille. Les grosses fermes commencent à abandonner ce système pour faire comme nous.

J’ai vu quelques faneuses et faucheuses. Ce qui les pousse à mettre le foin en gerbe, c’est qu’ils n’ont pas de fenière sur les écuries. Ils le mettent dans des granges à côté et lié en paquets, c’est plus commode à porter aux bêtes. Pourtant avec leurs terres grasses, ils feraient du pisé épatant pour leurs maisons au lieu de ce torchis en bouse de vache sèche avec lesquels on ne peut pas faire des murs hauts de plus de 3m50.

Dis-moi bien comment vous allez tous. Ta lettre avait une drôle de tournure au sujet de ta santé. Sois bien franche là dessus. En attendant le plaisir du retour, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.


Lucien
INDEFINI, samedi 17 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Il pleut, il pleut toujours et il fait froid. Quel pays ! Ce n’est pas étonnant que la vigne n’y puisse pousser. On nous a lu ce matin au rapport les nominations de brigadiers et de 1ères classes. Tous les nouveaux promus sont des hommes n’ayant jamais fait de service militaire. Aussi faut-il voir les sourires ironiques qui accueillent les nouveaux galons. Tu comprends que ceux qui ont servi avant la guerre connaissent trop le métier militaire, ils se rappellent qu’ils ont été sous les ordres de vrais officiers dignes de ce nom. Je m’arrête. Achève toi-même.

Je vais te parler d’autre chose. Depuis la fin de juin, il y a une petite épidémie de coliques qui atteint à peu près la moitié des hommes de notre section. J’en suis du nombre. Les brusques variations de température sont bien pour quelque chose, mais comme ça n’atteint que nous autres et non les autres sections, il faut en voir un peu la cause dans la nourriture. Nos deux malheureux cuisiniers ne savent cuisiner ni l’un ni l’autre. Alors pour ne rien faire brûler, ils font tout cuire à l’eau, pommes de terre, haricots et riz qui constituent tout notre ordinaire.

En même temps, de peur qu’elle ne se gâte, ils font bouillir la viande dans beaucoup de graisse, ce qui fait que nous la mangeons toujours froide. Alors à l’heure des repas, ils font réchauffer cette graisse qu’ils appellent jus (!) et ils nous donnent une portion de légumes égouttés arrosés de ce jus au goût de graillon. Avant qu’on soit au camion, l’assiette de fer blanc est froide, la graisse est figée sur les légumes sans goût et tu peux voir d’ici la fameuse indigestion qui vous attend avec ce régime chaque jour répété. Notre sous-officier à la section, le Maréchal des Logis Velle est comme moi et bien d’autres saoul de cette nourriture qui sort par les yeux. Il souffre des coliques comme les autres et hier il est venu me trouver et m’a proposé de venir manger avec moi dans mon camion. J’ai un réchaud, je sais un peu cuisiner, on se ferait des œufs et quelques autres choses faciles, macaronis ou autres pâtes et peut-être qu’en changeant de régime, ça irait mieux. J’ai donc acheté une livre de beurre, hier, du sel, du poivre, du vinaigre. J’ai fait pour souper chacun deux œufs sur le plat, j’ai repassé sur le feu avec le beurre les patates de l’ordinaire et c’était un peu plus mangeable. Je vais me rengraisser, car quand j’étais tout seul, j’avais la flemme de me faire quelque chose, la plupart du temps.

Quand tu me renverras un paquet quelconque, tu y joindras des boîtes de petits pois et des nouilles. Ici on ne trouve rien du tout. Si tu m’envoies quelque chose de ce genre, n’oublie pas de m’en dire le prix, car le sous-officier en paye la moitié. Je vais te présenter le maréchal des logis, je ne t’en avais jamais parlé. Pas plus que de la plupart des autres, d’ailleurs. C’est un lorrain, sa maison est tout près de la borne qui sépare la France, l’Allemagne et le Luxembourg. Il a 38 ans, sa femme et ses enfants sont dans la région envahie par les boches et il n’en reçoit que très rarement de courtes nouvelles, deux mots sur une carte qui fait le tour par la Suisse. Tu comprends que cette situation ne le rend pas d’une folle gaîté. Mobilisé le 30 juillet directement aux autos, il a fait toute la campagne, retraite de la Marne, etc…Patriote ardent comme tous les lorrains, ne punissant jamais personne mais exigeant que chacun fasse son devoir, ennemi du favoritisme et peu enclin aux plaisanteries bruyantes, il y en avait assez de tout cela pour qu’il fut en butte aux dédains et rancunes de ces messieurs de la haute, la bande des faux-cols, comme nous les appelons. Comme je me suis toujours borné à faire mon travail, sans jamais solliciter aucune faveur ni passe-droit, il y a toujours eu entre nous deux une discrète sympathie qui s’affirme maintenant. Je sais bien que s’il est venu pour manger ensemble, nous deux, c’est qu’il me juge incapable d’abuser de cette familiarité et qu’il est certain que je n’essayerai pas d’en obtenir quelque privilège. Ce n’est pas dans mon caractère. Mais aux yeux des autres, ce n’est pas moins une petite victoire morale, car ils savent bien que le M. des L. Velle n’est pas homme à se faire rincer la bouche, il est bien trop strict pour cela. Cela me fait bien plaisir d’être en sa compagnie plus souvent. J’ai causé plusieurs fois avec lui ; c’est un partisan de la lutte à outrance et puis il cause bien, c’est un homme instruit, de bonne éducation. Je crois qu’il croit qu’il occupe une bonne place dans une usine métallurgique. Il a l’air d’être assez aisé. Je le saurais par la suite. C’est un bon français, c’est l’essentiel. C’est comme le chef Maugis.

Tu m’as parlé des allocations. J’ai pensé que la démarche de Dupuis était peut-être une suite à ma demande au préfet ? Qu’en pense-tu ? Dans tous les cas, demande au maire, pour cette allocation. Quand j’ai écrit au préfet, je pensais que tu avais déjà demandé et qu’on t’avait refusé. J’ai vu aujourd’hui dans une brochure que pour la journée du 75, c’était le département de l’Isère qui avait donné le plus par habitant (0,334 fr par habitant). Chaque insigne a été payé 0,541 et la vente a produit 119.121,75 fr et 220000 insignes vendus. Seule la Seine et Marne a vendu plus d’insignes. 277.200 pour 119.313,00fr et la Seine et Oise 436.000 pour 187.076 fr 20. Mais c’est l’Isère qui reste en tête par habitant, la Seine et Marne au 2ème rang, Calvados 3ème et Seine et Oise 9ème.

Il pleut toujours, nous allons rester à midi pour le génie. Je pense que nous approchons des tranchées, le temps est couvert, c’est faisable.

Toutes les affections à tous à la maison, et reçois, bien chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et nos chers petits.


Lucien
INDEFINI, jeudi 15 juillet 1915

Ma chère Alice,

J’ai reçu ce matin en arrivant de voyage la lettre n°8. Je te vois bien heureuse de ma future permission. Ce ne sera guère que pour le mois de novembre. Compte : on n’envoie à la fois que 4% de l’effectif pour une durée totale d’une semaine, ce qui fait 100/4=25 semaines (six mois) pour que tout le monde passe. Soyons donc patients, bien chère amie, faisons ce sacrifice d’attendre, sache qu’il y en a qui attendront encore plus que toi et moi puisqu’il y en a qui partiront encore après moi, à moins que la guerre finisse avant, ce que je commence à croire fortement.

Hier c’était le 14 juillet. Le hasard a voulu que nous ne fassions rien, mais ce jour a été pareil aux autres, ni fête ni revue. On nous a seulement doublé le vin et corsé un peu le menu des deux repas. Les autres troupes ont marché comme d’habitude ce qui nous a valu d’ailleurs un beau spectacle, que je vais te raconter. Tout d’abord, nous avons été réveillés le matin par un tapage infernal. J’ai soulevé la toile qui ferme le camion pour voir ce que c’était. Un régiment d’artillerie avec ses pièces et caissons passait au grand trot le long de nos camions. J’ai dit à mon premier qui couche au fond de notre guimbarde : « voilà la revue qui commence ». C’est égal, quelle différence entre ces artilleurs barbus et poudreux, avec leurs vrais canons plus ou moins ébréchés ou écornés par la bataille, la peinture éraflée, les lourds caissons pleins d’obus, quelle différence, me pensais-je avec les canons brillants et les artilleurs brillants de Bellecour ! Aussitôt, les canons passés, un régiment d’infanterie a défilé, clairons et musique en tête. Il est probable que l’artillerie venait de le dépasser et c’est pourquoi elle était au trot allongé. Bien entendu, ces troupes passaient simplement et cela n’avait rien à voir avec le 14 juillet. Mais voilà le plus beau. Un autre régiment d’infanterie venait cantonner chez nous. Il s’est amené, baïonnette au canon, arme sur l’épaule, les pointes brillantes dépassant les têtes font un effet prodigieux sous le soleil.

Clairons, tambours (48, en tout), et musique remplissaient le village de leurs accents enlevants, des compagnies passèrent, martelant le sol, puis ce fut le colonel et derrière lui, avec son escorte, le drapeau qui flottait joyeusement. C’est le premier drapeau de régiment que je voyais déployé par ici. Les autres sont toujours dans leur gaine. En le voyant arriver, nous nous sommes mis chacun au garde à vous pour le saluer et quand il a été bien près et que j’ai vu que ce drapeau qui flottait si bien de loin n’était plus qu’une guenille toute déchirée, je ne puis te dire quel effet cela m’a produit. Pauvre et glorieux drapeau. Le bas du rouge était tout emporté, le sommet était effrangé, au milieu et au bas du blanc, de grandes déchirures, éclats d’obus, peut-être, emportaient une partie de l’inscription et la hampe ! Ce régiment, je sais, est un de ceux qui se sont signalés dans les derniers combats ; ce drapeau mitraillé était la preuve des terribles épreuves que ce régiment avait supportées. Quelle émotion quand même quand ce régiment rentrera dans sa ville de garnison avec son drapeau mutilé, qu’il avait quittée avec son étendard tout neuf.

(16 juillet, vend. Matin. 7 heures)

Depuis ce matin 3 heures, les troupes ne cessent de passer. Voilà plusieurs jours que cela dure. On ne dort plus rien. Ces excellents fantassins tapent en passant à coups de cannes sur les camions et nos protestations ne les gênent guère. Cela ne nous empêche pas d’être bien copains quand même. A quatre heures, un régiment défilait au son de la Marseillaise jouée par sa musique, puis après c’était son autre régiment d’infanterie, des territoriaux que nous avions été chercher très loin hier et qui partaient déjà je ne sais où ni eux non plus. Après encore de l’artillerie. T’ais-je dis que canons et caissons sont en général peints d’une manière bizarre, en couleurs variées et indécises, sans ordre aucun. On dirait de mauvais essais de faux marbre. De grosses lignes noires aux contours capricieux s’enroulent aux roues et sur les pièces ou les coffres. C’est pour rendre les pièces invisibles ; les verts pâles et les jaunes décolorés sur fond gris terne ne sont guère voyants. En outre, les grosses lignes noires qui imitent des branchages cachent les arêtes trop vives des lignes du canon ou des caissons. Beaucoup de pièces ont encore des noms guerriers. L’Invincible, la Revanche, le Sans-Pitié, etc…
Les automitrailleuses sont en général peintes ainsi.

Nous avons hier côtoyé le front assez longtemps, dans des endroits ou je n’étais pas encore passé. J’ai vu notamment en pleine campagne un hôpital provisoire en toile et en planches. Des dames de la Croix-Rouge passaient entre les rangées de lits. Nous avons pu voir cela en passant par la porte ouverte. Non loin de là, dans un champ de blé, sur le bord de la route, c’était le cimetière neuf, le cimetière de campagne, pourrait-on dire. Une petite palissade l’entourait sur trois côtés. Le quatrième étant libre pour les agrandissements et les tombes des soldats morts étaient là, alignées avec leurs petites croix de bois. Quelques unes avaient de belles couronnes. Mais le côté à agrandir vous laissait rêveur ! Saloperie de guerre. Que de victimes elle a fait ! Et dire que certains parlent de la paix à tout prix. Tout ce sang aurait été versé pour rien. Le sacrifice de tant de héros aurait été inutile ! Ah non, alors ! Qu’on ne parle pas de cela. Jusqu’au bout, jusqu’à la fin, tant qu’on n’aura pas écrasé l’ignoble agresseur ! Je serai content qu’on fasse un peu la révision des automobilistes et qu’on envoie dans l’infanterie tous ceux qui peuvent y aller. J’en serais et cela me ferait plaisir de voir la gueule de ces jeunes fils à papa qui ont acheté leur brevet d’auto pour entrer ici et qui étaient les meilleurs patriotes du monde avant la guerre mais qui maintenant se plaignent le plus fort et crient leur regret de ne pas avoir passé l’Atlantique pour abriter aux Amériques leurs précieuses personnes. Ah les lâches ! Ce qu’il y en a de cette graine là dans tous les services de l’armée qu’ils déshonorent. Ce n’est pas flatteur d’être automobiliste, crois moi. Bien entendu, ces petits fêtards, snobs, usés, collés, séparés, divorcés, mais non mariés partent en permission avant les honnêtes gens. Que veux-tu, ils ont de si belles relations et des manières si distinguées ! Les gens de la haute société qui avaient de réels sentiments ne sont pas venus se cacher dans l’auto, loin des balles. Ce sont maintenant des officiers qui mènent leurs troupes à la française, les premiers en tête. J’ai déjà vu pas mal de curés officiers, je n’en connais pas un seul qui soit automobiliste. Tu sais, je ne suis pas fier de mon poste. Si on ne nous expose pas un jour au feu pour nous réhabiliter un peu et démasquer les lâches qui nous gangrènent, je ne me vanterai pas trop de mes services en temps de guerre. Il y a de quoi vous dégoûter. Notre chef, un vieux blanc, dit qu’il a honte d’être automobiliste et lui il a 50 ans et il s’est engagé ! Que dois-je dire, moi ?

Ah, nous pouvons bien, chère Alice, faire le sacrifice du retard de ma permission : pour la gloire que je vais te rapporter, il n’y a pas lieu d’être fier qu’on fasse passer devant nous tous ces braves fantassins, eux au moins, ils le méritent.

Je vais toujours bien, malgré ces brusques variations de températures. En général, il ne fait pas chaud. Les seigles commencent à être moissonnés, mais les blés sont encore tout verts. Les fanages sont en train. D’ailleurs, il pleut chaque jour et plusieurs fois par jour. Il a plu à verse tout l’après-midi du 14 juillet. Merci bien, chère Alice, de ta bonne lettre, embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et reçois, bien chère femme, mes meilleurs baisers pour toi et nos chers petits.

Un des mes camarades me demande de lui faire envoyer des lunettes comme les miennes, en les payant, bien entendu. Vois si tu peux me les envoyer avec le prix. C’est un service à rendre, il n’y en a point à Saint-Pol.
Lucien
INDEFINI, mardi 13 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Je t’ai envoyé une carte par le facteur de ce matin pour te dire le reçu de ta lettre 7 et des lunettes. Tu remercieras bien Joanny pour les lunettes. Ce sont les plus jolies de tout le convoi. Cela me fait un grand plaisir de les avoir car j’ai les yeux un peu abîmés. Je n’y vois pas pour lire à la lampe, la nuit. Mais avec ces lunettes, la poussière n’entretiendra plus cette inflammation continuelle et tout cela passera. Elles me sont arrivées en très très bon état. La boîte n’était pas abimée du tout.

Tu me parles des permissions. On nous l’a lu au rapport, ce matin, Deux hommes partiront ensemble et deux autres quand ils seront revenus. Les gradés pour commencer, les hommes mariés ensuite, les célibataires après. Quelques autres mesures permettront bien quelques passe-droits. C’est dans la règle. A ce compte-là, cela va durer six mois. Et ce qu’on nous fait déjà marcher avec ces permissions. Celui qui ne fera pas ceci ou qui dira cela etc.. n’ira pas.

Et allez donc, on nous prend pour des gamins.

Laissons de côté ces petites mesquineries. J’irai quand ce sera mon tour. Je ne baisserai l’échine devant personne pour l’avancer, même d’un jour.

La vraie permission, celle que j’attends et que je désire impatiemment, c’est la libération définitive que nous procurera une victoire décisive sur nos ennemis et je la crois plus proche que beaucoup ne le pensent. Cette question du triomphe final est autrement importante que celle des permissions de 4 jours. Certes, cela me ferait bien plaisir de te revoir, ainsi que les petits et tous à la maison, mais cela ne peut avoir aucune importance pour la réussite finale qui prime tout. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est le triomphe de la France, son triomphe absolu qui nous rendra nos provinces perdues en 70, nous libérera de la tutelle économique que nous avait imposé le traité de Francfort et nous permettra de faire payer à cette Prusse les énormes dépenses qu’elle nous a obligés à faire. Oui, il faut que l’Allemagne soit écrasée complètement, afin que de longtemps il ne lui prenne l’envie de troubler la paix du monde. Que tant de morts, tant de mutilés voient leur sacrifice utile à leur pays. Pour que mon petit Joseph ne soit pas obligé un jour de souffrir tout ce qu’endurent nos soldats dans cette affreuse guerre. Ne serait-ce que pour ce motif que jusqu’à la fin, je dirai, tenons toujours, ne cédons pas. Non, pas de paix bâtarde, pas de négociations louches, pas de compromis avec l’ennemi. La lutte à outrance, la lutte à mort jusqu’à l’écroulement final de nos ennemis !
Tu vas me demander pourquoi je crois que ce sera bientôt. En raisonnant un peu, il est facile de voir que les allemands n’ont pas cette puissance mystérieuse et invincible que les pessimistes semblent lui accorder si facilement. L’armée allemande avait son maximum de puissance quand elle a commencé la guerre. En six semaines, et même moins, elle a été mise hors d’état de continuer son offensive, or, ne l’oublions pas, la guerre a été voulue par l’Allemagne qui, s’y préparant pendant que nous faisions de la politique, elle a été déclenchée au moment le plus favorable pour elle et malgré tout cela, son attaque en masse n’a pas réussi ! Et à ce moment-là, elle avait tout pour elle : son alliée l’Autriche était prête aussi, elle savait bien que l’Italie ne marcherait pas, mais la Russie était loin d’être prête. L’Autriche pouvait facilement la contenir pendant que de toute son énorme masse, l’Allemagne écraserait la France. Et maintenant, voyons un peu la situation : nous sommes bien mieux armés qu’au début. Nous avons bien plus de régiments, les Anglais ont beaucoup de troupes, beaucoup plus qu’au début, les Russes aussi sont mobilisés, les Italiens se sont retournés contre leurs anciens alliés. Et les Boches ? Eux, ils ont perdu depuis ce moment beaucoup de monde sur tous les fronts ; sauf la Turquie, rien n’est venu à leur secours.

Et on vient me dire que ces gens-là, qui n’ont pu nous battre alors qu’ils avaient tous les atouts en main, vont le faire maintenant qu’ils ont quatre fois plus d’ennemis devant eux. Après leur défaite de la Marne, les Boches se sont retirés sur des positions choisies par eux et fortifiées en conséquence. Ils avaient dû prévoir qu’en temps de guerre, ils pourraient avoir des revers momentanés et ils avaient étudié les moyens d’arrêter une armée victorieuse. C’était le système des tranchées qu’ils avaient ainsi inventé. Or quand nos troupes ont voulu passer à l’offensive, elles se sont heurtées à ces positions choisies. Ce qu’il fallait faire avant tout ; c’était de déloger successivement les ennemis de ces positions. C’est ce qui explique ces attaques, en apparence isolées, les Eparges, Notre Dame de Lorette, Berry-au-Bac, Le bois, Le Prêtre, etc. Tout cela fait partie d’un tout. En chassant les boches de leurs positions principales, nous diminuons leur puissance défensive au profit de la notre et nous augmentons par ce moyen le nombre des troupes disponibles pour notre offensive. On comprend facilement qu’un régiment installé dans une position en empêche plusieurs de passer. Or nous touchons au moment où toutes les positions ennemies seront en notre pouvoir. Cela ne va pas vite. Il faut d’abord les reprendre après qu’ils les ont perdues. Entre temps, se sentant perdus, ils emploient toutes sortes de moyens extraordinaires et inusités depuis les temps anciens, liquides enflammés, gaz asphyxiants, poisons, etc… Ils ne se seraient pas déshonorés devant le monde par ces moyens-là si les procédés ordinaires de la guerre leur eussent permis de vaincre. Il nous a fallu aussi nous défendre par les mêmes moyens. Nous ne nous attendions pas à cela, certes. Et pour préparer ces nouveaux engins, il nous faut encore du temps. Des canons et des munitions ordinaires, nous en avons, sois en sûre, plus que tu ne le penses. Ce qu’on fabrique, je le sais, je ne peux te le dire. J’ai vu des expériences, c’est affreux. Figure toi un feu rongeur que rien ne peut éteindre et qui brûle tout là où il tombe. Ah, les boches ont commencé !... Quand tout sera prêt, on commencera le grand coup, à coup sûr, cette fois. Et j’ai dans l’idée que ce sera bientôt, avant la fin de l’été, certainement. La guerre sera finie à Noël.

D’autres facteurs interviendront en même temps. La prise de Constantinople hâtera la fin aussi parce qu’elle nous libérera. Les troupes combattent là-bas, ensuite elle nous permettra de livrer des armes à la Russie qui pourra ainsi armer ses innombrables soldats, inutilisés en grande partie faute de matériel et de munitions, la Russie n’ayant presque pas de fabriques. Les Turcs ne pouvant tenir bien longtemps, leur chute sera le premier contre coup qui ébranlera le bloc boche. Et puis, et la question économique. Mme Carra m’écrit que la crise commence à se faire sentir à Lyon. Or Lyon est en France et la France est libre sur toutes ses côtes. Les produits de nos colonies et du monde entier viennent librement nous alimenter dans nos ports. Et avec cela, nous sommes gênés ! Tant mieux alors. Les empires boches, bloqués de toute part, mobilisés comme chez nous à outrance, doivent souffrir bien plus terriblement de la crise économique. Et cela n’est pas fait pour prolonger leur résistance, car tout s’enchaîne. Cette situation périlleuse des boches les oblige à faire des efforts désespérés pour en sortir. L’homme qui se noie emploie ses dernières forces à se débattre et se raccroche au moindre brin d’herbe. Après les furieux assauts sur l’Yser en décembre, pour atteindre Calais, et par là l’Angleterre (plan très faisable) et devant leur échec sur ce point, ils se sont retournés contre la Russie, pensant la trouver plus vulnérable. Ils ont pu, grâce à leur énorme artillerie et leur suprématie en munitions, les faire reculer momentanément. Mais les Russes remplacent leurs pertes au fur et à mesure et les boches ne peuvent en faire autant. Les voilà bien avancés, les boches ! Avancer contre les Russes, c’est s’enfoncer dans le désert moscovite, si funeste à tous les envahisseurs. Reculer, c’est avoir tout le temps les casaques sur les talons et piétiner sur place ne fait guère leur affaire.

Je ne vois guère le Kaiser sortir de ce guêpier. Et pourtant, ça presse ailleurs, les Italiens avancent chaque jour. En France, la ruée sera terrible, tout le monde en a assez de cette guerre ; la poussée sera irrésistible, quand elle aura été bien préparée par les terribles engins qu’on fabrique actuellement. Attendons donc avec confiance. Joffre a déjà vaincu dans des conditions autrement difficiles et sa victoire a été un chef d’œuvre. Voilà pourquoi je ne crois guère à une campagne d’hiver. Quand les boches lâcheront, ils s’effondreront tout d’un coup. Au point de vue général, les régiments sont bien équipés, bien armés. L’artillerie est nombreuse, la cavalerie admirablement remontée. Je sais mieux que personne qu’il y a des détails qui clochent, des sous ordres, dont les contre ordres font le désordre, comme a dit un parlementaire, mais tout cela est secondaire et accessoire. Et chez les boches, donc !
Tu comprends pourquoi (…….) encore mieux la fin de la guerre que les permissions ; Une permission, c’est bon d’y aller, mais le retour ! Bien entendu, j’irai à mon tour, mais que cela ne nous détourne pas du but final, du triomphe qui nous permettra de rentrer en vainqueurs. Oui, j’aurai du plaisir de t’embrasser ce jour-là ;

Ta lettre me dit que vous allez tous bien. J’en conclu que les douleurs ont un peu quitté ton papa. Cela me ferait bien plaisir de le savoir bien remis. Et notre mémé ? Il ne faut pas qu’elle se fatigue trop avec le petit, il faut bien que ce monsieur reste dans sa voiture, ne te donne pas trop peur de ses cris, il s’y habituera bien. Le tenir tout le temps est trop pénible pour la mémé et toi aussi. En attendant que je puisse aller vous embrasser tous, fais part de mes affectueux sentiments pour tes chers parents et sœurs et reçois pour toi, ma Marcelette et mon petit Joseph, mes meilleurs baisers.




(Petit mot)

J’ai reçu -je te l’envoie- une lettre de Mme Carra avec cinq francs dedans. Me voilà riche. J’ai changé le tien cette semaine. Je travaille toujours aux bagues, ça se tire. Je veux envoyer aussi quelques bricoles à Mme Carra. Tu me demandes des papiers de musique pour Francisque Rey. Je ne me rappelle pas où ils sont. Dis lui donc en attendant qu’il vienne un peu ici, il y trouvera des pères de famille de 40 ans qui ont cinq enfants, et en fait de musique, il en entendra une nouvelle qu’il ne connaît pas encore. Dis-lui pour l’encourager que cette musique a des accents touchants.
Lucien
INDEFINI, dimanche 11 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

On vient de distribuer le courrier, j’ai reçu ta lettre n°6. Comme tu es gentille de m’écrire malgré toutes les misères que te fait ton petit bout d’homme, ce petit monsieur fait le patron en l’absence de son papa. Mais patience, on mettra toutes choses au point. Tu me parles toi aussi des permissions. Oui, c’est la grande question d’actualité. Cela a détourné d’une manière générale l’attention de la guerre aussi bien sur le front qu’à l’intérieur du pays. Officiellement, on ne nous a rien dit encore. Mais officieusement et directement, nous savons que cela va commencer de près chez nous à raison d’un homme par jour et par section. C’est à dire que le dernier partira le 48ème puisque nous sommes 48 hommes tout compris.

Maintenant, dans quel ordre partira-t-on ? Nous savons déjà que les engagés volontaires partiront après les autres, les appelés. Soit dit en passant, cette distinction entre ceux qui ont fait preuve de volonté individuelle et ceux qui sont venus par force est très intelligente, n’est-ce pas. Mais passons. A la section, il y a 20 engagés. Si rien ne vient modifier ces calculs, je m’en vais vers le 19 août. Si au contraire on partait par rang d’âge individuel, je serais vers le 18ème rang. Si on passe, comme les fantassins l’ont fait, par rang d’ancienneté sur le front, je suis un des premiers à partir, mon séjour de un mois à Dijon (ville de la zone des armées), compterait comme une bonne avance, l’immense majorité du convoi étant partie en janvier de Lyon. Enfin, que ce soit tard ou tôt, pourvu que cela soit, c’est l’essentiel. Je ne te cache pas que je serai très heureux de m’en aller pour quatre jours. Ne serait-ce que pour connaître le petit. Soyons patients en attendant.

Laisse moi te raconter une bien bonne histoire arrivée à un de mes camarades appelé Bouton, un riche bijoutier de Lyon. Un de ces jours derniers, sa femme a rencontré dans Lyon la femme d’un autre camarade lyonnais, appelé Gindre, un gros soiriste, millionnaire. Le hasard seul a réuni les deux femmes qui ne se connaissaient pas avant et l’une d’elles ayant parlé de son mari conducteur à la 404ème section, l’autre a ouvert les oreilles et s’est faite connaître comme y ayant aussi le sien. Alors voilà l’amusant : Gindre raconte à sa femme toutes sortes d’histoires épouvantables sur les dangers que court la section et sur les multiples bombardements que nous aurions déjà essuyés. Des photos truquées qu’il lui envoie à l’appui de ses récits semblent prouver les soi disant dangers qu’il a couru. Bouton au contraire dit simplement la vérité à sa femme. Tu vois d’ici les deux femmes en contradiction. Mais le plus drôle, c’est que Bouton a reçu une verte semonce de sa femme, parce qu’il lui cachait les terribles épreuves qu’il avait subies ! Tu parles si nous avons tous ri. Les dangers que nous courrons ! Ah, elle est bonne, celle-là.

Je trouve bien extraordinaire que Guilleme de Mions ait été ému au point d’en être malade, par la venue de son neveu. Les permissionnaires partent en détachement, il ne leur est pas commode d’envoyer des dépêches à l’avance. Je reviens malgré moi à cette affaire de permissions. Si ça réussit, ça me fera un rude plaisir de vous revoir tous !

Je crois que tu devrais faire une demande au maire de Valencin pour les allocations. Je ne puis pas appuyer une demande qui n’a pas encore été faite. Je n’ai rien reçu du préfet. Et toi ? Fais la demande et si elle est refusée, je réclamerai à nouveau.

Merci bien de ta lettre, chère Alice, continue tous tes efforts pour être en bonne santé. Dis à tes bons parents le plaisir que ça me fait de bientôt les revoir et embrasse-les bien pour moi, ainsi que tes sœurs. Reçois chère femme mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
INDEFINI, vendredi 9 juillet 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier soir par courrier avancé tes lettres 4 et 5. La dernière n’avait que deux jours. Aussi je n’attends rien au courrier régulier de ce matin qui va arriver vers 11 heures. Tu me dis que tu vas mieux. Si c’est bien vrai, cela me fait un grand plaisir. Toi aussi tu sais déjà l’affaire des permissions. Officiellement, on ne nous a encore rien dit. C’est très adroit de faire paraître des choses comme cela dans les journaux, puis après de n’en rien dire aux hommes. L’effet moral produit est épatant. Je crois que le petit commandement n’est guère partisan de ces permissions qui révèleront trop de choses au grand public. Le peu d’empressement qu’on met à nous en parler le ferait croire à moins. Attendons encore, mais sois certaine que le ton un peu amer de ces quelques lignes n’est qu’un pâle reflet de l’état d’esprit de mes camarades. Je ferais volontiers le sacrifice de ne pas te revoir jusqu’à la fin de la guerre si cela était nécessaire pour le pays mais alors pourquoi augmenter la dureté de l’épreuve par de faux espoirs ? Ou si ces permissions sont réelles, pourquoi nous laisser ainsi en suspens sans rien nous dire ? A tous les points de vue, c’est déplorable, très déplorable.

Notre camion est en réparation à l’atelier. L’atelier est la 18ème voiture. En attendant, je suis au repos et pour ne pas me mêler aux conversations trop aigries des camarades, je me livre à la fabrication intensive de bagues en aluminium. J’en ai fait une pour toi, j’en ai commencé une autre hier, mais comme elle est toute petite, je vais la destiner à ma Marcelette, à condition qu’elle soit toujours bien sage. J’en ai encore fondu deux autres, je les ferai ensuite, mais que vais-je en faire après ? Si tu trouves quelqu’un qui les veuille… Il n’y a pas longtemps que cette épidémie de bagues sévit. Ce sont les fantassins qui ont commencé à en faire avec des tubes d’aluminium des fusées d’obus boches. Les boches emploient ce métal depuis qu’ils n’ont plus de cuivre. Nous autres de l’auto, bien mieux outillés, nous fondons ces fusées informes et nous coulons le métal dans des moules en plâtre. On achève ensuite avec la lime et on polit avec une aiguille qu’on frotte contre. C’est le plus long. Avant les bagues, c’était la manie des porte-plumes faits avec deux cartouches boches soudées bout à bout. J’en ai deux comme cela que j’enverrai quand les bagues. Il y a eu aussi la fabrication des briquets avec des fusées d’obus, des sous anglais, des cartouches boches, des valves d’autos, que sais-je. J’en ai un gros que Tristelle m’a fait avec un bouchon de valve d’auto et qui marche très bien. Entre parenthèses, une fois rentré, je supprimerai complètement les allumettes. Trop dangereuses pour les enfants et si énervantes. Il y a encore des fabrications de coupe-papier avec des fléchettes d’aéros, des vases de cheminée avec des douilles d’obus agrémentées de fantaisies avec des cartouches et balles soudées entre les flancs, etc…

Et la guerre, me diras-tu ? Peuh, on n’y pense plus ; ça finira peut-être un jour ou jamais. Les journaux sont assommants. Je ne cherche plus à rien comprendre. Je crois que les boches vont prendre quelque jour une pile magistrale à côté de laquelle celle de la Marne ne serait qu’un enfantillage. Je crois fort que toutes ces histoires de canons, de munitions à outrance, d’industrialisation de la guerre et autres grands mots ne sont qu’un bluff magnifique, qu’un hameçon où mordra un de ces jours le goujon ou plutôt le requin boche et où il s’enferrera de belle façon. Pas de canons, pas de munitions, nous. Qu’on le dise à d’autres. Un plan méthodique s’exécute, on ne le comprendra que quand il aura donné tout son effet, ce n’est pas comme une opinion à moi tout seul. Ayons toujours confiance.

Je suis bien ennuyé de savoir que ton papa a toujours ses douleurs à un moment où vous avez tant à faire. C’est certainement l’excès de fatigue qui est en cause. Il faut aussi que la Mémé se soigne bien et toi bien lui aider pour qu’elle puisse le faire. Enfin, ce sont toujours les fourrages qui donnent le plus de peine, chez vous. Après les autres travaux, plus variés, sont un peu moins pénibles et cela ira peut-être mieux pour tous.

Il te faudra bien regarder à la boulangerie ce qu’il reste en huile de graissage et le descendre chez vous s’il y en a. Elle s’abîme là haut sans profit pour personne. Dis à ton papa qu’il s’en serve, elle est bien meilleure que l’huile minérale fluide, elle dure plus longtemps et ne coule pas tant. Bien merci de tes gentilles lettres. Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et reçois mes plus affectueux baisers pour les enfants et toi.
Lucien
INDEFINI, mercredi 7 juillet 1915

Ma bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’aujourd’hui. Les lettres avaient d’ailleurs l’air peu nombreuses et il faut sans doute ne voir dans ceci qu’un retard de la poste. J’ai reçu une lettre d’Emile du 30 juin. Ça remue un peu plus, chez eux, leur compagnie a eu 21 hommes hors de combat. On sent qu’il trouve la guerre bien longue, aussi.

Nous avons eu hier une fête militaire. Un régiment de réserve qui campe ici, le 2XX se trouvait par hasard au repos en même temps que le régiment actif, le XX, cantonné tout près d’ici. Le régiment de réserve (de 28 à 35 ans), offrait donc un concert à son frère aîné (de 20 à 28 ans, drôle n’est-ce pas ?). Figure toi que ce soit le 99ème ou le 299ème par exemple. Bien entendu c’étaient deux autres. Dans une vaste prairie plantée de grands arbres, on avait trouvé une estrade avec tapis et verdure ; d’un côté se trouvait sur des bancs la musique militaire. En face les clairons et tambours des deux régiments. En face de la scène avaient été disposés des fauteuils et des chaises de l’Eglise pour M.M. les Officiers. Un cordon de fils de fer entourait tout ceci et autour se pressait toute la foule des deux régiments et nous autres qui avions été invités, car nous avions prêté nos voitures pour transporter la musique militaire, le piano, etc. Le concert étant en lieu clos était privé. Quand arrivèrent les deux colonels et les invités, la musique joua la Marseillaise que tout le monde écoutait tête nue. Puis le commandant faisant fonction de maîtresse de maison reçut tous les officiers dans les règles et les installa à leurs places. Notre capitaine étant chef d’unité, trônait au premier rang. Puis le concert commença et dura trois heures, de deux à cinq. On trouve tout ce qu’on veut dans six mille hommes. Ce furent de vrais artistes qui se succédèrent sur scène. Chants patriotiques, scènes comiques, monologues, pantomime, morceaux de la musique militaire, tout fut supérieur. Les concerts qu’on donne dans nos festivals à Heyrieux ou ailleurs sont bien peu de choses à côté de celui d’hier. La note comique domina, mais assaisonnée de beaucoup de sel gaulois, comme tu peux bien le penser. Les officiers riaient de bon cœur. Il y eut une certaine chanson contre les Boches, dont tous les hommes des deux régiments reprenaient le refrain en chœur, qui était certes très bien tournée et encore mieux exécutée mais que tu ne veux jamais voir imprimer nulle part, à moins de très profondes modifications. Une autre chanson intitulée La Mitrailleuse, salée aussi et toujours contre les Boches, était accompagnée par la Musique et par une imitation de tambours rendant à merveille le crépitement d’une mitrailleuse. Figure-toi que quelques grosses dindes d’ici, jeunes filles, jeunes femmes avaient profité d’un trou dans la haie pour rentrer dans le pré que des sentinelles gardaient à la porte d’entrée. Les fantassins les laissèrent entrer dans leurs rangs et firent si bien qu’ils les poussèrent jusqu’au premier rang d’où elles ne purent plus sortir jusqu’à la fin. Elles entendirent très bien, même trop bien, et leur mine piteuse ne fut pas le moindre clou de la fête. Il y avait même des loustics qui leur coupaient les cheveux avec des ciseaux de sorte qu’elles s’en allèrent à moitié tondues. Ces fantassins s’en moquaient bien, arrivés avant-hier, ils sont repartis ce matin Dieu sait où. Morale : ne mêlez pas les demoiselles avec les militaires.

Un discours enflammé d’un des colonels termina la fête. Il promit à ses troupes une prochaine villégiature à Neuville-Saint-Waast et fut très applaudi. Ces gens qui ont repris leur poste sur la ligne de feu ce matin et dont plusieurs sont peut-être déjà tués, avaient bien le droit de s’amuser un peu avant de partir. On voyait parmi eux, soldats ou gradés, pas mal de croix de guerre et on ressent toujours une forte impression quand on est mêlé avec ces hommes dont on sait trop la vie terrible.

Les permissions vont commencer de suite, mais on n’envoie qu’un très faible effectif à la fois, 3 ou 4 %, dit-on. Peut-être l’augmentera-t-on. Je te dirai quand ce sera mon tour, l’un des derniers, je pense car je suis un des derniers partis. Enfin, je n’en sais rien. Nous verrons bien quand ce sera le moment. Nous avons fait un petit voyage ce matin. Nous sommes partis à 3 heures et demi et arrivés à midi. Il faisait un grand vent qui soulevait des nuages de poussière noire, car nous avons traversé des régions minières. Rien de tel que les mines pour gâter un paysage. Les grands échafaudages, les montagnes de déblais noirs, les maisons symétriques en briques rouges des corons, les cheminées d’usine, les routes toutes noires, tout cela manque de poésie. Heureusement que nous ne faisons pas du tourisme d’agrément, l’endroit serait mal choisi. Où est Genève ! Ce soir, il pleut, ça abattra un peu la poussière et ça lave les camions. Double avantage.

Je me porte toujours bien, j’ai toujours dans l’idée que la guerre ne durera pas tant qu’on le dit bien. Mais je peux bien me tromper aussi. Quoi qu’il en soit, j’espère bien aller jusqu’au bout. Je ne suis pas de ceux qui demandent la paix à tout prix. Jusqu’au triomphe final, jusqu’à la victoire complète, oui, mais pas autrement. Que nos enfants n’aient au moins pas à recommencer. Et pour que je ne fasse pas de la vaillance au dépend des autres, j’accepterais de bon cœur d’aller dans l’infanterie. Il n’y a que là qu’on trouve les vrais braves. Le reste, nous compris, à part quelques exemples, n’est que de la camelote vernie de fausse gloire à bon marché. Les éloges nous vont comme des bretelles à un lapin.
« Faux héros de clinquant recousus de gros fils » a dit le poète.
Je viens de te faire une bague avec l’aluminium d’un obus boche ; Je me suis servi pour cela d’un couteau, d’une lime et de beaucoup de patience. Je vais te l’envoyer incessamment. Je ne t’ai rien envoyé hier matin, celle-ci partira demain. En attendant le bonheur de tous vous revoir. Je t’embrasse bien fort, chère Alice, ainsi que les petits et tes chers parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, mardi 6 juillet 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu ta lettre numéro 3 en arrivant d’un petit voyage au front d’en face, hier, j’en au reçu aussi une de ma sœur. Tout cela m’a fait bien plaisir. Tu me reparles dans ta lettre du dernier colis arrivé. En dehors de la perte à peu près du quart des confitures et du miel (liquide) rien autre n’a été perdu pour moi. La tablette de chocolat brisé n’était pas salie, j’ai pu profiter des morceaux. La teinture d’iode était en bon état. Seulement à première vue, quand on trouve le paquet tout gluant, ça semble que tout est perdu. Comme tu avais emballé chaque chose séparément, il n’y a guère que les papiers de pliage d’em…mélassés.

Tu me dis que ton papa a toujours ses douleurs. Cela me fait bien de la peine. Je sais bien qu’il veut aller quand même. Avoir tant de travail et ne pas avoir toute la santé avec ça, c’est bien plus terrible que d’être à la guerre, car comme je le disais à ta sœur, ceux qui sont restés auront eu bien plus de peine, de soucis et d’ennuis de toutes sortes que ceux qui sont partis à la frontière. J’espère bien sincèrement que ces douleurs ne dureront pas et que ton papa sera vite rétablit. Quelle terrible année !

Tu as dû recevoir, chère Alice, ma dernière lettre de six pages où je te laissais voir un peu de vérité. Je sais bien que tu as dû, ainsi que tous à la maison, être attristée par ces choses que je ne me suis décidé à te dire que parce que j’ai pensé qu’il ne fallait pas entretenir de fausses illusions. Je te disais en même temps que je ne savais pas quel moyen on prendrait en haut lieu pour y parer. Et bien ce moyen, on l’a trouvé, et il a produit (immédiatement du moins) un effet merveilleux. C’est hier que cela est arrivé, quand les journaux ont publié l’avis officiel des permissions à tous les hommes du front. Quel revirement ! ça n’a fait qu’une traînée de poudre. Toutes les considérations sur la guerre ont cessé sur le champ. Les permissions ! Retourner quelques jours chez soi, revoir sa famille ; quitter un moment le harnais de la guerre ! Ah le bon moyen de changer l’orientation des idées, trop portées au pessimisme par l’insuccès final de la dernière offensive ! On discute à perte de vue : qui ira le premier ? Les plus anciennes classes pour commencer ou par sections entières ? Combien à la fois ? Quand ça va-t-il commencer ? Etc., etc. Les fantassins qui sont avec nous sont les plus enragés. Ah, les usines pourront faire tranquillement leurs obus, les poilus ont maintenant une trop grande préoccupation pour ne pas trouver le temps trop long. Tout va bien, dans le publié de l’intérieur, cette mesure fera bon effet aussi je pense, elle intéresse tant les familles. Du moment qu’il faut attendre l’achèvement complet des armements, nul moyen n’était meilleur pour faire prendre patience à tout le monde…et à sa femme !

Et toi, qu’en penses-tu ? Il y a aujourd’hui exactement six mois que je t’ai quittée ; cela commence à être long. Aussi verrais-je venir mon tour de partir avec beaucoup de joie. La perspective de vous revoir tous, de connaître enfin mon petit Joseph, de juger un peu de la fameuse gentillesse de ma Marcelette, tout cela est bien fait pour détourner l’attention de la guerre et remonter un peu le ressort du moral. Ça ne gâtera rien ! Je serais très heureux de pouvoir m’en aller quelques jours (on dit quatre entiers chez soi) d’abord pour vous aider un peu et puis aussi pour vous donner une idée exacte de la situation, car les lettres ne peuvent pas le faire. N’interprétez pas cette phrase comme signifiant une mauvaise situation. Au contraire, elle n’a peut-être jamais été meilleure, mais il faut la voir sous son véritable jour et non pas à travers le prisme des journaux et de nos lettres trop incomplètes.

Je suis certain qu’on aura bientôt ces fameuses permissions. Un démenti qui les supprimerait aujourd’hui équivaudrait à un nouveau Waterloo. Il faut voir cette tension d’esprit de ceux qui font campagne depuis le commencement et qui ont subit ces effroyables marmitages. Jamais aucune guerre passée n’avait mis les hommes à pareille épreuve et c’est merveilleux que nos soldats y aient résisté. Je vous raconterai un peu ça. Les bruits de guerre très longue courent dans tous les journaux, mais les journaux, je ne les écoute guère. J’ai une bien meilleure source d’information dans ce que je vois. On y lit tant d’articles absolument inexacts, destinés à bourrer le crâne aux civils, que je ne les crois plus. Je me rappelle cet hiver leurs histoires de blocus de l’Allemagne, de pain K.K., de pénurie de cuivre et de matières explosives. C’est mal de nous tromper ainsi, car ça amène ensuite des désillusions. Paris en 70 a tenu cinq mois et ce n’était qu’une ville sans ressources tandis que deux empires avec leurs champs et toutes leurs réserves seraient affamés en quelques jours ! Grossière erreur ! Malgré cela, j’ai de plus en plus l’idée que la guerre sera vite finie par un triomphe aussi éclatant que soudain. Je crois que je passerai cet hiver à Valencin… ou en garnison confortablement dans quelque capitale boche. Je peux me tromper, mais pour le moment, c’est mon idée…

Quoi qu’il en soit, j’ai l’espoir de bientôt te revoir car je pense bien que nous sommes compris dans les troupes du front. Quand on va où tombent les obus boches, ce doit être le front, qu’en dis-tu ? Si on ne nous comprenait pas dans la catégorie des permissionnaires, nous chanterions en chœur sur l’air connu :
« Nous n’irons plus au Front, l’allumage est coupé ! »

Tu vois, tout cela me met en belle humeur. J’étais encore de garde, cette nuit, et je ne ronchonne même pas.

Je pense bien que la crise des dents du Petit est heureusement terminée. Ma mère m’a écrit qu’elle le trouvait de bonne venue et cela m’a fait bien plaisir. Quant à toi, je pense que cette lettre te fera autant de bien que les trois flacons de Pepto-fer ! A bientôt donc le plaisir de vous embrasser tous et faites que je trouve tout le monde en bonne santé. Mes meilleurs baisers
Le temps était froid et brumeux, hier, chaleur accablante avant-hier, ce matin beau-temps.
Lucien
INDEFINI, samedi 3 juillet 1915

Ma bien chère Alice,

Il fait un temps étouffant et lourd. Je transpire pour t’écrire et pourtant je suis dehors sur le siège du camion, sous la capot. Quel pays bizarre, ce matin à 4 heures, je gelais en auto et maintenant on grille. Tout cela n’est rien. C’est demain dimanche, jour où l’on peut aller à la messe ; cela me sera-t-il possible ? L’aumônier des troupes que nous avons transporté ce matin avait la croix de guerre. Ce devait être un poilu ! Violente canonnade la nuit passée ; Ce matin on demandait aux poilus qui revenaient de la tranchée la cause de ce tintamarre nocturne. Ils nous ont répondu : « ce n’est rien ». Rien ne les étonne plus. Avant-hier, j’ai assisté à une théorie faite aux mitrailleurs d’un régiment d’Infanterie avec une mitrailleuse boche chopée au cours des derniers combats. On a fait aussi des essais de tir réel. Ces mitrailleuses sont beaucoup plus lourdes que les nôtres et tirent moins vite. Ce sont de terribles engins quand même.
Tu me dis dans une de tes lettres que tu trouves le petit bien intelligent. C’est certainement un peu tôt pour le bien apprécier, mais enfin s’il a tant de connaissance, c’est bien un signe certain de précocité d’esprit. Son pauvre frère était bien intelligent aussi, le cher ange, et il n’y a pas de raison pour qu’il ne le soit pas autant. Tu m’as parlé longuement de ma Marcelle dans ton avant-dernière lettre. Elle apprend très vite et il faut plutôt la sortir de ses livres que la pousser, me dis-tu. Cela me fait beaucoup, beaucoup plaisir. Ce mot même exprime mal ma pensée. J’approuve entièrement ta façon de les élever, tous les deux. Leur donner une bonne éducation d’abord, une forte instruction ensuite. Je vais profiter si tu le veux bien, de ce sujet que toi même as commencé pour te bien dire là dessus ma manière de voir. Ce sera un échange d’idées. En tout cas tu connaîtras toujours mes intentions. Je t’ai parlé l’autre jour de la triple croyance à Dieu, à la famille et à la patrie. Ce doit être la base de toute éducation solide. Au point de vue religieux, je trouve qu’il faut bien ancrer profondément dans l’esprit des enfants et plus tard des jeunes gens et des jeunes filles, l’idée de Dieu en tant qu’être suprême, souverain absolu de tout et sur les conséquences de la liberté de faire le bien ou le mal qu’il nous a laissé. Cette idée doit selon moi dominer toute la religion, l’éclairer de bien haut et non pas être subjuguée par les pratiques religieuses, comme il arrive généralement avec l’instruction qu’on reçoit dans les campagnes. Il s’agit non pas de contrarier ou détruire, l’enseignement du prêtre au catéchisme, loin de là, mais au contraire le compléter et le fortifier.

Mais le principal, l’essentiel, l’idée majeure, à inculquer de bonne heure aux enfants, c’est l’idée, je te le répète, du créateur, maître du monde dont nous ne sommes que les infimes esclaves, que nous avons un but sur cette terre, faire le bien et éviter le mal, que nous avons un guide pour arriver à ce but : notre conscience qu’est la voix de Dieu, que nous ne pouvons pas savoir le but de Dieu vers lequel roulent les mondes dans un immense mouvement éternel, vers les espaces infinis, que nous ne pouvons même pas percer le mystère de l’étoile que nous voyons briller ou de la petite fleurette que nous pouvons cueillir ; que nous ne connaissons pas même le secret de notre vie, ni celui de la mort ; que toutes les plus merveilleuses inventions de l’homme ne sont après tout que la découverte d’inventions faites par Dieu lui même et que les Romains ou les Hébreux auraient pu découvrir bien avant nos savants modernes. Cette idée, cette croyance à Dieu bien ancrée dans l’esprit de nos enfants les préservera de cette fausse conception de la vie qui a sa doctrine dans cette formule : Ni Dieu, ni Maître. Or, les pratiques religieuses seules sont une barrière bien fragile contre cette maxime qui a fait tant de ravages. Quand le jeune homme, surtout, arrive à l’âge de comprendre la vie, qu’il cherche sa voie, cette maxime, ni Dieu ni Maitre, séduisante comme toutes les diaboliques inventions, a vite fait de le conduire dans le mauvais chemin. On s’affranchit de l’autorité de Dieu, on s’affranchit de celle des parents, ensuite on ne respecte plus rien ; sous prétexte de vie privée, on cache toutes les plus graves infractions à la morale. Plus de règle, plus de discipline intérieure, plus de respect de soi-même, résultat : regarde un peu les voisins de Valencin. Tandis que si l’enfant est élevé avec l’habitude d’interroger sa conscience chaque fois qu’il va prendre une décision, s’il est fermement convaincu de l’existence d’un Dieu et que toute infraction à sa Loi aura des conséquences redoutables pour lui, que toute mauvaise action diminuera sa valeur morale, dont il doit toujours avoir conscience, et que tout acte louable au contraire l’augmente un peu chaque fois ; s’il est bien persuadé de tout cela, il n’abandonnera pas l’habitude des pratiques religieuses qu’on lui aura apprises, mais surtout il ne se laissera jamais prendre aux sophismes de la morale sans Dieu.
Je te parle de tout ceci par expérience personnelle et c’est pourquoi j’y insiste. J’ai d’abord été élevé très religieusement. Puis à dix-huit ans, tout cela est parti peu à peu. Pourquoi ? Parce que je ne connaissais de la religion que la façade. Je savais très bien mon catéchisme, mais ce catéchisme n’a que quelques lignes sur Dieu lui même et tout le reste sur les manières de le servir. Faisons mieux connaître Dieu à nos enfants. Si j’en avais eu l’idée comme je l’ai maintenant, si on me l’avait appris jeune, cette période d’irréligion que j’ai eue dans une partie de ma vie n’aurait jamais existé et tous les actes regrettables qui en ont découlé ne se seraient jamais produits. Si je n’avais pas eu la chance de venir dans une famille d’une haute moralité, je n’aurais pas eu l’idée de remonter le courant.

Voilà, chère Alice, ce qu’il faut éviter à nos enfants. Les armer solidement pour leur vie, bien leur faire comprendre quand ils font mal, la conséquence morale de leur faute, s’adresser à leur cœur, à leurs bons sentiments. Un coup de trique ne les empêche pas de refaire le mal, il leur apprend seulement à se mieux cacher une autre fois pour le refaire, à éviter le châtiment au lieu d’éviter le mal lui-même. Il faut que l’enfant sache bien pourquoi il ne faut pas faire le mal, tandis que la formule employée est généralement celle-ci : si tu fais ça : tu reçois. Il y a un abîme, entre les deux.

Dimanche soir 3 heures, 4 juillet

Je me suis mis à plusieurs fois hier et ce matin pour écrire ces lignes. Mes idées ont été interrompues et tu comprends la cause du décousu que tu trouveras dans cet exposé de mes intentions pour l’éducation future des petits. Au risque de me répéter, je te dirai qu’il ne faut voir ici aucune critique contre la religion et encore moins l’intention de ne pas élever les enfants dans les principes religieux. Je te laisserai d’ailleurs absolument libre sous ce rapport et ne serait-ce que par égard pour toi que je les ferai élever religieusement si j’étais obligé de faire tout seul leur éducation. Ce qui n’arrivera pas, je l’espère bien. Voilà une bien longue réponse, quoi que bien incomplète, à ta lettre qui avait trait à cette question d’éducation. Je suis persuadé, d’une manière absolue, que si je venais à te manquer, tu saurais quand même faire le nécessaire pour en faire des gens de bien plus tard.

Tu as dû recevoir ma dernière lettre par laquelle je te laissais voir une mauvaise humeur bien évidente contre certaines parties du service. Je me suis toujours appliqué jusqu’à maintenant à donner malgré tout un ton optimiste à mes lettres. Je ne modifierai pas ce ton pour ce qui concerne la fin victorieuse pour nous de cette affreuse guerre. Mais il y aurait fort à dire sur les moyens que nous prenons pour arriver. Je ne mets pas en doute la valeur de notre haut commandement ; c’est, je le crois fermement, le meilleur de toutes les armées actuellement engagées dans cette guerre. Mais que de sous-ordres inférieurs, que de nullités malfaisantes ! Le moral des troupes a incontestablement baissé. C’est une vérité très dure mais qu’il faut bien reconnaître. Seule une bataille en rase campagne peut remonter l’esprit des hommes, très éprouvé par cette interminable guerre de tranchées. Et puis on embête trop les hommes. Les pères de famille que nous sommes tous supportent mal ces revues d’astiquage et d’autres petites mesquineries bonnes pour contenir des jeunes gens en temps de paix à la caserne, mais qu’il faudrait éviter à tous ces hommes qui ont répondu avec tant d’ardeur à la mobilisation. Que de choses on pourrait dire là-dessus. Je me lasse souvent d’essayer de remonter le moral aux camarades parce qu’ils ont trop beau jeu pour me répondre.

On parle de faire une campagne d’hiver. Je l’accepte d’avance de grand cœur mais si on n’essaye rien cet été, je ne sais pas trop ce qui va en résulter. Les hommes sont exaspérés par ces lenteurs. Hier encore, j’ai vu un soldat d’infanterie injurier un officier et flanquer une volée à un petit gradé. Il passera au conseil, c’est entendu, mais j’ai peur que ça se généralise. Les journaux feraient bien aussi de fermer leurs boîtes à éloges déplacées, héroïques soldats, entrain, etc…ça irrite d’autant plus les hommes qui savent ainsi qu’on trompe leurs familles sur leur véritable état.

Je te le répète, tout ceci ne me décourage pas quand même. Après tout, cet état d’esprit n’est pas étonnant quand on connaît toutes les souffrances que nos troupes endurent pendant cette campagne. Si on essaie une attaque générale sur un point, une tentative de forcer les lignes ennemies, tout marchera bien, j’en suis certain. Mais si cette situation continue, je me sens moins rassuré. Le grand commandement doit connaître tout cela. Peut-être prendra-t-il les mesures nécessaires à temps. En outre, il faut bien remarquer que je ne donne que l’aperçu d’une région, celle ou je suis et que les troupes de cette région ont été très éprouvées par les terribles luttes qui ont eu lieu par ici et qui n’ont pas eu un résultat appréciable, à notre point de vue du moins. Tout le monde a été convaincu que le coup a été manqué et qu’il est inutile de sacrifier du monde plus longtemps à cet endroit. A mon idée, il faut sortir de cette guerre de retranchement que l’ennemi nous a imposé, faire la poussée en masse en un seul point, sacrifier ce qu’il faudra en hommes, mais passer et amener la bataille loyale en libre terrain. Quand on parle de cela aux hommes, on les voit tout de suite approuver, se battre tant qu’on voudra, mais plus de ces tranchées, plus de ces boyaux où pleuvent les marmites, plus de cela. Je ne suis qu’un écho.

Je ne puis croire à la supériorité indéfinie des austro-allemands. Ces gens-là qui forment une population totale de 120 millions d’habitants ont quatre grands pays contre eux, soit 300 millions d’habitants. Certes il n’y a guère que les Italiens et nous qui soyons organisés entièrement. Les Russes bloqués ou à peu près, sans chemins de fer et sans routes, ne peuvent s’approvisionner comme ils le voudraient en armes et munitions, mais en revanche la guerre pour eux peut durer dix ans, ils ne manqueront jamais d’hommes. Les Anglais ne tiennent qu’un front insignifiant, pas même 100 kilomètres. Il est vrai qu’ils sont aux Dardanelles et que leur immense flotte barre la mer du Nord. Sous le choc répété de tant d’adversaires frappant de tous les côtés, le bloc germain finira bien par se désagréger et jaillir en éclats. Nous avons à notre disposition toutes les ressources que le monde entier peut fournir en vivres et produits industriels. L’Amérique travaille pour nous, le Japon aussi. Les Boches n’ont plus d’espoirs qu’en eux même. Si tenaces, si bien organisés soient-ils, ils ne pourront tenir indéfiniment. Leur résistance n’aura qu’un temps et quand ils cèderont, ce sera leur fin d’un seul coup. Voilà ce que je m’évertue à dire aux autres par là. Mais cela prendrait bien mieux et ferait bien meilleur effet si ces explications venaient de plus haut et remplaçaient un peu les exercices et les revues. Je te demande bien pardon, chère Alice, si ces choses-là t’attristent.

Ne montre pas cette lettre à personne, pour qu’elle ne décourage pas, mais j’aime mieux dire à toi seule ce qu’il en est réellement. Tu comprendras mieux pourquoi il y a des moments où tu trouves mes lettres un peu tristes. En attendant la venue de cette victoire qui mettra fin à tant de maux, je te demande de faire ton possible pour te bien porter. J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère (courrier avancé) qui me rassurait bien sur ta santé et celle des enfants. Dis-moi bien toujours la vérité sur tout. Je vais bien pour ma part. Demain j’aurai de tes
Le temps est toujours très chaud et très lourd, d’un extrême à l’autre.
Lucien
INDEFINI, vendredi 2 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Nous sommes toujours au repos, c’est à dire que nos camions se reposent, nous autres on recommence la vie de caserne, avec ses stupides revues, astiquages et corvées inutiles, non moins bêtes. Je m’élève contre cela parce qu’on nous impose tout cela dans le but de nous distraire, comme nous n’avons pas assez de songer à nos familles absentes, quand le service ne nous réclame pas. On ne nous parlait pas de revues ces jours derniers quand on marchait nuit et jour. C’est avec des bêtises de ce genre qu’on tue la discipline. Quand on fait un travail utile au pays, qui collabore à sa défense, tout le monde marche de bon cœur, nul de récrimine, mais quand c’est pour ces astiquages inutiles et bêtes, je ne me sens guère de courage. Je crois qu’en France, nous ne guérirons jamais de nos habitudes routinières. Aujourd’hui, j’étais planton toute la journée devant les camions, histoire de veiller à ce qu’ils ne s’envolent pas tout seuls. Encore une invention de ces derniers jours ! Demain ce sera le tour d’un autre et c’est lui qui sera de mauvaise humeur. Mais aussi, aujourd’hui, j’ai raison : prendre le planton et passer une revue de camion, moi qui avait comploté ce matin de raccommoder mes chaussettes et de te faire une lettre de 48 pages ! Demain, il y aura bien encore quelque chose pour nous distraire ! Mais il y aura aussi le courrier, ça fera compensation.

(fin de lettre manquante)
Lucien
INDEFINI, jeudi 1er juillet 1915


Ma bien chère Amie,

J’ai reçu tout à l’heure ta lettre n°1. Tu dois bien avoir reçu une carte (jaune) te le disant. Je te remercie bien de ton envoi. Tu sais cependant qu’avant tout je ne veux pas que tu te prives de ce qui t’est nécessaire. Mes grosses dépenses sont surtout pour acheter de la bière. Je mets bien de l’eau dans mon vin quand j’en touche mais je n’en bois pas de pure. J’ai toujours peur de la typhoïde. Je bois assez souvent du lait le matin, je le mélange avec mon café. Des œufs aussi quand l’ordinaire est réellement trop immangeable ou insuffisant. Quand tu m’envoies quelque chose, ça m’économise l’argent. Ainsi que je te l’ai déjà dit, je crois, ne m’envoie plus de conserves de foie gras. C’est de la vraie saloperie. Ça a dû être fait depuis la guerre et avec quoi ? Il faut bien reconnaître que la nourriture est absolument insuffisante. Cela a toujours été ainsi et c’est une des causes principales qui m’ont poussé à quitter la cuisine. Que veux-tu, il m’était pénible de manger tant que j’avais faim, en sachant que les autres manquaient du nécessaire, surtout qu’il semblait que ça venait de moi. Comme j’ai toujours eu de l’argent, je n’ai jamais souffert de la faim depuis mon départ de la cuisine.

Malgré le grand désir de faire des économies, je m’achète encore le journal, puis on va aussi boire une chope ou un café quelquefois avec les amis. On ne peut refuser une invitation et puis après, il faut la rendre. Mais ce n’est pas souvent et à deux sous la consommation, ça ne ruine pas trop vite. Cinq francs me font longtemps, ne m’envoie plus rien pour le moment.

Je vais te parler un peu de tes allocations. Je ne sais pas encore quelles sont les suites qu’aura ma demande au préfet. Je considère cette allocation comme un droit. Et comme il n’y a pas de droit sans devoir, il suffit de se demander si nous remplissons tous nos devoirs pour justifier ce droit à l’allocation. Si je ne m’étais pas engagé, que serait-il advenu ? Je serais soldat, la même chose, mais incorporé dans de plus mauvaises conditions. Je n’aurais pas tardé à tomber malade et à devenir un poids mort, coûteux, au lieu de faire un service réel et utile, comme celui que je fais grâce à mon initiative de m’être engagé et alors que veut dire ceci : les engagés n’avaient qu’à rester chez eux pour faire vivre leur famille. Mais c’est une prime à la lâcheté, ça ! La France avait donc trop de défenseurs ? Pourquoi m’a-t-on accepté, alors ? Je ne suis donc pas un Français comme les autres ? Je ne défends donc pas la même cause ; le devoir de chasser l’envahisseur n’est donc pas le plus urgent ? Il fallait songer à sa famille avant et à sa patrie après ? Drôle de manière de défendre l’une et l’autre ! Applique la maxime à tous les Français et tu verras le beau résultat si on n’avait envoyé au front que ceux qui n’ont pas de famille à défendre ! Alors le fait d’être parti de bon cœur de soi-même, sans attendre que les gendarmes vous viennent chercher est une cause de démérite, d’infériorité morale ! Et bien, qu’on te la refuse, cette allocation et tu verras ce que j’écrirai au ministre s’il le faut. On exige que je fasse tout mon devoir de Français, comme les autres et bien je veux avoir pour ma famille, les mêmes droits que les autres, rien de plus et rien de moins. Pour quant à ce qui est de tes parents, sache bien que tout le travail que tu fais pour eux, joint au montant total de l’allocation que tu leur verserais, ne les payerait même pas du quart de ce que tu leur coûtes en ce moment, toi et les petits. Ces allocations qu’on verse aux autres femmes, qui les payera en somme ? Ton papa et les autres. Alors ton papa ayant déjà eu à sa charge toute une famille, sera bien obligé de payer sa part pour les autres quand même. Pourquoi payerait-il plus que les autres, lui aussi. Toucher une allocation justement due est tout aussi honorable que de payer ses impôts. Jamais l’exercice d’un droit n’a été aussi humiliant quand on a fait le devoir correspondant à ce droit. Quant à reprocher plus tard quelque chose à tes parents à ce sujet, cela peut m’arriver peut-être si je devenais fou, mais dans ce cas seulement. J’ai pu être trompé par les misérables racontars des mauvaises gens sur le compte de ton papa quand je suis arrivé chez vous au début de notre mariage, mais il y a déjà longtemps que j’ai reconnu ce qu’il en était réellement. J’aime tes parents plus que les miens, au moins tout autant que ma mère et crois que ce n’est pas peu dire ; Quand bien même tu toucheras l’allocation, cela ne m’empêchera pas de leur coûter tout autant que maintenant, je le sais bien. Alors je ne pourrais que leur être reconnaissant toute ma vie. Si la demande est prise en considération de suite, ce sera à toi et non à moi, à faire ta demande au maire de Valencin. Tu me tiendras au courant.

Tu dois me trouver bien âpre au gain, pour cette histoire d’allocation. J’ai reconnu que trop souvent, on est la dupe en voulant faire le généreux. Touchons ce qui nous est dû et ne soyons généreux que pour les vraies misères. Il y a une fierté déplacée qui s’appelle orgueil. Je dis cela pour nous. J’ai déjà remarqué que les gens qui t ‘on créé le plus d’ennuis sont précisément ceux à qui nous avons rendu le plus de services. Que cela nous serve de leçon pour l’avenir. Bon et bête commencent…

Je t’ai déjà dit que j’avais une chance insensée. Heureusement que ce n’est pas au jeu, sans cela ça signifierait que…, non, n’est-ce pas ! Dimanche dernier, nous faisions des transports de troupes. On allait très vite. Sur la route, des gendarmes me font signe qu’il y avait quelque chose à l’arrière du camion. J’entendais en effet un bruit de ferraille. Je me mets sur le marchepied et de là, baissé, je cherchais à voir la cause du bruit. Enfin, au bout d’un moment, je m’aperçois que c’était la béquille qui traînait sur le sol. Ce n’était pas grave. Je remonte sur mon siège et nous ne nous sommes pas arrêtés, quitte à raccrocher la chambrière au premier arrêt. Et bien le marchepied sur lequel je suis resté plusieurs minutes, et qui est fait d’une plaque de fer fixée en dessous du châssis par une branche de fer (dessin) s’est cassé seul un moment après. Et nous l’avons perdu sur la route. Si j’étais resté une seconde de plus, il est certain que je tombais avec lui et que les roues du camion me passaient dessus, puisque le camion suivant a ramassé notre marchepied tout déformé par le passage de notre roue arrière. Et tu sais que ces gros camions n’ont pas des pneus, mais des roues doubles. Un marchepied qui casse tout seul alors qu’il me portait un quart d’heure auparavant, tu conviendras qu’il n’y a pas là que le hasard. C’est écrit que je dois échapper à tout dans cette guerre.

Tu me parles de la mort de ce pauvre Builon. C’est certes un grand malheur, de ces malheurs-là, il y a ici des bicherées de terrain qui en sont couvertes, mais cela fait plus d’effet quand c’est quelqu’un que l’on connaît bien. Ce n’est pas fini…

Nous voilà revenus au calme plat. Plus personne par ici, plus de coup de canon, c’est le repos complet, j’ai bien le temps de t’écrire. J ‘ai acheté pour 4 sous de pain hier au soir pour la première fois. J’avais tout donné le mien à de pauvres nègres qui passaient et qui depuis le matin à 4 heures n’avaient bu que le café. Il était deux heures du soir. La plupart des camarades en ont fait autant. Tout s’en va ailleurs. Je ne t’en dis pas plus.

Ça me fait de la peine de penser à la peine que se voient tes parents et tes sœurs avec tous ces fanages. C’est déjà si dur les autres années, qu‘est ce que ce doit être celle-ci ? C’est bien la guerre pour tous. Aide-leur autant que tu le peux, soulage bien ta maman, tant pis si tu n’as pas le temps de m’écrire, je saurais pourquoi. C’est toujours comme ça, beaucoup de récolte quand on n’a pas le temps de la ramasser. Je me rappelle des regains extraordinaires de l’automne dernier. Dis-leur bien qu’il ne faut pas qu’ils se tuent quand même. Quelle année ! C’est terrible.

Je t’envoie une lettre de Mme Carra reçue quand la tienne. Je vais lui répondre de suite. Je vais toujours très bien, chère Alice, et je voudrais qu’il en fût de même chez vous. IL faut que Maman se soigne mieux, revoir Mme Teillon s’il le faut. Quant à ton papa qui a repris ses douleurs, je ne peux rien dire, je sais bien que rien ne l’arrê